Ils sont arrivés

1444 Words
Adeola. Mes doigts lissent ma tenue pour la énième fois. Le tissu glisse sous mes paumes, parfaitement tendu, mais mes mains, elles, ne tiennent pas en place. Une légère vibration court le long de mes doigts. Calme-toi, Ade... c'est bon. Je me le répète en silence, comme une prière que personne ne doit entendre. Mon reflet dans la vitre de l'ascenseur me renvoie une silhouette irréprochable. Tailleur pantalon vert forêt, talons hauts, les tresses soigneusement relevée en chignon. Pas un pli, pas une mèche rebelle. Impeccable, comme dirait René. J'inspire lentement et ajuste mon sourire au moment précis où l'ascenseur s'ouvre. L'air du hall me paraît plus frais, plus vaste. Au loin, j'aperçois Sonia. Elle parle avec un jeune homme en survêtement fluo , sans doute l'un des décorateurs. Elle se retourne avant même que je n'arrive à leur hauteur. Le jeune homme s'éclipse aussitôt. La commissure de ses lèvres se soulève malgré elle. — Tu as le droit de sourire si on te drague, tu sais, dis-je en attrapant doucement le classeur qu'elle tient contre elle. Elle lève les yeux au ciel, prête à protester. Je ne lui en laisse pas le temps. — Qui sont les nouveaux arrivants ? Son visage se referme aussitôt dans un sérieux appliqué. — On a reçu le couple d'influenceurs Cavaleti , les membres de la famille Djama... et la fille du président du groupe Total of Short.... — Ils ont été bien installés ? — Oui, j'y ai veillé personnellement. On attend les Sono d'une minute à l'autre, et... J'acquiesce en silence pendant qu'elle récite les noms. Depuis l'aube, les invités affluent, un flot continu de visages, de salutations, de poignées de main. Bientôt les chambres VIP seront toutes occupées. Je ne saurai plus où poser le regard sans oublier quelqu'un. René avait raison. Écrire les invitations à la main, à la maison, était plus élégant. Plusieurs personnes m'ont félicitée. Chaque compliment me laisse une chaleur brève au cœur. Sonia s'interrompt lorsqu'une des épouses de la famille Djama s'approche de moi. Nous échangeons une bise, des sourires mesurés, quelques phrases polies. Sa main serre la mienne un instant ,puis elle s'éloigne. Une personne après l'autre. On me salue. Je salue. Les mêmes phrases reviennent, polies, brillantes, presque mécaniques. Mon sourire tient, même lorsque mes joues commencent à se tendre. Sur consigne de René, personne ne doit m'épauler pas même Solaya. Il est temps pou moi d'apprendre. Observer. M'habituer. Me familiariser avec l'organisation... et m'habituer à être celle qu'on regarde. Ce rôle d'épouse du futur chef de famille... ressemble plus à un poste à plein temps qu'a un titre honorifique,à mesure que les minutes passent. Une main frôle mon coude. Je me retourne aussitôt, le sourire déjà en place. — Madame, les fleuristes demandent si les centres de table doivent rester identiques à ceux du modèle ou si vous souhaitez ajouter les bougies dorées. Je cligne des yeux une seconde. Le modèle. Les bougies. Les images se superposent dans mon esprit . — Identiques au modèle, dis-je enfin. Sans les bougies. Ma voix ne tremble pas. Je m'en étonne presque. L'homme acquiesce et disparaît dans le flux des silhouettes élégantes. Le hall bourdonne doucement, un mélange de talons sur le marbre, de rires feutrés, de valises qu'on roule avec précaution. Tout semble fluide. Maîtrisé. Je serre un peu plus le classeur contre moi. Sonia revient à mes côtés. — Les Sono viennent d'arriver. Je hoche la tête, puis je me rends compte que je ne sais plus où je dois être exactement. Salle principale ? Terrasse ? Accueil des prochains invités ? Les options se dispersent devant moi . Je choisis d'avancer. Chaque pas résonne légèrement sous mes talons. Je garde le menton droit, le dos bien aligné. Si je marche comme si tout m'appartenait, peut-être que plus rien ne vacillera. Un éclat de rire attire mon attention sur la droite. Le couple Cavaletti pose déjà devant un téléphone, parfaitement cadré sous l'arche florale. Ils n'ont pas encore franchi la salle qu'ils s'approprient l'image. C'est positif . Je détourne les yeux. Une nouvelle salve d'invités franchit les portes vitrées. L'air extérieur s'infiltre brièvement, plus chaud, chargé d'un parfum de voiture et de soleil. Je respire plus profondément. — Salut, madame la PDG, ricane Solaya derrière moi. Je me retourne aussitôt . Elle porte une abaya bleu nuit, fluide, presque royale .À ses côtés, Lala assume sans ciller une robe transparente qui laisse deviner son maillot en dessous, comme si le hall entier n'était qu'une plage privée. — Vous aimez me voir souffrir, c'est ça ? — Désolée, chérie, ironise Lala. C'est ton jour. Et on t'adore. — Ça se voit, oui... dis-je en feignant une moue. Solaya tente une petite danse ridicule pour me faire sourire. Lala l'attrape par le bras. — On est dans le hall. Solaya se redresse aussitôt, murmure qu'elle en a assez de "vivre comme une boîte de conserve sous surveillance". La comparaison nous échappe en rire étouffé, c'est vrai qu'on vit comme des boîtes de conserve . Le son me détend une seconde , juste une. Dans le même élan, Lala pose ses mains sur mes épaules et me force à pivoter. Mon sourire s'efface. Des cheveux gris, une démarche mesurée, entouré de silhouettes familières. Et derrière lui, une robe wax éclatante. Mon père. Et son club-service. Je tourne complètement vers l'entrée. Nos regards se croisent immédiatement. Il a vieilli. Les traits plus creusés. Le port toujours droit. Trois ans. L'âge n'est rien. Moi aussi, j'ai grandi. Son regard se détourne en premier. Le mien suit. À ses côtés, sa femme brille dans un traditionnel trop lumineux. Derrière eux, ses enfants, et quelques membres du personnel sans doute. Ils franchissent les portes avec aisance. Je m'avance. Aussi étrange que cela paraisse, ma voix trouve son chemin. — Bonne arrivée, papa. Puis vers elle : — Bonne arrivée, m'ma. — Merci, répondent-ils presque en chœur. Le timbre de mon père résonne différemment plus longtemps que les autres. Il glisse en moi avec un poids ancien. Trois ans. Et je me surprends à espérer qu'il se souvienne encore que je suis sa fille. A espérer quelque chose qui m'appartiendrait encore. Il ne dit rien de plus. Le silence commence à s'étirer quand une main se pose dans mon dos. Puis une présence à ma droite. — Monsieur Olami, lance Solaya avec assurance en lui tendant la main. Je suis la sœur de votre fille. Solaya. Il la serre poliment. — Et moi, je crois ne plus avoir besoin de me présenter, ajoute Lala avec un sourire éclatant. Je suis celle qui la fatigue. Un sourire m'échappe malgré moi. — C'est vrai, répond mon père en se tournant vers elle. Tous ceux qui connaissent Amane te connaissent. — Comment ça ? intervient la voix de mon beau-père derrière nous. Les regards convergent. On s'écarte pour le laisser passer. Mon père l'accueille d'une accolade franche, comme deux hommes qui partagent plus que des formalités. René arrive ensuite ; les salutations se poursuivent. Étrangement, mes épaules se relâchent. Je ne suis plus seule pour les recevoir. Ils avancent vers l'intérieur. Mon beau-père promet à mon père un vin de palme capable de le laisser bouche bée. Mon père acquiesce avec intérêt. Les voix se mêlent, légères. Ayinke s'adresse déjà à René, évoquant la petite Stella qui connaissant René, elle pourrait en parler pendant des heures. J'imagine bien Stella face à ma belle-mère qui se retrouvera fascinée par ses bracelets trop brillants , un trésor en mouvement pour elle . L'image me fait sourire. Jamila, perruque couleur or, me dépasse sans me regarder. A l'habituelle , nous nous ignorons. Elle préfère capter l'attention de Lala. Puis Aruna s'approche. Par réflexe, je recule d'un pas lorsqu'il réduit trop la distance. Il le remarque. S'arrête. Nous nous regardons un instant. — Comment tu vas ? Je prends le temps de respirer avant de répondre. — Je vais bien. Et toi ? Il hausse légèrement les épaules. — Comme à l'accoutumée, répond-il en yoruba. Je hoche la tête, un geste simple et sobrement. Il soutient mon regard une fraction de seconde. Mes doigts se referment doucement sur le bord de mon classeur. Puis sans insister, il rejoint les autres Un assistant leur est assigné pour les conduire à leur suite. Je reste là une seconde de plus. Le bruit du hall revenant peu à peu autour de moi. Lorsqu'ils disparaissent enfin dans le couloir menant aux suites, un souffle quitte mes lèvres sans que je l'aie autorisé. Je l'ai fait. Je reste là une seconde, surprise par moi-même. Je ne sais plus exactement ce qui me terrifiait quelques minutes plus tôt.
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