Chapitre 3
Franck redécouvrait malgré lui le confinement d’une incarcération, astreint qu’il était aux quelques mètres carrés de son appartement depuis plus de vingt-quatre heures. L’intimité d’un décor familier et quotidien ne vaut jamais que par la liberté de s’en évader. Ce n’était pas son cas, aussi maudissait-il le commissaire qui lui imposait cette claustration tout en s’arrogeant le vagabondage professionnel et privé.
Un cénobite : voilà ce qu’il était ! Un cénobite aux ordres… Un cénobite au mal de crâne lancinant, consécutif à une nuit blanche ourlée de cauchemars. Si encore il pouvait vivre en communauté comme les cénobites ! Mais non. Condamné à vivre seul et reclus chez lui selon le bon plaisir du commissaire alors que les rues, les magasins et les autres étaient là, à deux pas. Incroyable ! En somme, la rencontre malencontreuse d’un cadavre peu ordinaire l’avait promu au rang d’anachorète provisoire. Il ne s’était même pas risqué à son jogging matinal, de peur d’un savon.
Dehors, le soleil se voilait, présage de soirée pluvieuse et sans doute orageuse à en juger par les bourgeonnements nuageux qui encombraient le ciel. La fenêtre entrouverte de la salle de bains laissait pénétrer un air étouffant et moite, anormalement chaud pour un mois de mai. Du coup, la sueur perlait de sa peau et, machinalement, il portait les mains aux pommettes, anxieux que ces gouttes ne fussent des larmes de sang.
Il n’avait plus grand-chose à se mettre sous la dent, tout juste une boîte de filets de maquereaux aux aromates et au vin blanc. Il en fit son déjeuner, trempant dans le jus un reste de baguette pour se remplir l’estomac. Ni vin ni bière pour accompagner ce repas de pénitence, mais de l’eau. Le naufrage alcoolique de son père et la piqûre de rappel de son stage en prison écartaient Franck pour longtemps de certaines pentes fatales. Sur ce point-là, beaucoup de prétendus cénobites n’arrivaient pas à sa cheville.
Un étrange cauchemar lui revenait maintenant en mémoire. Un cauchemar qui l’avait suffoqué à plusieurs reprises après la mort de son père. Ils se trouvaient dans les vignes qui entouraient la baie de Naples, en quête de raisin déjà mûr et, inexplicablement, son père lardait de son Opinel un mendiant qui avait laissé choir sa sébile pour cueillir une grappe à sa portée. L’enfant s’accrochait aux basques de son père, le suppliant de ne pas s’acharner sur le pauvre gueux. Mais la violence du père n’avait plus de bornes. Il prétendait que son pouilleux, c’était Dieu, que son sang, c’était le meilleur des vins ; il se pourléchait du court-bouillon effervescent et carminé qui s’échappait du pouilleux, fouillant de sa lame la marmite du ventre, aussi extatique qu’un mystique devant le grand secret. Le père se goinfrait alors de raisin tout en prenant la forme hideuse et cynique de Lucifer. L’enfant détalait à perdre haleine devant le trident qui, déjà, l’embrochait… et Franck se réveillait en sursaut, secoué de frissons et en proie aux sueurs froides, sur son carcéral matelas de misère.
Ce cauchemar, il en avait fait le pendant inversé, le double ténébreux des légendes parcourues dans l’encyclopédie de l’oncle Albert sur l’origine du lacryma-christi. Et ce cauchemar, il en faisait maintenant le rêve prémonitoire de ce qu’il avait vu la veille sur la jetée, du spectacle de ce cadavre de juste et de ces larmes de sang. Cette coïncidence fortuite le hantait à un point tel qu’il y voyait un rébus révélateur dont une puissance invisible balisait son chemin de vie. À lui sans doute de dénicher les bonnes clés pour décrypter ce mystère et le sens caché de l’itinéraire. Du coup, les mots Zénith, Azimut et Méthode résonnaient en lui…
Les mêmes mots résonnaient aussi dans la conscience de Simon, le vieux frère qui avait plaidé la cause de Mickaël face aux insinuations de la Très Respectable Trismégiste. Et puisque la méthode est un chemin, il prendrait ce jour même le chemin d’Hazebrouck, ville de résidence d’Uriel. Cinquante kilomètres aller et cinquante kilomètres retour, ce n’était pas la mer à boire, ça n’était même que le plus frêle des fétus dans le boisseau de la fraternité. Cent kilomètres pour s’assurer que son frère vivait toujours, qu’il était libre et se portait bien, c’était presque une routine atavique pour un habitué de la légende d’Hiram et de Johaben.
Il était 14 heures et il allait partir, quand il reçut un coup de fil de Marlène, l’une des trois du conciliabule secret programmé par la présidente-président le matin. Nul doute que cet appel procédait de la stratégie mise au point par ces trois mauvais compagnons à l’insu de Simon comme de la loge.
– Allô ! Simon Furlac à l’appareil. J’écoute.
– Bonjour, Simon. C’est ta sœur Marlène…
– J’avais reconnu ta voix… Que puis-je pour toi à pareille heure ? J’allais entamer la sieste du sage.
– Sur la barque du rêve peut-être ? Tu nous l’as assez répété, que Furlac est le nom de l’ange de l’eau.
– Ou de la terre, ma chère. C’est selon. Mais peu importe, puisque tu viens de m’arracher aux flots interlopes de la méditation.
– Et à juste titre. Je t’ai trouvé peu fraternel avec notre Très Respectable hier soir. C’est comme si tu l’avais passée au grill. Tu crois vraiment qu’elle mérite ce type de traitement, elle qui se dévoue et se dépense sans compter pour notre loge ?
– J’avoue ne pas comprendre, ma sœur. Je croyais que la fraternité n’avait rien à voir avec la complaisance ?
– C’est-à-dire que… vu son âge…
– Qui lui donnerait donc tous les droits ? Et la dispenserait de fraternité ? Pour moi, une réunion maçonnique, ce n’est pas une séance de tribunal. Les procès d’intention, les mises à l’index, les condamnations par contumace et les cours martiales, tout cela me pèse un peu. On s’éparpille quand il s’agirait de rassembler.
– Quand même ! Quand même ! Tu l’as questionnée comme une profane…
– Je me suis bêtement contenté de l’imiter.
Son interlocutrice comprenant qu’elle n’en ferait pas un béni-oui-oui des manœuvres à venir, opinant béatement et lâchement du bonnet et du sautoir à tous les caprices et turpitudes du triste Trismégiste qui s’accrochait à son trône sous les prétextes les plus fallacieux, allégua elle-même une tâche urgente pour abréger la conversation. Mais Simon, en fin limier, flairait déjà ce qui se tramait : dès que les assassins moraux de Mickaël se sentiraient majoritaires dans la loge, ils réclameraient des votes et des sanctions, laisseraient couler le fiel et la calomnie. Ça le renforçait doublement dans le bien-fondé de son intervention « socratique » lors de la réunion, de même que dans celui de toutes les initiatives qu’il allait prendre, et d’abord celle de cette visite rue Pasteur à Hazebrouck. Si certains savent couvrir leur lâcheté par le signe du silence, ce n’était pas son cas.
À peine contrarié par ce coup de fil qu’il rangeait dans la case « broutilles » de sa mémoire, Simon roulait bientôt vers Hazebrouck. Il avait choisi la voie romaine, plus reposante que l’autoroute ou la nationale, plus généreuse en perspectives de clochers ou d’oratoires, plus historique. Après Zermezeele, fief d’un frère trop tôt parti rejoindre cet Orient de lumière invisible aux vivants, il contournerait Cassel et son moulin par l’ouest avant de s’embarquer sur le chemin rectiligne qui aboutissait au chef-lieu de la Flandre française.
Cette route était liée à sa jeunesse, à ses vacances, à sa famille. Il l’avait parcourue plus d’une fois à vélo pour aller passer quelques jours chez une grand-tante maternelle au mari haut en couleurs et hâbleur comme pas deux. Ils habitaient précisément rue Pasteur mais ils étaient morts et enterrés depuis quarante ans dans le même cimetière communal que leurs voisins également décédés. Simon n’était jamais retourné dans cette rue depuis, traversant parfois Hazebrouck sans s’y arrêter, possédé par d’autres tropismes. Se rendre chez Mickaël, domicilié rue Pasteur, ravivait donc des souvenirs, des images d’un monde hybride où de hautes maisons mitoyennes côtoyaient les blés mûrs et de vastes efflorescences champêtres des langues urbaines.
Quand il pénétra dans la ville, ses souvenirs s’effilochèrent, difficilement en phase avec un décor auquel il était étranger. Sans son GPS et le repère de la voie ferrée, les maisons et les immeubles qui le cernaient l’auraient vite empêtré dans les similitudes et bifurcations circulaires d’un labyrinthe. Quarante ans, c’est le temps qu’il faut aux hommes pour effacer l’esprit d’un lieu ! Voilà pourquoi Simon rejetait l’idée d’apocalypse, de révélation finale et de résurrection des corps. Quel intérêt y aurait-il à ressusciter pour se retrouver dans un monde méconnaissable ? Ce serait le pire des enfers, l’insupportable folie…
Un détail le rassura cependant : il devait suivre l’avenue de la Haute-Loge, et il trouvait cette dénomination « hautement » symbolique. Il s’étonnait presque que Mickaël n’ait pas cherché à dénicher un logement ici. Après avoir tourné deux fois à gauche, il déboucha enfin rue Pasteur. Il reconnut d’emblée les anciennes maisons, sorte d’excroissance anachronique en sursis dans un environnement de barres mineures et de cités pavillonnaires liserées de verdure géométrique, de haies inexpressives et de boqueteaux cachectiques. Derrière, le lycée des Flandres obstruait la vue, alignant insolemment des dizaines de fenêtres qui cachaient des entassements d’élèves. Mais les blés et la campagne étaient désormais bannis, exclus de ce paradis citadin si on le comparait aux vastes ensembles des banlieues inhumaines ; des blés en déréliction dans la mémoire brusquement défaillante de Simon ; des blés que parasitait l’ivraie de sa déception.
Il stoppa son véhicule en face de l’adresse indiquée par Mickaël et en descendit quelque peu perplexe. Rien ne garantissait en effet qu’à pareille heure de l’après-midi – il n’était même pas 16 heures –, le jeune frère serait chez lui. Il avait cru comprendre qu’il bossait pour une boîte américaine d’informatique, sur Lille apparemment. Ce serait donc un coup de pot qu’il soit à son domicile. Il aurait dû y penser avant et s’en voulait de s’être laissé embrumer et dominer par ses affects, de s’être absurdement précipité.
Il opta donc pour la seule solution raisonnable devant une porte close : attendre. Attendre jusqu’à ce que Mickaël veuille bien rentrer du boulot puisque, de toute évidence, sa voiture n’était pas dans les parages. Auparavant, il sonnerait quand même, par acquit de conscience.
Il s’avança vers la porte et vérifia le nom sur la boîte aux lettres. Il lut et relut le nom, comme s’il craignait quelque erreur. L’étiquette de la boîte indiquait en effet « Michael Ureel » et pas ce qu’on aurait dû y lire, à savoir « Mickaël Uriel ». L’homonymie était presque parfaite, à deux lettres près, mais enfin, Ureel n’était pas Uriel, ni Michael Mickaël. Cela s’avérait d’autant plus gênant que le patronyme Ureel est typique du Nord et de la Wallonie. De mémoire, Simon en connaissait un à Dunkerque…
Par prudence, il usa d’un coup de sonnette profane au lieu de s’annoncer en maçon. Bien lui en prit. Quand la porte s’ouvrit, il se retrouva face à une brune pulpeuse d’une trentaine d’années, flanquée d’un marmot qui lui triturait la jupe, dessinant ainsi la forme des cuisses et de l’adiposité naissante du pubis sous le tissu couleur paille qu’il tirait à lui. Une jolie femme malgré tout, mais qui aurait gagné en estime à discipliner la tignasse hirsute de son rejeton.
Mickaël n’avait ni compagne ni épouse, et pas davantage de progéniture. Simon comprit immédiatement que l’adresse qu’il avait donnée n’était pas la sienne…
– Bonjour madame. Vraiment navré de vous déranger. Je croyais que c’était le domicile d’un ami ; c’est du moins ce qu’il m’avait dit. Je crois que je me suis trompé.
– Vous, vous êtes contrôleur à la Sécu, et vous voulez voir si mon mari est à la maison, des fois qu’il aurait posé malade et qu’il ferait des corvées au noir pour arrondir nos fins de mois…
Simon en restait pantois : lui qui n’avait jamais fliqué personne, voilà qu’on lui collait maintenant la panoplie d’un pisteur de tire-au-flanc.
– Vous faites erreur à votre tour, madame…
Il n’eut pas le temps de terminer son explication qu’un grand costaud mal rasé brinquebala dans le couloir en renouant la ceinture de sa robe de chambre.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– C’est la Sécu, pour un contrôle.
– Décidément ! Ils me tombent tous sur le paletot. Ce matin, la DRH ; et cet après-midi, la Sécu. Comme si j’en avais pas assez avec cette fièvre persistante et les piqûres dans les fesses deux fois par jour !
– Si vous me laissiez vous expliquer, monsieur…
– Ureel. C’est indiqué sur la boîte. Mais je peux aller chercher ma carte d’identité si vous avez des doutes.
– C’est inutile, monsieur Ureel. Je me suis planté et je pense qu’on m’a mal renseigné. Toutes mes excuses…
La porte se refermait déjà, escamotant le couple sourcilleux et le mioche qui pleurnichait. Simon regagna sa voiture complètement désappointé. Primo, Mickaël avait donné une fausse adresse : pour quelle raison ? Deuzio, comment et pourquoi avait-il repéré, comme une aiguille dans une botte de foin, ce nom qui prêtait à confusion ? Simon avait hâte de vérifier dans l’annuaire et sur le Net. Tertio, où était-il réellement et pour quelles activités ? Tout cela était à la fois inquiétant et mystérieux. Simon regagnait le littoral perplexe et confus, soumis à ces énigmatiques trois points et persuadé que c’est dans l’enseignement maçonnique qu’il en trouverait les clés.
Mais il n’en parlerait à personne, ni aux flics dont certains brûlaient d’envie de fouiner dans les loges, ni à ses égaux, en vertu de sa vigilance et de sa lucidité. Et c’est bien pourquoi il s’était gardé de révéler l’homonymie au couple Ureel. Le ciel s’obscurcissait de plus en plus, se nappant d’un voile anthracite sous de vertigineux cumulonimbus. Un éclair déchira les nues et s’abattit à l’horizon en forme de fourche caudine. Quelque dieu forgeron – improbable Héphaïstos – ciselait le ciel marial de mai à coups d’arc électrique. Machinalement, Simon ressassait les mots zénith et nadir, ténèbres et lumière, voûte étoilée, etc., songeait aux quatre directions du ciel, à Pythagore, aux géomètres nécessaires mais somme toute insuffisants ainsi qu’à Salomon, ses clavicules, à Elohim ou Adonaï ; bref, il méditait en conduisant, pris dans la nasse d’une heure où le soleil s’obscurcissait, les outils de sa méthode de réflexion mis à mal. Brusquement, alors qu’un éclair venait encore de déchirer le ciel comme le voile du Temple, un fracas de tôle ondulée lui rappela un voyage vieux de trente-trois ans.
À lui maintenant de recommencer ce chemin de lente ascension des ténèbres à la lumière, dans la nuit de ses doutes et de sa persévérance, à lui de faire renaître encore la rose de Paracelse de ses cendres et de s’unir en pensée à Mickaël, dans la cordée, et sous les vibrations de la corde…