Les invisibles serpentins des effluves narguaient les narines de volutes apéritives, laissant naviguer l’imagination des convives vers l’Orient magique et exotique de Vasco de Gama et des maharadjas au carrefour des influences spirituelles et philosophiques de la sagesse. Mais les estomacs, noués par la tension d’une réunion qui ne les avait guère incités à quelque libération que ce soit, auraient sans doute besoin de plusieurs verres du saint-chinian, cuvée des Fées du château Cazal-Viel dont les bouteilles incitaient aux agapes pour entrer en fraternité avec la substance de ce mets si parfumé. La mauvaise humeur est souvent rétive aux meilleurs plats. En tout cas, pour ceux qui passeraient outre l’acrimonie présidentielle et s’accorderaient le viatique gastronomique du biryani d’agneau, le dessert sous forme de poires farcies à la crème d’amandes aurait le goût paradisiaque de calories sans remords. Ils décréteraient l’ajournement du régime Dukan.
Alors que la vedette des agapes était l’absent du jour et ses énigmatiques fatales forces hostiles, le portable de la présidente-président vibra. Quelqu’un lui laissait un message. Elle avait oublié de couper son portable le temps du repas et elle s’en voulait. Elle qui râlait chaque fois que les autres n’éteignaient pas le leur, ponctuant les réunions ou les ripailles de musiques incongrues, elle venait d’être prise en flagrant délit de contradiction avec ses principes. Elle enrageait intérieurement d’autant plus qu’elle sentait bien qu’elle ne dominait plus l’événement. Elle reposa la bouteille de vin qu’elle venait de saisir en faisant signe à son voisin de pourvoir à sa libation et se leva. Elle fit mine d’aller aux toilettes afin de pouvoir écouter le message en question en toute tranquillité.
Elle en resta sidérée. Une voix inconnue égrenait sans émotion : « Ceci est le testament du frère Mickaël Uriel : Zénith, Azimut, Méthode. Telle est la voie des éveillés, et c’est le seul chemin pour effacer le principe d’oppression qu’enseigna Azaziel. Sinon, vous resterez au pied des marches, agglutinés à la multitude des ignorants de l’essentiel, la multitude de ceux qui parlent et agissent comme des dormeurs, et jamais vous ne dévoilerez la statue pour sauver vos semblables, pour faire naître l’harmonie sous les discordances… Méthode, Azimut, Zénith. »
Quand elle revint à sa place, le suaire de l’angoisse la ceignait encore d’un masque de mort, hideusement livide. Elle s’affala plus qu’elle ne se rassit, les pommettes exsangues malgré le vin ingurgité auparavant. Ce n’est que très progressivement que l’étau des mâchoires se desserra, lui permettant d’ânonner des phrases, mais la tonicité n’y était plus. Ça n’échappa à personne.
Elle mâchouilla mécaniquement sa poire farcie d’une bouche d’édentée, au supplice de voir le plaisir des autres à savourer lentement et comme de pures délices l’heureuse harmonie d’un enrobage fondant et d’une pâte onctueuse.
Alors que l’ambiance propice aux bavardages succédait au repas, chacun commençant à s’épancher, elle prétexta un emploi du temps chargé et auroral le lendemain pour briser les ardeurs. Du coup, priée de déguerpir, l’assemblée se disloqua, s’égrena vers la sortie, s’éparpilla vers les voitures. Le quartier fut bientôt rendu à son silence nocturne habituel, aussi anonyme qu’un cimetière sans lune. Rivés à leurs écrans ou déjà endormis, les voisins se désintéressaient jusqu’à l’ignorer de cette réunion qui s’était passée et ne se passait plus. Les immeubles, les maisons et les trottoirs redevenaient indifférents et comme étrangers aux agitations secrètes, épiphénoménales et fugaces de la loge Les Amis de Ruben.
La présidente-président avait simplement retenu une paire de comparses qui participaient à ses combines de confiscation d’un pouvoir illusoire. Ils étaient de ces gens qui ne vivent que du pouvoir réel ou prétendu qu’ils trouvent çà et là, jubilant des servitudes consentantes des lâches et des dupes, s’octroyant une notoriété à la mesure de la crédulité atavique de leurs pigeons, ferraillant dur et sans relâche pour évincer ceux qui pourraient dévoiler leur inconsistance. Ces gens-là s’enorgueilliraient même de la prérogative qu’ils auraient de poser le pied en premier sur une déjection canine…
– Ma sœur et mon frère, je viens de recevoir un appel « édifiant » sur mon portable. La voix est inconnue mais le message est clair : le coup du vol du compas et de l’absence de Mickaël n’est pas coïncidence fortuite. On veut faire tomber nos têtes et l’offensive est lancée. Écoutez ça !
Elle sélectionna « appels reçus » sur son portable, déclencha le haut-parleur mais ne leur laissa guère le temps de commenter ce qu’ils entendirent.
– J’espère que le caractère approximatif des formules vous aura sauté aux yeux. Zénith, Azimut, Méthode, c’est pas sorcier à connaître. Les trois mots de cette devise s’étalent sur le compas à en crever les yeux. Ceux qui l’ont volé n’ont eu qu’à lire… Mais comme ils ne savaient pas par quel mot commencer, ils nous la proposent dans les deux sens.
– N’empêche que c’est une admirable figure de style.
– Ah bon ! Et laquelle ma sœur ?
– Un chiasme.
– Qu’est-ce que cette bête-là ?
– Une disposition en croix. C’est-à-dire que dans une suite de mots, on les dispose selon l’ordre ABBA, ABCCBA, ABCDDCBA. Ici on a donc Zénith (A), Azimut (B), Méthode (C) et inversement, Méthode (C), Azimut (B), Zénith (A). Cela crée un effet de balancement, de symétrie, une espèce de perfection et d’unité.
– Et tu l’écris comment ce mot ?
– Chiasme ?
– Oui.
– C-H-I-A-S-M-E.
– Ce serait pas plutôt Q-U-I-A-S-M-E, ma sœur ? Sinon ça se prononce comme chier, chia, cheval, je suppose.
– Non, parce que le mot est d’origine grecque.
– En tout cas, d’où qu’il vienne, leur chiasme nous fait chier, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom.
– Mes sœurs, en toute chose il faut garder raison. Le chiasme est un principe de base de l’ésotérisme initiatique. Observez l’ordonnancement de nos réunions : on y bascule du monde profane au monde sacré et à la fin, on retourne du sacré au profane. On ouvre dans un sens et on ferme en sens inverse. Comme à la messe ou pour la clé dans la serrure. De l’Introït à l’Ite missa est. J’ai donc bien l’impression que l’auteur du message maîtrise parfaitement nos codes et notre symbolisme. Et dans ce cas, ou c’est quelqu’un qui s’est sérieusement penché sur la question, ou c’est l’un des nôtres. Auquel cas il n’aurait trahi aucun secret, puisque c’est à des initiés qu’il s’adresse.
– On peut toujours supputer tant qu’on veut, mais si c’est un initié qui s’adresse à d’autres initiés, je ne vois pas pourquoi il n’utilise pas les formules adéquates. Cette histoire de multitude de ceux qui parlent et agissent comme des dormeurs, ça n’existe dans aucun rituel. Et pourtant je LES connais et je LES pratique, moi, vu mes fonctions et mon grade !
– Cette histoire de dormeurs me rappelle pourtant quelque chose…
– Oui, je sais, sur le sommeil ; mais ce n’est pas la formule, je suis désolée mon frère ! Conclusion : on a affaire à quelqu’un qui sait sans savoir, qui a mal retenu ce qu’un autre lui a dit de ce qu’il avait cru entendre, etc., et qui brode.
– Ou alors à un rusé qui voile sous une autre tournure une formule qu’il connaît aussi bien que nous, qui la voile allusivement pour mieux nous faire comprendre qu’il sait, en couvrant d’un voile sibyllin une formule elle-même sibylline en se montrant pourtant on ne peut plus clair pour un initié qui possède les clés de décryptage.
La présidente-président trouva cette explication bien alambiquée, même si elle émanait d’une sœur de mèche avec elle. Son envie d’en découdre ne pouvait s’accommoder d’arguties ésotériques.
– Moi, j’ai une explication beaucoup plus terre à terre à tout ça : notre cher ami Mickaël nous a tout simplement infiltrés pour nous trahir et nous salir. On ne sait rien de ce mec-là et, pour tout dire, je ne le sens pas… Y a gros à parier que c’est lui qui a piqué le compas et que c’est lui qui a fait balancer le message, en dramatisant son absence pour foutre le bazar dans la loge.
– Mes sœurs…
– Oh ! Je te vois venir, Arthur. Ne lui trouve pas d’excuses… Il est ce qu’il est, peu fiable à vrai dire. J’ai même le sentiment qu’il a mis qui vous savez dans le coup : ils montraient trop de zèle à le défendre ce soir. Je sens que ça va saigner. Je ferai mettre tout ce monde-là au garde à vous la prochaine fois. En attendant, il faut agir, et vite.
– Et comment ? s’exclamèrent d’une seule voix ses interlocuteurs.
– On se voit demain chez moi à 11 heures pour en discuter.
Quand nos trois comploteurs quittèrent le local, leurs silhouettes dérisoires que découpait la clarté lunaire esquissaient des ombres fantomatiques sur le bitume tandis que les inatteignables constellations les rendaient à leur insignifiance. Si seulement ils avaient eu l’humilité de méditer sur le sens originel des mots Zénith, Azimut et Méthode, en se soumettant à la leçon du temps qui révèle l’invisible et enfouit le révélé, ils auraient sans doute commencé le chemin de sagesse. Mais, aveuglés par les voies obliques du pouvoir, ils fermaient leur esprit à la vraie lumière, elle était là dans leurs ténèbres, mais ils s’acharnaient à la refuser, ils ne voulaient pas la recevoir. C’est de cela que souffrait Mickaël, fraternellement malheureux qu’ils puissent rester réfractaires aux signes d’une lumineuse conversion du regard. Son message résonnait comme l’ultime tentative de secouer ces dormeurs… mais apparemment en vain. À l’étrange grimace qu’elle esquissait malgré elle, l’évolution de la situation semblait d’ailleurs satisfaire la comparse de la présidente-président. Sans prononcer le moindre mot, cette femme suintait le mensonge. Bien malin pourtant qui aurait compris ce qu’elle taisait et que trahissait son rictus.