Chapitre 2
Cette obscurité étoilée qui surplombait l’assemblée silencieuse, ce n’était pas celle du ciel marial, où s’alanguissait maintenant le port en ce soir d’un mai prometteur, mais celle d’une sombre voûte factice qui semblait ouvrir les adeptes de l’association aux mystères abyssaux de leur propre être intérieur.
Curieuse manie à vrai dire, qui les enfermait dans une salle pour y retrouver ce qu’ils auraient pu contempler à l’air libre. Mais tel était le rite et telle était la règle. Ils devaient se couper du monde profane, de ses habitudes et de ses fureurs, s’en séparer et s’en protéger pour accéder dans la sérénité à leur part de vérité.
La flamme vacillante de quelques bougies éclairait à peine les membres de cette société ésotérique, à l’unisson dans leur posture, leur tenue et leur regard. Après quelques formules qu’eux seuls pouvaient déchiffrer, ingurgitées comme un pain quotidien, ils prêtaient une attention redoublée aux propos que tenait maintenant leur président d’un ton grave malgré une voix un peu chevrotante et maladroitement théâtrale.
« Mes frères et mes sœurs (un prêtre dans son église et devant ses ouailles aurait emmanché son oraison à l’identique), on vient de porter atteinte à notre loge et, si nous n’y prenions garde, la répétition de tels actes risquerait de la mettre en péril. Notre compas symbolique, celui où figure notre devise, a disparu. J’ai la faiblesse de croire que le voleur n’est pas dans nos rangs, puisque vol il y a et que le Saint-Esprit n’opère guère dans ces lieux. J’ai disposé un compas de substitution quelconque et l’on se dispensera du Zénith, de l’Azimut et de la Méthode. Quelqu’un a-t-il une intervention à faire à ce sujet ? »
Tous se taisaient, dubitatifs. Personne ne pouvait avoir volé ce compas puisque personne ne possédait les clés du local ou des armoires de rangement. Personne hormis le président. Tous se taisaient et chacun flairait la suspicion qui commençait à frelater les liens fraternels censés souder le groupe.
Tous se taisaient avec l’espoir que les autres rompraient ce silence de veillée funèbre. Ce qui finit par se produire. Une sœur demanda et obtint la parole.
– Très Respectable Trismégiste, toi seule possèdes le trousseau de clés. Si donc le compas a disparu parce qu’on l’a volé et que ce quelqu’un est étranger à notre association, il faudrait que tu aies oublié de fermer à clé la porte du local et celle des armoires lors de notre dernière réunion. Je me refuse à envisager cette hypothèse, aussi improbable à mes yeux que ne l’est aux tiens l’opération du Saint-Esprit. Ce n’est pas parce que ta fonction te place sous l’égide d’Hermès que tu dois nous voiler le fond de ta pensée. Si tu suspectes l’un d’entre nous, dis-le franchement…
La femme âgée qui présidait (c’était en effet une présidente, mais dans cette obédience-là on déclinait tous les titres au masculin) se crispa, percée à jour par cette intervention. De son visage blafard aux cheveux hirsutes, la lueur des bougies accentuait les rides, en creusant encore les sillons multiples, torturés et tortueux. Rides d’expression ? d’atrabilaire jalouse ? de vieillesse et de desséchement ? d’obsession maladive et compulsionnelle du pouvoir ? Tout à la fois sans doute. Tel un masque cireux de gorgone surgi des ténèbres et prêt à pétrifier sa victime, elle balbutia une réponse, les yeux levés vers la voûte étoilée, comme pour chercher l’inspiration, mais l’inspiration ne vint pas et Méduse s’avachit, renfrognée par sa défaite. Une fois encore, elle semait des ferments de discorde. Pour ne pas s’avouer vaincue, elle changea de sujet.
« Mes frères et mes sœurs, j’ai une autre mauvaise nouvelle à vous annoncer. Notre frère Mickaël devait nous entretenir ce soir du Livre d’Énoch mais notre frère est absent et injoignable. Cela fait plus d’un an qu’il assiste à nos réunions, on connaît son adresse et sa loge d’origine mais il n’a jamais communiqué le moindre numéro de téléphone. Le président des Fils d’Isis que j’ai appelé tout à l’heure n’en sait guère plus que moi. Vous me connaissez : je suis comme la nature ; j’ai horreur du vide. Je vais donc choisir un thème de discussion et chacun développera tour à tour une idée sur le thème. J’ai choisi le secret et j’imagine aisément que vous serez prolixes. »
La sœur qui était précédemment intervenue demanda à nouveau la parole, plus déterminée que jamais.
– Très Respectable Trismégiste, j’ai rencontré notre frère Mickaël hier après-midi au château Lesieur. Ce n’est pas le coin le plus flatteur de l’agglo, mais c’est un lieu d’expos, passion que j’ai en commun avec Mickaël. Il m’a avoué être en manque depuis mars. L’exposition de Jean-Noël Vandaële l’a fasciné. Il pense que jamais il ne ressentira pareil émerveillement à celui qu’il a connu face aux tableaux sur le théâtre kabaki et les beautés japonaises. Jamais.
– Ma sœur, nous ne sommes pas réunis ici pour épiloguer sur ton emploi du temps et ton amour de la peinture… Tu as rencontré Mickaël, et alors ? Que t’a-t-il dit qui pourrait expliquer son absence ?
– J’y viens, Très Respectable, j’y viens. Comme je lui lançais « À demain ! » en le quittant, il m’a rétorqué d’une phrase sibylline : « Si je suis encore vivant ; sinon, forget me not… » J’ai cru qu’il plaisantait mais je n’en suis plus si sûre et je comprends maintenant son allusion au myosotis. Si tu voulais qu’on ergote sur le secret, voilà de quoi nourrir nos investigations.
– Et tu ne pouvais pas l’excuser tout à l’heure, quand tu as vu comme nous tous qu’il n’était pas là ?
– Désolée, Très Respectable, mais il ne m’a pas demandé de l’excuser. Et vu ton zèle à commencer à l’heure pile, peut-être faut-il encore espérer un peu et parier sur un petit retard avant de gémir…
Manifestement, ces deux sœurs ne s’appréciaient guère. Elles se toléraient, sans plus, dans une conception a minima de la fraternité. On aurait recherché en vain une quelconque empathie entre elles, encore moins de la sympathie ni de l’aimantation. La présidente-président relança la joute.
– Pas si désolée que moi, ma sœur. De toute façon, quelqu’un qui ne veut pas refiler ses coordonnées téléphoniques et qui assiste à nos réunions comme s’il se rendait aux Aubaines n’est pas fiable. Et dire qu’il voulait nous abreuver d’Énoch, le Dédié, l’Initié, le Consacré. Énoch est revenu sur Terre après ses visions et son voyage céleste, flanqué de deux anges gardiens qui plus est. Notre Mickaël ferait bien d’atterrir lui aussi et de se laisser encadrer.
Un vieux frère, que cette agressivité larvée peinait visiblement, sollicita la parole à son tour. Il se leva et déplia son corps longiligne que la mort en marche courbait déjà. D’une voix traînante que saccadait en inflexions incertaines une insuffisance respiratoire, il précisa les choses avec lucidité, pondération mais détermination, l’expression des traits empreinte de sagesse et sans se départir de cet humour pétillant qui biseautait ses mots.
– Très Respectable Trismégiste, notre frère Mickaël ne mérite pas le procès qu’on lui fait. Je sais bien que les absents ont toujours tort tant qu’ils vivent. Mais que leur mort survienne et brise en eux le miroir de nos propres défauts, alors on les plaint, on les pleure, on les pare de mille vertus. Mickaël est ce qu’il est, tu es ce que tu es, je suis ce que je suis.
– Mais il a failli à sa parole, à son devoir et à notre règlement.
– Sais-tu seulement ce qui l’a incité à nous proposer une analyse du Livre d’Énoch ? Bien autre chose que le bric-à-brac de platitudes que nous empilerons sur le secret dans quelques instants. Toi qui sembles connaître Énoch et son livre sans vouloir nous en abreuver, tu connais alors la réponse à ma question.
– Je ne vois pas ce que tu veux dire, mon frère.
– Permets-moi dans ce cas d’ajouter ma petite bougie à celles qui t’éclairent dans une maïeutique socratique improvisée. Prête pour la césarienne ?
– Je t’écoute.
– Tu ignores le numéro de téléphone de Mickaël, mais tu n’ignores pas son nom, n’est-ce pas ?
– Non. Mickaël Uriel.
– Exactement, Très Respectable. Tu es du feu de Dieu ce soir !
– Tu te moques de moi, mon frère ?
– Je n’oserais point, Très Respectable, eu égard à ta fonction. C’est simplement que le nom « Uriel » signifie littéralement « feu de Dieu ». On poursuit l’accouchement ?
– Comme tu veux.
Ceux qui somnolaient déjà, abasourdis de pénombre, et qui s’étaient rendus à la réunion par simple automatisme d’appartenance et instinct grégaire, commençaient à se réveiller, immobiles malgré tout dans le bel ordonnancement de leurs alignements et leurs gants blancs de pantomime. Comme les moutons et les chèvres, ils guettaient maintenant la part de sel qui maintient en vie.
– Tu connais aussi l’histoire des Égrégores ?
– Qui l’ignore ? Ces anges déchus, chargés de veiller aux six directions du cosmos et qui, plutôt que de rester de purs esprits, souhaitèrent s’unir aux filles de Seth.
– Oui. S’unir est un sacré euphémisme. Forniquer sied mille fois mieux. Il faut dire que c’était d’extraordinaires nanas, avec tout ce qu’il fallait où il fallait.
Instinctivement, les sœurs présentes se jaugèrent furtivement et réciproquement, histoire de voir si elles avaient, plus ou moins que leurs comparses, ce qu’il fallait où il fallait même si, en principe, dans une telle assemblée de telles considérations n’avaient plus cours. Le vieux frère s’en amusait mais n’oublia pas pour autant de travailler sa parturiente par une autre question.
– Et où s’étaient retrouvés les Égrégores ?
– Sur le mont Hermon mon cher, à deux cents. Je peux même te préciser que c’est là qu’ils se vouèrent aux exécrations et à l’« anathème », herem en hébreu, d’où ce mont tire son nom. L’interrogatoire est terminé ?
– J’en arrive aux questions subsidiaires, Très incollable Trismégiste. Quel fut le résultat de la fornication ?
– Les filles de Seth mirent au monde des géants qui bouffèrent les fils des hommes et davantage…
– Quand je te disais qu’on allait accoucher : toi de l’histoire des Égrégores et les filles de Seth de géants sanguinaires. Reste à accoucher de l’essentiel, comme Zeus, par la tête pour une fois.
– Eh bien, vas-y, accouche !
– Sans douleur Très Respectable. Tout simplement pour te dire que Mickaël et Uriel sont deux des anges restés fidèles qui, dans Le Livre d’Énoch, constatent la boucherie sanglante des géants et plaident la cause des hommes auprès de Dieu… et tout logiquement pour en conclure que notre frère Mickaël Uriel se sent symboliquement, littéralement, presque généalogiquement lié à ces anges, au Livre d’Énoch et aux péripéties de la fornication des Égrégores. Voilà ce qui l’obnubile, l’oriente et le motive, voilà où, sans doute, il puise une part de vérité qu’il voulait nous délivrer ce soir mais dont il sentait et il savait qu’elle pouvait aussi réveiller de fatales forces hostiles… Déjà toi, Très Respectable, tu aurais préféré qu’il choisisse un autre sujet… Quant à moi, je crois avoir tout dit.
Quelles étaient ces fatales forces hostiles ? Comme le vieux frère repliait déjà son corps pour se rasseoir, chacun comprit qu’il ne piperait plus mot sur la question, laissant planer le mystère et scellant de silence un secret – si toutefois secret il y avait –, car un secret que l’on partage n’est déjà plus un secret.
La présidente-président reprit les choses en main, visiblement agacée que, même absent, Mickaël lui vole la vedette. Elle imposa sa discussion prétendument libre, relançant les récalcitrants pour leur arracher deux verbes et trois compléments sous forme de prêt à porter maçonnique. Même le lieu, transformé en crypte funéraire drapée de tentures noires aux macabres motifs, ajoutait à l’ennui mortel qui gagnait chacun. Le secret : un sujet maintes fois débattu, une scie de la pensée maçonnique, et tout ça pour rabâcher qu’il se vit, qu’il est incommunicable, que dix mille pages d’ouvrages et d’hebdomadaires en apprennent moins que l’indicible vécu d’une présence, que pour le reste, la grande vertu c’est la discrétion.
Pour tromper la lassitude de l’assemblée et empêcher d’inutiles variations de plagiats des best-sellers de la pensée ésotérique, un frère cita ces quatre vers de La Fontaine :
Rien ne pèse tant qu’un secret,
Le porter loin est difficile aux dames ;
Et je sais même sur ce point
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
À sa manière, il venait de souligner la vacuité de la polémique sur la mixité qui enflammait les obédiences depuis un certain temps. Les femmes ne sont ni pires ni meilleures que les hommes et vice versa.
La réunion put ainsi se terminer pour 22 heures, après stricte observation des différentes phases du rituel de circonstance.
On s’activait maintenant à réchauffer les plats des agapes qui suivaient la réunion. C’était la coutume, le moment où les cœurs et les cerveaux s’épanchaient en conversations à bâtons rompus, en libres propos de table un tantinet leste à l’occasion, surtout quand l’alchimie secrète des esprits éthérés de l’alcool désinhibait jusqu’aux plus réservés. La coloration des pommettes faisait alors office d’Alcootest, sauf chez ceux qu’une longue pratique des vins et spiritueux – sans oublier leurs hommages à Gambrinus – enluminait en permanence.
Ce soir, précisément, les agapes auraient pu, auraient dû être un vrai moment de convivialité et de plaisir partagé. Le fumet du biryani d’agneau aurait dû envoûter les plus inflexibles en matière de régime et de ligne ; ce fumet d’agneau mijoté à la mode indienne ; ce fumet tout en arômes de cumin et de curcuma, de cardamome et de safran, de cannelle et d’aphrodisiaque gingembre ; ce fumet d’épices enjôleuses et colorées ; ce fumet propre à vous embarquer vers le continent perdu des sens et de la mémoire.