Chapitre 4-1

2115 Words
Chapitre 4 Les inspecteurs Balzer et Manhélé parcouraient les pages du Guide du routard, calés dans leur siège. Le TGV de 14 h 58 filait vers Lille avec tant de facilité que les flots de camions et de voitures de l’A1 semblaient à l’arrêt. Tout s’était d’ailleurs enchaîné à grande vitesse depuis la veille et, pour une fois, entre commissariat de Dunkerque, procureur, SRPJ de Lille, police technique et scientifique, juge d’instruction et cellule du ministère, la coordination avait été parfaite. Pour l’instant, ça baignait dans l’huile. Ils avaient reçu leur ordre de mission le matin même, priés de boucler leurs valises en quatrième vitesse, de déjeuner sur le pouce, de sauter dans un taxi direction la gare du Nord et de monter dans le TGV. À part cela, ils avaient la mine et la tenue de voyageurs ordinaires. Cette gare du Nord était un véritable concentré d’humanité : marginaux, exclus et délinquants en tout genre, asociaux et SDF, paumés rédhibitoires ou épaves s’immisçaient dans les grappes et les flux de voyageurs, satellisaient les groupes en attente devant les panneaux, les quais, les kiosques et les distributeurs. Des yeux épiaient les sacs et les poches, imploraient d’autres yeux, quémandaient quelques miettes de pitance ou l’obole providentielle, prêts à tout pour l’obtenir, et même à la dérober, pour peu que les voyageurs occasionnels – très vite détectés à cause de leur balourdise aussi voyante que leurs hésitations – prêtent le flanc à leurs ficelles. Mais une voix féminine protectrice serinait au micro de précieux rappels à la vigilance, doublée au sol par des patrouilles de soldats en treillis, aux mitraillettes en bandoulière, des agents de police et de sécurité, la douane volante et les contrôleurs devant les rames, prêts à dérouler les rubans pour interdire l’accès aux quais deux minutes avant le départ des trains. Balzer et Manhélé se souvenaient avec nostalgie de l’heureux temps où seule la police militaire hantait les halls de la gare, en quête de conscrits récalcitrants ou de permissionnaires oublieux. Aujourd’hui, pénétrer dans ce hall, c’était avoir l’impression que les autorités avaient décrété l’état d’urgence. Tout ce cinéma sécuritaire les agaçait un peu. Comme si la mitraillette au poing à un bout de la gare dissuadait un voleur à la tire à l’autre bout ! Ça rassurait les naïfs, et voilà tout ! Ils étaient d’autant plus agacés que la voix serinait aussi l’interdiction de fumer dans l’enceinte de la gare, condamnant les intoxiqués incontinents à en griller une à deux pas, sur le trottoir de l’avenue de Dunkerque qu’une machine nettoyait en permanence dans un va-et-vient obstiné. Ce transfert de pollution tabagique et de nettoiement subséquent n’empêchait guère les clodos claudicants de passage d’aller honorer de leur urine une encoignure de mur en réfection, derrière une ébauche de palissade, pendant que des pigeons s’oubliaient sans vergogne et par dizaines à l’intérieur, virevoltant d’atterrissage en décollage, trottinant guillerets ou attentifs, becquetant les miettes des sandwichs ou des viennoiseries… Alors qu’ils se dirigeaient vers leur voiture, Balzer reconnut un frère trois points qui prenait le même TGV qu’eux. Il donna un discret coup de coude à Manhélé en lui indiquant où regarder d’un haussement de menton. Ce gars avait quelque chose de bizarre. Non pas dans le pin’s d’appartenance qu’il arborait au revers du veston, comme les prêtres le font avec la croix ou les députés avec la rosette, ni dans l’anonyme sacoche qu’il trimballait, mais dans la façon précautionneuse avec laquelle il serrait un bouquin sur sa poitrine, dans cette peur cachée que quelqu’un le lui arrache et puisse ainsi s’attribuer un savoir qu’il entendait se réserver. Balzer pressa le pas pour doubler l’individu et stoppa brusquement devant lui en pivotant de 90° : il espérait lire le titre de l’ouvrage sur la couverture. Il n’en découvrit que quelques lettres, « Le […] des […] d’[…] », en enfilade verticale sous une partie de corps nu dont l’un des bras s’ornait d’une aile. Le reste lui échappait, masqué par la main. Il n’en fallut cependant pas davantage à l’expert en ésotérisme et maçonnerie qu’était Balzer pour savoir de quel livre il s’agissait. – Avec ça, vous saurez à quoi vous en tenir quand vous verrez les colonnes du Temple, lança Balzer d’un air entendu. – Il pleut, il pleut bergère, fredonna l’autre en lorgnant Manhélé. – Pas vraiment. Mon ami est aussi fiable qu’un parapluie : il peut pleuvoir, avec lui nous sommes à couvert. Ils s’en tinrent à ces propos abscons, mais le courant était passé. Quant à Manhélé, il savait, et pour cause, à quoi Max faisait allusion. Max Balzer et Benahim Manhélé formaient le plus complémentaire des couples d’inspecteurs de la police française. Si le genre d’enquêtes qu’on leur confiait interdisait toute publicité les concernant, cette absence de vedettariat augmentait encore l’efficacité de leurs méthodes. Le premier – qui s’était rebaptisé Mac par clin d’œil à un célèbre Gyver – dissimulait mal une ascendance écossaise que d’épais sourcils roux et des cheveux drus de la même couleur lui rappelaient dès qu’il croisait un miroir. Faute de pouvoir dissimuler son écossisme, il le revendiquait par ce « Mac », et s’amusait ainsi à obliger les autres à le reconnaître comme tel. Rien n’échappait à ses yeux bleu-gris, perçants et rieurs, si lucidement malicieux et perspicaces qu’ils vous mettaient à nu instantanément, semblant vous jauger, vous juger et fouailler vos failles. Il connaissait à peu près tout ce qui s’écrivait et se lisait en matière d’ésotérisme et de spiritualité par une fréquentation quotidienne des rayons spécialisés des librairies parisiennes. Cela lui permettait aussi de répertorier les différentes catégories de lecteurs qui s’y attardaient, des décomplexés aux refoulés qui feuilletaient en catimini. Il complétait ses dossiers en consultant les sites de vente en ligne, les meilleures ventes, les commentaires qu’on y trouvait, etc. Il avait ainsi constitué de volumineux dossiers intitulés « Sectes », « Scientologie », « Maçonnerie », « Modes orientales », « Intégrismes », « Paralogie et médecines parallèles », etc. Il savait aussi que la commande en ligne n’est pas gage de discrétion. Elle permet certes d’échapper aux regards inquisiteurs ou importuns qu’on n’évite pas toujours en librairie, mais elle oblige à laisser ses coordonnées. Le second, Benahim, subordonnait sa fonction d’inspecteur à un combat acharné contre toutes les formes d’intolérance et d’atteinte à la dignité de la personne. Cette mission sacrée, il l’accomplissait en souvenir de ses grands-parents déportés à Birkenau. Spécialiste des phénomènes psychosomatiques et de la pharmacopée hallucinogène, il avait démêlé maintes affaires de morts suspectes par envoûtement et autres prétendues pratiques de magie noire. Et cependant, assis côte à côte dans un TGV, notre duo d’inspecteurs MB-BM figurait plutôt une paire de convertis aux saveurs du Nord par Bienvenue chez les Ch’tis, que des spécialistes dépêchés sur le terrain pour une sombre affaire de macchabée pleureur. Ils se refilaient le Guide du routard, commentaient les adresses d’estaminets, soulignaient, encadraient, écornaient des pages et faisaient des croix. En somme, ils rêvaient de joindre l’agréable à l’utile. Il faut dire que des kilomètres de bâtisses informes et de murs pisseux taggués sans inspiration, auxquels avaient succédé de petites cités pavillonnaires barricadées d’immeubles impersonnels, ne les avaient pas laissés pantois et muets d’admiration alors que le train quittait Paris et la banlieue. Peu à peu, sous l’effet de l’accélération, accrocher le regard à ce qui défilait leur devint impossible, à moins de fixer le fluctuant horizon. Entre deux pages du Guide, ils évoquèrent alors ce maçon mort aux larmes de sang. – Tu comptes être à Dunkerque vers quelle heure ? – Avec un peu de pot, avant 18 heures. Les collègues du SRPJ nous attendent sur le parking de bus de la gare Lille-Flandres avec la voiture qu’on met à notre disposition. On ne brûlera donc pas de précieuses minutes à attendre une correspondance. – Ça ne supprimera pas les bouchons pour autant : ceux du périphérique lillois et ceux de l’A25. – T’inquiète pas Benahim. On est jeudi, le ciel est plombé, on décollera de la gare à 16 h 30 à tout casser. S’il n’y a pas trop de travaux sur l’autoroute, je table sur une bonne heure de route… – Ah oui, c’est vrai… les travaux. Il paraît que ça merde depuis des mois avec ces travaux. Circulation sur une file, secteur après secteur. Aux heures de pointe, c’est la galère. J’ai un cousin qui habite Lille et qui bosse à Dunkerque ; ces temps-ci, il enrage chaque jour que Dieu fait. – Eh bien nous, on n’enragera pas ! Si ça coince, on collera le gyrophare à ventouse sur le toit : ils se serreront, et on passera. Priorité aux agents spéciaux, n’est-ce pas ? Max partit d’un grand rire comme l’aurait fait à sa place tout bon stoïcien extraverti. La densité du trafic et les travaux en cours ne dépendaient pas de lui ; il était donc inutile qu’il s’en tracasse. Mais pour ce qui dépendait de lui, il entendait bien le gérer à 100 %. – Bon, soupira Benahim. À supposer que la route soit sans encombre, qu’est-ce qu’on fait en arrivant à Dunkerque ? On va directo à la morgue ? – Yes sir ! Le médecin légiste est prévenu. Il aura les résultats de l’analyse sanguine : ça te permettra les premières hypothèses et les premières conclusions. – Qui seront, je le parie, les mêmes que pour le cadavre du fort de Brescou et que pour celui du parc de Sceaux… – Avant qu’ils ne disparaissent et ne nous empêchent de poursuivre nos investigations. – Et c’est bien ça le plus effarant et le plus inquiétant de cette sinistre affaire : un franc-maçon retrouvé mort… – Un supposé franc-maçon, déguisé comme tel… – Un supposé franc-maçon si tu veux ! Mort en tout cas, inconnu, sans papiers, qui continue à regarder et à pleurer, de sang qui plus est, et qui se volatilise un beau jour sans crier gare, sans effraction du local où on le tenait au froid… – Parce qu’en somme, on voulait l’y tenir bien au chaud, rien qu’à nous. – Si tu veux Max, si tu veux ! – J’aurais préféré Mac, Benah ; tu le sais bien. – Et moi Benahim, Max ; tu le sais bien aussi. Ils adoraient se chamailler à propos de leurs prénoms. À tel point qu’un jour Max avait suggéré à Benahim de se bricoler un prénom commun, puisqu’ils étaient des inséparables, des frères siamois de la brigade spéciale. Il avait alors suggéré « Mac-Benah ». Benahim avait tiqué, jetant les bras au ciel et s’exclamant : « Seigneur mon Dieu ! Quel prénom métissé ! » Puis il s’était ravisé et avait ajouté : « Mais ça sonne bien. Je l’adopte. » L’affaire du fort de Brescou, au large du cap d’Agde, remontait à début avril. Érigées sur un mamelon volcanique, les épaisses murailles de ce fortin le rendent inaccessible, si ce n’est par la courte jetée et la minuscule plage de rocs et de galets au pied de sa partie nord. C’est là que viennent parfois mouiller les plaisanciers pour y goûter des plaisirs partagés au gré du soleil couchant, tandis que la foule trop servile s’abâtardit sous les lampions et sunlights de l’île aux plaisirs du Cap, à portée de barque. C’est là que, la saison venue, les vedettes du grau d’Agde vont déverser leurs cargaisons de touristes pour des sardinades festives et anisées. Sur les brindilles enflammées et le tapis de braise de la brasucade, sardines et merguez qui grillent excitent les papilles avant d’assoiffer les gosiers qu’on rincera sans frémir à l’anis, au rosé bien frais, au blanc puis au rouge, par souci de métissage. Début avril, le fort de Brescou est encore l’endroit inhospitalier par excellence, à peine approché par quelques pêcheurs avides de bars ou de homards dont les fonds avoisinants regorgent. Nul ne songerait à s’y allonger la nuit sur la jetée. Et son petit phare anachronique, sorte de bétyle blanc ou de phallus coiffé d’un capuchon rouge, n’incite pas pour autant aux excentricités sexuelles les passants éphémères. C’est pourtant à ces jeux qu’entendaient se livrer les deux occupants d’un voilier quand ils décidèrent d’affaler pour la nuit à l’abri de la jetée. Monsieur était officiellement en déplacement professionnel pendant que sa femme gérait à domicile sa belle-mère acariâtre sans ronchonner. La secrétaire de monsieur l’accompagnait, prête aux pires extravagances maritimes pour noyer son célibat. Ils se donnèrent donc une soirée de bon temps après d’hypocrites et mensongers textos pour endormir leur petit monde et, après leur soirée kamasutra, ils dormirent pour quelques heures d’un sommeil de plomb, comme des sidérurgistes. Au petit matin, réveillé par les rayons d’un soleil prometteur qui oscillaient sur le hublot de la cabine, le patron s’extirpa de son duvet, bien décidé à aller jouir du spectacle sur la jetée, clope au bec entre deux bâillements, et comptant sur la tonicité de l’air marin auroral pour se dégourdir… Et c’est à ce moment qu’il faillit heurter le corps étendu, celui d’un Noir plutôt corpulent et bien sapé, juste à l’angle que faisait la jetée à son extrémité. Son premier réflexe – comme il l’avait précisé aux flics par la suite – avait été de larguer les amarres et de dégager, ni vu ni connu. Après tout, ils étaient seuls, n’avaient pas manipulé le cadavre et disposaient d’un voilier performant. Il trouva cependant trois bonnes raisons d’avertir la police secours au 112. La première tombait sous le sens : il y a en effet mille et une manières d’être repéré en mer, ne serait-ce que par une paire de jumelles indiscrète. La deuxième tenait au lieu : quelqu’un pouvait habiter la maison qu’on apercevait dans le fort, le gardien du phare par exemple. Et quelqu’un avait pu repérer leur voilier au mouillage pendant qu’ils dormaient ; c’était même plus que probable. S’il se tirait alors qu’on l’avait identifié grâce à son voilier, on lui collerait sûrement le meurtre sur le paletot. La troisième raison, d’ordre événementiel, fut néanmoins déterminante. Le compas planté dans la poitrine, le tablier de maçon aux macabres squelettes, les gants et le reste, les yeux ouverts d’où perlaient et coulaient rythmiquement des larmes de sang, c’était digne d’un gros titre aux actualités télé du soir.
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