IVAprès une longue bouderie, le ciel breton venait enfin de se rasséréner, en cet après-midi de juillet. Viviane avait pu faire dresser les tables du goûter dans le jardin, sur une terrasse d’où l’on découvrait le golfe ensoleillé. Vêtu de blanc, ses beaux cheveux noirs coiffés avec une apparente simplicité, Mlle de Coëtbray allait et venait en jetant un dernier coup d’œil sur les préparatifs de la petite réception à laquelle Mme de Friollet conviait des intimes.
Avec elle, se trouvait un mince jeune homme en élégante tenue d’été. La raie de ses cheveux châtains était impeccable et tous les décrets de la mode se voyaient réalisés chez lui, des pieds à la tête. Il marchait le front redressé, visiblement fort satisfait de sa personne, et probablement persuadé que sa figure plate et blême ornée d’une petite moustache rousse, ses yeux gris inexpressifs et l’allure étudiée de son maigre corps réalisaient le summum de la beauté masculine.
C’était le baron Adolphe Desmuriers, neveu du défunt M. de Friollet. Il habitait Vannes, où Viviane avait fait précédemment sa connaissance et, comme chaque année, venait passer quelque temps à la Ville-Querdec. Pourvu d’une assez belle fortune, il menait une existence oisive, très mondaine, à laquelle il devait la particulière sympathie dont l’honorait Mme de Friollet, sa tante par alliance.
À Vannes, il avait commencé de faire la cour à Viviane et il continuait ici où il était arrivé depuis trois jours. Elle accueillait cet empressement avec le mélange de réserve et de coquetterie habituel chez elle. Trop intelligente pour se laisser imposer par la vanité du personnage, elle ne se montrait pas néanmoins insensible à la perspective d’être demandée en mariage par ce jeune homme pourvu de belles rentes et assez bien apparenté, tout au moins du côté maternel, les Desmuriers, eux, étant des parvenus de fraîche date. Très persuadée du pouvoir de sa beauté, Viviane ne doutait pas d’amener, quand elle le voudrait, le baron à se déclarer. Mais elle ne se pressait pas, car si la fortune lui agréait, le mari était assez loin de réaliser ce qu’elle eût souhaité.
Oui, vraiment, Desmuriers lui déplaisait... de plus en plus. Il y a des comparaisons trop écrasantes pour les gens de sa sorte. Quand on connaissait un docteur Clenmare...
Viviane, du geste impatient dont on écarte une mouche importune, repoussa une coupe de fruits disposée sur la table qu’elle inspectait.
– Eh ! vous semblez nerveuse, mademoiselle ! dit Adolphe avec un aimable sourire.
– Un peu, oui... Donnez-moi votre avis sur l’arrangement de ces tables. Est-ce bien ?
– Charmant ! Quelle merveilleuse idée a eue ma tante en appelant près d’elle une fée comme vous !
Elle sourit avec un peu d’effort, en répliquant :
– Je suis heureuse de lui rendre quelques services...
– Des services ! Dites que vous êtes la grâce de cette demeure, belle Viviane !
Desmuriers s’emparait de la jolie main très blanche et essayait de la porter à ses lèvres. Mais Viviane la lui enleva prestement, avec un petit rire de moquerie provocante !
– Allons voir si nos invités commencent à venir... Tenez, si vous voulez me faire plaisir, cueillez-moi un iris... un mauve, là.
Desmuriers s’empressa. Viviane, les lèvres plissées par un sourire dédaigneux, le regardait choisir la fleur demandée. Mais elle lui adressa un merci très gracieux en recevant de ses mains l’iris mauve qu’elle attacha aussitôt à son corsage.
Dans l’un des salons du manoir, Mme de Friollet accueillait ses invités. Au moment où arrivaient Viviane et le baron, elle serrait la main de Mme Clenmare, derrière laquelle s’inclinait la haute taille souple d’Alwyn. C’était la seconde fois que le jeune médecin acceptait une invitation à la Ville-Querdec. Mais sa mère, presque chaque semaine, venait prendre le thé un après-midi. Mme Clenmare avait l’habitude du monde, une conversation d’aimable oiseau futile, des toilettes très simples, mais d’un goût parfait, rehaussées par quelques belles vieilles dentelles ou un bijou de prix attestant un passe meilleur que sa situation présente. Mme de Friollet la proclamait « une exquise femme » et déclarait au docteur qu’elle raffolait de sa mère – enthousiasme qui ne paraissait pas émouvoir le « beau glaçon », comme la vieille dame surnommait dans l’intimité son médecin. Une seule chose la dépitait : Mme Clenmare se refusait à comprendre les allusions tendant à lui faire donner quelques renseignements sur sa famille, sur celle de son mari, sur les événements qui avaient amené chez eux un changement de situation pécuniaire. Lui adressait-on une question précise, elle balbutiait un peu, puis trouvait tout à coup une réponse à côté, avec une habileté assez étonnante chez une personne aussi visiblement peu douée sous le rapport de l’intelligence.
Quand Alwyn, ayant salué la maîtresse de maison, se redressa, il vit venir à lui Mlle de Coëtbray, que suivait Desmuriers. Viviane, le teint rosé, les yeux animés d’une vive clarté, avançait d’une lente et souple allure en balançant légèrement sa taille élégante. Avec beaucoup de grâce, elle s’empressa près de Mme Clenmare, après avoir répondu d’un air réservé au salut d’Alwyn. Mme de Friollet fit la présentation entre le docteur et Desmuriers, qui ne se connaissaient pas encore. Adolphe, à l’oreille de Viviane, résuma, un peu après, l’impression que lui avait produite l’étranger :
– Il me déplaît fameusement, votre médecin anglais !
Elle eut envie de lui répondre : « Je suis certaine que vous lui déplaisez encore bien davantage ! »
Mais elle ne pouvait se permettre une telle franchise. Il fallait ménager soigneusement l’épouseur possible... L’autre n’était que le rêve. Elle essayait sur lui son pouvoir, parce qu’elle avait un désir fou de voir cette tête altière courbée devant elle, d’amener à sa merci l’homme qu’elle sentait d’une trempe d’âme supérieure, ce docteur Clenmare attirant comme un mystère, dont les yeux aux reflets d’émeraude semblaient véritablement recéler une fascinante énigme. Mais on n’épouse pas un pauvre médecin de campagne, fût-il un savant, quand on est une Viviane de Coëtbray, jeune, très belle, appelée à briller dans un milieu élégant et à mener une vie facile. Ou devient la femme d’un baron Desmuriers – en étouffant le rêve.
À la suite de Mme de Friollet, les invités gagnaient la terrasse où chacun s’installa à sa guise. Le docteur Clenmare, debout près de la petite balustrade de pierre, s’entretenait avec un groupe d’hommes. Il était déjà fort apprécié comme médecin, dans le pays, et tout particulièrement depuis une récente cure que n’avaient pu obtenir les meilleurs praticiens de Rennes, où le malade s’était fait soigner d’abord. Celui-ci, un homme d’une soixantaine d’années qui avait nom M. d’Olbars, se trouvait aujourd’hui à la Ville-Querdec. Assis à quelques pas du groupe, il écoutait avec intérêt une théorie scientifique énoncée par le docteur Clenmare, sur la demande d’un de ses interlocuteurs. D’ailleurs, chacun, autour du jeune médecin, était captivé par sa parole nette, précise, ses explications toujours claires, autant que par le charme grave de sa voix et la séduction particulière de sa physionomie. Toutefois, M. d’Olbars, qui l’avait vu quotidiennement depuis plusieurs mois et possédait lui-même une intelligence très cultivée, se trouvait mieux à même de connaître et d’apprécier la rare valeur intellectuelle du jeune Anglais, ses connaissances très étendues, non seulement dans le domaine de la science, mais encore en art et en littérature. Il n’en faisait d’ailleurs aucunement parade, ce qui achevait de lui concilier l’estime de M. d’Olbars.
À quelques pas du groupe, Viviane et d’autres jeunes personnes commençaient de servir le goûter. Le baron Desmuriers papillonnait autour d’elles, jetant quelques mots d’esprit – ou qu’il croyait du moins tels. Viviane, distraite, y répondait par un sourire machinal qui dissimulait une secrète impatience. Elle eût voulu se joindre à ceux qui entouraient le docteur Clenmare, écouter avec eux cette parole sobre et prenante, rencontrer ce regard qui semblait l’étudier avec un intérêt discret, chaque fois qu’elle s’était trouvée en présence du jeune médecin. Au lieu de cela, il lui fallait demeurer parmi la troupe caquetante des jeunes filles et paraître prêter attention aux fadaises de Desmuriers. Du moins réussit-elle à manœuvrer de telle sorte que ce fut elle qui alla s’informer si le docteur désirait du thé ou une boisson fraîche.
– Du thé, s’il vous plaît, mademoiselle. J’ai gardé les habitudes anglaises sous ce rapport, répondit-il avec un de ses rares sourires.
– Cependant, vous n’avez jamais vécu en Angleterre, m’avez-vous dit ? fit observer M. d’Olbars.
– Il est vrai. Mais mon père m’a élevé en partie selon les coutumes de son pays.
– Puisque vous deviez exercer la médecine en France, je m’étonne que vous ne vous soyez pas fait naturaliser ?
Cette réflexion était émise par Viviane.
– Ai-je dit que je demeurerais toujours dans ce pays ? Il se pourrait, au contraire, que je m’établisse plus tard en Angleterre. J’aime beaucoup la France, que je considère comme une seconde patrie, mais je n’ai pas l’intention d’abandonner la nationalité anglaise.
– Espérons, cher docteur, que vous nous quitterez le plus tard possible ! dit aimablement M. d’Olbars. Nous allons, du reste, nous liguer tous pour vous rendre le séjour de notre Bretagne si agréable que vous ne puissiez vous en détacher.
Ceux qui l’entouraient approuvèrent gaiement. Viviane attachait sur Alwyn ses beaux yeux, en ce moment d’une douceur caressante.
Elle dit d’un ton de reproche :
– Oh ! croyons plutôt que le docteur parle là d’un projet très en l’air, car il serait trop cruel de nous avoir fait connaître ce que nous pouvions attendre de sa science médicale, pour nous abandonner ensuite.
Puis elle abaissa un peu les paupières, en rougissant légèrement. Alwyn venait d’avoir dans le regard une lueur railleuse déjà remarquée parfois, et qui la laissait perplexe et un peu troublée.
Le goûter servi, Mlle de Coëtbray s’assit parmi quelques jeunes femmes et jeunes filles auxquelles vint se mêler Adolphe Desmuriers. La fille de M. d’Olbars, Mme Froment, demanda, s’adressant au baron :
– Eh bien ! vous n’appréciez donc pas, comme tous ces messieurs, l’intéressante conversation du docteur Clenmare ?
– Je lui préfère la vôtre, mesdames, riposta Desmuriers d’un ton galant. Du reste, les questions médicales ne m’intéressent pas.
– Oh ! il sait parler de bien d’autres choses... et avec infiniment de compétence. Mon père s’entretient parfois de musique avec lui et s’avoue ravi de trouver un tel interlocuteur. Il est très bon pianiste, il...
– En ce cas, il devrait bien donner un concert afin de récolter l’argent nécessaire pour se payer un autre costume !
Un petit ricanement accompagnait la phrase sottement méchante. Viviane ne put contenir un regard de colère. Mme Froment toisa Desmuriers en ripostant avec un accent mordant :
– Un homme comme le docteur Clenmare, aussi distingué physiquement qu’il est élevé par sa valeur intellectuelle au-dessus du commun, sera toujours plus remarquable avec sa jaquette un peu râpée qu’un monsieur quelconque habillé à la dernière mode.
Viviane sentit une piqûre de jalousie. Il lui déplaisait de voir cette jeune femme prendre avec tant de chaleur la défense du docteur Clenmare. Mais quel imbécile que ce Desmuriers ! Visiblement, le docteur portait ombrage à sa médiocrité, et il s’empressait de l’attaquer par le point faible – ce qui l’était, du moins, aux yeux d’une femme comme Mlle de Coëtbray. Sa gêne pécuniaire dénoncée par ses vêtements longtemps portés, par des chaussures soignées, mais montrant dès traces d’usure, comme elle l’était par le logis où Viviane, quelques jours auparavant, avait accompagné Mme de Friollet rendant visite à Mme Clenmare.
Desmuriers, secrètement furieux de la leçon donnée, ricana de nouveau :
– Oh ! oh ! il n’y faut pas toucher, je vois, à cet aimable docteur. Aimable... hum ! Il n’en a guère la mine ! Toutefois, ne nous fions pas aux apparences...
Il regardait Mme Froment d’un an presque insultant. La jeune femme riposta dédaigneusement :
– Non, monsieur, le docteur Clenmare n’est pas un homme aimable, du moins dans le sens que vous donnez à ce mot. Mais il est un homme bien élevé, ce qui nous change de quelques autres assez mal pourvus sous ce rapport.
Et elle tourna presque le dos à Desmuriers, en engageant la conversation avec une de ses voisines.
Le baron ne poursuivit pas l’escarmouche qui tournait mal pour lui. Cette blonde et délicate jeune femme avait bec et ongles et ne lui laisserait pas le dernier mot. Il se mit à faire l’aimable près de Viviane, qui dissimulait avec peine l’énervement causé par cette scène. Elle vit avec soulagement les invités prendre congé, peu à peu. Dans les premiers se trouvaient le docteur et sa mère. Mme de Friollet dit à sa jeune cousine :
– Chère petite, j’ai promis à Mme Clenmare ce modèle de broderie qui lui plaisait. Va le lui donner, je te prie.
Viviane accompagna donc la mère et le fils jusqu’au manoir. Elle marchait entre eux et M. d’Olbars, en ce moment près de Mme de Friollet, dit à mi-voix :
– Ils font un beau couple, ces jeunes gens.
– Oui... mais ce n’est point là un mari pour Viviane, qui aime l’argent ! répliqua narquoisement la vieille dame.
Mlle de Coëtbray avait fait asseoir Mme Clenmare dans le salon, tandis qu’elle cherchait le modèle désiré. Alwyn s’approcha du piano et regarda le titre du morceau posé sur le pupitre.
– Vous connaissez cela ? demanda Viviane.
– Oui, je l’ai joué quelquefois... Vous êtes très bonne musicienne, m’a-t-on dit, mademoiselle ?
– Oh ! je n’ai pas cette prétention ! Mais j’aime fort la musique et je travaille encore chaque jour, autant que possible. Mais vous, docteur, êtes beaucoup mieux qu’un amateur, paraît-il ? N’aurons-nous pas le grand plaisir de vous entendre ?
Elle se tenait à demi tournée vers lui dans une pose pleine de grâce et de naturel. Ses yeux priaient discrètement, sa bouche souriait, montrant de jolies dents. Alwyn sembla réfléchir un instant et dit, sans perdre son air de froideur courtoise :
– Je ferai un peu de musique avec vous, lorsque mes occupations me le permettront.
Quand Viviane eut accompagné jusqu’au seuil du manoir Mme Clenmare et son fils, elle s’attarda un moment dans le salon avant de regagner la terrasse. Une satisfaction grisante la pénétrait, tandis qu’elle songeait, le cœur battant plus vite : Je l’aurai, ma conquête !... Je saurai enfin ce qui existe sous cette froideur, derrière cet étrange regard qui me suit, qui scrute mon âme, dirait-on... Oui, oui, il m’aimera bientôt !... Il m’aime déjà, peut-être ? »