Chapitre 19

1293 Words
Ryan . Descendue à Pretoria depuis l'après-midi, la ville s'étire sous un ciel voilé, gris d'orage, avalant peu à peu la lumière du soir. L'air semble plus lourd à mesure que nous avançons. La pénombre s'installe comme si la route elle-même tirait sur quelque chose à l'intérieur de ma poitrine. Assis sur le siège passager d'une citadine, je laisse mon regard suivre les paysages qui défilent : collines rocailleuses, faubourgs épars, puis les silhouettes anguleuses des bâtiments administratifs annonçant déjà la capitale. Atlas conduit. Ses doigts tambourinent contre le cuir du volant, irréguliers, nerveuse, trahissant son impatience face aux embouteillages et au chauffard qui conduisait simplement autant en mode de survie que du code la route. Une vraie galère. Il soupire pour la énième fois, puis se met à tourner le bouton du poste radio. Les grésillements cèdent enfin la place à une musique soul et R&B, agréable mais trop envahissante. — Pretoria, hein... lâche-t-il entre deux notes. Ça fait une plombe que j'ai pas mis les pieds ici. Je dirais pas non pour une promenade avec une jolie dame. Je ne réagis pas. Je fixe la vitre, comme si ce qu'il dit ne m'atteignait pas. Il n'attendait pas de réponse. Mon esprit est ailleurs, accroché à l'enveloppe kaki glissée dans mon sac à dos. Le papier froissé contre la doublure, les photos, les rapports. Et ce nom qui s'inscrit : Zari. Pretoria était leur empire. On pourrait même dire qu'ils en sont les pères fondateurs du réseau commercial de cette ville. Mais partager un gâteau pensé pour un seul enfant n'a jamais été une bonne affaire. Il y en a toujours un qui se sent lésé. Et un autre qui en veut davantage. Ils en sont arrivés à un point d'arrogance où ils se permettent d'ignorer ce que tout le monde fait autour d'eux . À une époque, j'aurais voulu être un peu plus âgé pour assister à leur chute. Aujourd'hui, je réalise que j'y ai contribué bien plus que je ne l'aurais imaginé. Atlas ricane. Le son me tire hors de mes pensées. Je tourne légèrement la tête vers lui. — Tu crois vraiment que ce type va nous apprendre quelque chose ? demande-t-il, à mi-chemin entre le sérieux et l'amusement. Sa solution, à lui, a toujours été la même : confronter directement Amane. Deux issues possibles à son hypothèse et aucune n'acceptable. Il m'enverrait balader le plus probable. Ou il poserait un veto. Et dans ce cas-là, personne au conseil ne prendrait mon parti pour l'obliger à parler. Peut-être René, si je jouais sur sa fibre maternelle. Peut-être. Mais je n'y crois pas vraiment. Parfois, ce système me donne envie d'hurler. — Un ancien indique, continue Atlas. Qui vend maintenant des patates et du riz dans un quartier crade. Je baisse la voix, presque malgré moi. — Je n'ai pas d'autre alternative. J'en ai besoin. Il secoue la tête, sans insister d'avantage . Il se contente à présent de chanter, faux, en tapotant le volant. Lorsque nous entrons dans le quartier, le changement est brutal. Les avenues bordées d'immeubles modernes disparaissent au profit de blocs décrépis. Façades couvertes de graffitis, volets branlants, linge pendu aux balcons comme des drapeaux de fortune. Les trottoirs grouillent d'une foule bigarrée : étudiants étrangers aux sacs frappés des logos de leurs universités, familles nombreuses, vendeurs ambulants proposanttous et n'importe quoi , cigarettes, recharges téléphoniques. L'air sent le maïs grillé, la poussière et la sueur. Une odeur âcre qui colle à la gorge. Atlas se gare dans une ruelle adjacente. Devant nous, une petite boutique s'ouvre directement sur la rue : enseigne effacée, rideau métallique cabossé, vitrine faiblement éclairée où s'alignent des boîtes de conserve et des bouteilles d'huile de cuisson. — Voilà ton grand témoin, murmure Atlas avec ironique. Je sors de la voiture sans répondre. J' ajuste machinalement mon sweat-shirt, vérifie que rien ne dépasse. Ne pas attirer l'attention. Jean banal, vêtements sans histoire. Je traverse la rue. La clochette grince quand je pousse la porte de l'épicerie. À l'intérieur, l'air est plus lourd, confiné. L'odeur de farine, de cartons humides et de vieux plastique me prend à la gorge. Les étagères sont mal rangées, certaines presque vides, d'autres surchargées de produits empilés sans logique. Derrière le comptoir, un homme lève la tête d'un registre tenu au bic. Cinquantaine avancée, cheveux grisonnants , les paules voûtées comme si le poids des années s'était installé là pour de bon. Ses yeux s'accrochent aux miens une seconde de trop, juste assez pour jauger, puis il détourne le regard, déjà ailleurs. — Bonsoir, dit-il. Je ne vend pas d'herbe dans mon magasin et c'est aussi interdit d'en fumer. Les cigarettes sont sur l'étagère du haut. Qu'est-ce qui vous ferait plaisir ? Je tique comprends la préférence de sa clientèle. La clochette tinte derrière moi. Je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir que c'est Atlas. J'avance vers le vieil homme, attrape au hasard un paquet de biscuits sur une étagère et le pose sur le comptoir. — Juste de quoi grignoter. Il hoche la tête, fait glisser le paquet vers la caisse. —10 RAD Ses doigts tapotent mollement sur un clavier jauni à rythme lent. — Rajoutez une cigarette, lance Atlas derrière moi. Le vieil homme lève brièvement les yeux. —Ca fera 50 RAD, souffle t'il avant de se détourner sans commentaire. Ses gestes ont la lenteur mécanique de quelqu'un qui vit en pilote automatique. Pourtant, chaque regard qu'il nous jette nous mesure, discrètement. Nous faisons tache dans sa clientèle habituelle. J'ouvre mon portefeuille et pose un billet sur le comptoir. Puis, plus bas : — Vous étiez journaliste, autrefois. Joseph Maduna. Ses mains se figent. Une fraction de seconde. Un souffle à peine perceptible passe sur son visage, comme une vague qu'il ravale aussitôt. Il reprend le mouvement, rend la monnaie. — Vous faites erreur. Je me penche légèrement vers lui. Pas assez pour l'agresser. Juste assez pour ne pas pouvoir être ignoré. — Je ne crois pas. Sinon, pourquoi votre nom figure dans un article que j'ai trouvé... sur un accident datant d'il y a huit ans ? Le silence s'installe. Seulement troublé par le bourdonnement d'un néon et la climatisation poussive. Atlas se rapproche, une cigarette déjà allumée coincée entre les lèvres. L'odeur âcre du tabac s'ajoute au reste. Joseph lève vers nous un regard sombre. — Partez, souffle-t-il. J'ai rien à voir avec tous ça. — Emilliana Cassero. Une surprise traverse son visage. Ses lèvres tremblent une fraction de seconde avant qu'il ne détourne les yeux. Assez pour ne plus douter. — Sortez. Je reste figé. — Je veux juste— — SORTEZ ! Sa voix se brise. Ses poings s'abattent brutalement sur le comptoir. Le bruit claque dans la boutique. — Vous n'avez rien à faire ici ! Tout ça est fini ! Fini, vous m'entendez ? Sans m'en rendre compte, je fais un pas en avant, me rapproche encore du comptoir. Le bois presse contre mes hanches. Atlas m'attrape aussitôt par le col de mon sweat et me tire en arrière. — Viens, Ryan. Ça suffit. Joseph et moi nous fixons, à quelques mètres, comme deux hommes qui refusent de céder le terrain. Atlas resserre sa prise, m'entraîne vers la sortie. La clochette tinte de nouveau. — Je veux plus jamais voir vos têtes ici ! crache Joseph dans notre dos. Je me laisse faire. Dehors, la porte se referme dans un claquement sec. Atlas lâche mon bras, souffle, écrase sa cigarette sous sa semelle. — Tu vois ? Je te l'avais dit. Ce type est cinglé. Je ne réponds pas. Joseph est peut-être cinglé. Mais pas fou. Et quelque chose en moi sait déjà qu'il détient les réponses que je cherche ,qu'il le veuille ou non.
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