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L’été 1954 avait décidé d'asphyxier San Foca. À deux heures de l’après-midi, le petit village de pêcheurs, suspendu comme un miracle de pierres blanches au-dessus de la mer Tyrrhénienne, semblait tourner au ralenti. Les chiens errants dormaient à l’ombre des barques bleues, le goudron de la route côtière fondait doucement, et l'air sentait le jasmin lourd, le poisson grillé et le café brûlé.
À la *Trattoria Vitale*, la vie tenait grâce à la fureur pure d'une seule femme.
Francesca Vitale, vingt-deux ans, essuyait une table en bois avec une vigueur qui relevait de l'exorcisme. Vêtue de sa robe en coton jaune — celle qui avait un léger accroc à la poche droite mais qui mettait en valeur sa taille fine —, elle fusillait du regard la place du village.
> **Notes anatomiques sur la colère de Francesca :**
> * **Niveau de tension :** Élevé (équivalent à une cafetière Bialetti oubliée sur le feu).
> * **Cible :** Le nuage de poussière qui s'élevait au bout de la Via Roma.
> * **Cause :** Le retour du fils prodigue, ou plutôt, du parasite de la province.
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Un vrombissement métallique, aigu et parfaitement insolent, déchira le silence de la sieste. Une Vespa 125 grise, flambant neuve, fit une entrée théâtrale sur la place, dérapant légèrement sur les pavés devant la fontaine aux dauphins.
Le conducteur coupa le moteur. Il retira ses lunettes de soleil en écaille de tortue avec une lenteur calculée pour s'assurer que chaque vieille dame tapie derrière ses persiennes puisse admirer la scène.
Matteo Rossi était de retour de Milan. Et le monde était officiellement devenu un endroit plus injuste.
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### Le Paon de la Côte Amalfitaine
Matteo descendit de sa monture. Il portait un costume en lin blanc d'une fraîcheur suspecte pour un homme qui venait de faire deux heures de route depuis Salerne, une chemise bleue ouverte sur le premier bouton, et des cheveux noirs lissés en arrière à la manière des acteurs des studios de Cinecittà.
Il jeta un coup d'œil circulaire sur la place, ses yeux sombres s'arrêtant sur l'enseigne en bois de la trattoria, puis sur Francesca. Un sourire en coin, asymétrique et agaçant au possible, étira ses lèvres.
Il s'avança vers la terrasse, chaque pas de ses mocassins en cuir souple semblant crier : *« Regardez-moi, j'ai un diplôme de droit et de l'argent de poche. »*
— *Buongiorno*, Francesca, dit-il. Sa voix avait pris cette inflexion milanaise, plus traînante, plus snob, qui froissait immédiatement les tympans de quiconque était né au sud de Rome. Je vois que le soleil n'a pas adouci ton caractère. Tu vas finir par percer cette table.
Francesca posa ses deux mains sur ses hanches, le chiffon sale pendant comme une arme de poing.
— Rossi. Je croyais que les égouts de Milan t'avaient définitivement adopté. Qu'est-ce que tu fais ici ? Les grands avocats du Nord ont réalisé que tu n'étais bon qu'à porter les valises des autres ?
Matteo laissa échapper un rire bref, s'appuyant contre le muret de pierre qui séparait la terrasse de la route. Il était trop près. Elle pouvait sentir son parfum — quelque chose d'onéreux qui sentait la bergamote et le tabac blond, remplaçant l'odeur rassurante de mer et de basilic à laquelle elle était habituée.
— Toujours aussi accueillante, fit-il en observant ses bras nus, dorés par le soleil, et la tache de sauce tomate qui ornait son tablier. Je suis revenu pour affaires. Des affaires qui te concernent très directement, toi et ton père.
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### Une bicyclette et trente ans de guerre
Pour comprendre la haine texturée qui unissait Francesca à Matteo, il fallait remonter à l'été 1948. Matteo avait quatorze ans, Francesca en avait douze. Les Rossi possédaient la moitié des oliveraies de la région ; les Vitale possédaient trois casseroles et une recette de gnocchis légendaire.
Cette année-là, Matteo avait volé la bicyclette rouge flambant neuve du père de Francesca, l'avait lancée du haut de la jetée dans le port pour impressionner ses cousins de la ville, avant de déclarer au maire : *« De toute façon, les filles Vitale ne savent pas pédaler, elles ont les jambes trop courtes. »*
Francesca lui avait cassé une canne à pêche sur le dos le lendemain. Depuis, chaque interaction était une déclaration de guerre.
— Nos affaires vont très bien, Rossi. On n'a pas besoin d'un avocat en costume de glace à la vanille, répliqua-t-elle en croisant les bras.
— C'est là que tu te trompes, *cara mia*, dit Matteo en plongeant la main dans la poche intérieure de sa veste pour en sortir un document officiel plié en trois.
Il le déplia d'une pichenette et le posa sur la table fraîchement essuyée. Francesca baissa les yeux. Le papier portait le sceau du tribunal de Salerne et l'en-tête de la *Famiglia Rossi*.
— Qu'est-ce que c'est ?
— C'est un avis d'expulsion, répondit Matteo, son ton devenant soudainement professionnel, presque froid. Mon père a vérifié les cadastres le mois dernier. Il s'avère que la terrasse de la Trattoria Vitale, ainsi que la cuisine arrière, empiètent de près de quatre mètres sur la parcelle privée de notre propriété.
Francesca sentit le sol se dérober sous ses sandales.
— C'est absurde. Cette trattoria est là depuis la génération de mon grand-père !
— Sans aucun titre de propriété valable, ma chère. Votre grand-père a installé ses fourneaux sur un accord verbal datant d'avant la guerre. En droit moderne, cela ne vaut rien. À la fin du mois, les Rossi reprennent leur terrain pour y construire une extension de notre villa. À moins, bien sûr... que ton père n'ait les moyens de racheter la parcelle au prix du marché actuel. Ce dont je doute fort, vu le nombre de clients que tu as aujourd'hui.
L'insulte était calculée. Le coup était mortel. Si la trattoria perdait sa cuisine et sa terrasse, elle fermait. Et si elle fermait, son père, Arturo, dont le cœur était aussi fragile que de la porcelaine, ne s'en remettrait pas.
Francesca vit rouge. Elle attrapa le pichet d'eau glacée qui traînait sur la table voisine, bien décidée à ruiner le lin blanc de Milan et l'arrogance de son propriétaire.
Mais alors qu'elle levait le bras, une ombre massive projeta sa silhouette sur la place.
— Francesca ! Matteo ! *Santissima Madre*, enfin vous voilà réunis !
Don Pasquale, le curé du village, venait de surgir des portes de l'église, le visage rouge de sueur et d'excitation, agitant son bréviaire comme un drapeau blanc. Et derrière lui, une dizaine de têtes curieuses venaient d'apparaître aux balcons environnants.
L'étau venait de se refermer.