Ryan
Je m'avance sans répondre. Le bois du comptoir est toujours poisseux . Je pose l'enveloppe devant lui. Bien à plat.
— Je n'ai pas fait tout ce chemin pour repartir les mains vides, dis-je calmement.
Je marque une pause.
— Vendez-moi le prix de votre labeur. Même s'il est nuisible.
Son regard passe de l'enveloppe à moi puis l'enveloppe encore une fois. Ses doigts l'effleurent, hésitent, puis se retirent.
— Si son offre ne vous plaît pas, ajoute Atlas derrière moi, je peux m'en charger autrement. D'une façon moins commode.
Joseph relève lentement la tête. Ses yeux passent de l'un à l'autre
— Non atlas , contredit je . Nous ne ferons rien. Mais...monsieur je voué conjure j'ai besoin de réponse.
Il me fixe mais ne parle pas tout de suite. Le néon grésille. Le silence s'étire.
Puis il soupire, long, fatigué, comme si quelque chose en lui cédait enfin.
— Vous êtes comme vos pères. Toujours à vouloir acheter le silence... ou la vérité. Selon ce qui vous arrange.
Je sens ma mâchoire se contracter. Une impulsion me traverse. Je l'écrase aussitôt.
— Je ne suis pas mon père.
Il me fixe longtemps. Trop longtemps. Comme s'il cherchait une fissure. Ou une confirmation.
Puis il attrape l'enveloppe, la glisse dans un tiroir sans même l'ouvrir.
— Pas ici, dit-il enfin.
Il contourne le comptoir, attrape un trousseau de clés. Le cliquetis métallique résonne dans la boutique. Il nous fait signe vers la sortie.
Nous le suivons.
Il ferme la porte, tire le rideau métallique d'un geste sec, puis s'engage sur le trottoir ssans un mot.
Je reste à une demi-longueur derrière lui. Lui emboîtant le pas comme atlas . L'orage n'est pas encore tombé.
Mais je vu l'odeur qui s'en découle dans l'air , c'est sûr que ce qui vient n'aura rien de discret.
L'immeuble est à deux rues de là.
Une carcasse grise, rongée par l'humidité, comme oubliée au milieu des autres. Dans la cage d'escalier, l'odeur d'urine se mêle au tabac froid. Chaque marche fait grincer le métal, un gémissement plaintif qui accompagne notre ascension. Atlas souffle derrière moi, visiblement à bout de patience.
L'ascenseur s'arrête au troisième. Le vieil homme descend et se dirige vers la deuxième porte qu'il déverrouille.
L'odeur qui nous accueille est âcre : poussière, café rassis, papier humide.
Le désordre est partout. Des piles de journaux venues de tout le pays encombrent le sol. Des classeurs éventrés laissent déborder des feuilles cornées. Des cartons débordent de dossiers et de vêtements jamais déballés.
Le mur de face est couvert de photos en noir et blanc, de coupures de presse, de notes manuscrites collées de travers, certaines à moitié décollées.
Au centre, une table branlante ploie sous les papiers et les tasses sales.
— Bienvenue dans le cimetière des oubliés, lance-t-il d'un ton à la fois ironique et las.
Il tire une chaise, s'assied, allume une cigarette. La flamme éclaire ses traits tirés une seconde avant de s'éteindre. Il nous désigne un canapé à l'aspect douteux. Atlas et moi restons debout.
La fumée s'étire entre nous, lente.
— Bon... les Longuti, murmure-t-il. Ryan... et l'autre...
Il plisse les yeux vers Atlas.
— Tu dois être le fils de Thema. Ton nom m'échappe...
Atlas ne réagit pas. Joseph finit par abandonner, expulse une épaisse bouffée de fumée.
Atlas ne dit rien. Joseph abandonne, expulse une longue bouffée de fumée.
Mon regard glisse sur les murs en face de moi. Je comprends qu'il sait exactement où je suis. Et pourquoi.
— Alors, qu'est-ce que vous voulez savoir sur l'affaire Cassero ?
Je reviens à lui.
— Je veux comprendre.
Il souffle lentement, la fumée s'échappant par le nez.
— Tu es au mauvais endroit pour ça.
On se fixe. Le temps qu'il consume la moitié de sa cigarette. Puis il écrase le reste dans un cendrier débordant avant de se redresser légèrement sur sa chaise.
— Mais je vais quand même faire honneur à l'enveloppe que tu m'as laissée.
Il attrape un carton, le tire vers lui. Des feuilles glissent au sol sans qu'il s'en soucie. Il fouille à l'intérieur.
— Il y a toujours deux versions d'une histoire. Celle qui circule. Et celle qui n'arrange personne.
Il marque une pause.
— Celle-là rapporte rarement de l'argent. Mais beaucoup d'ennui.
Il s'interrompt, tire d'un carton un vieux carnet aux bords pliés, à la couverture déchirée. Il le feuillette lentement.
— J'ai plus grand-chose sur cette affaire. Mais j'ai gardé l'essentiel.
Il lève les yeux vers nous.
— Si on commençait par le début... avant de revenir à l'accident de cette pauvre fille.
Il nous désigne à nouveau le canapé.
Cette fois, à contrecœur, Atlas et moi nous laissons tomber dessus. Le tissu est plus dur qu'il n'y paraît. Je retiens un mouvement de recul ; vu l'état des lieux et du mobilier je ne serais pas surpris de sentir quelque chose bouger sous moi.
— Entre 2000 et 2010, Pretoria a connu une ascension économique fulgurante grâce aux politiques de discrimination positive, commence-t-il.
Il lève une main.
— Je vous passe les détails. Croissance, pouvoir, influence. Vous connaissez la chanson.
Il tourne une page.
— Mais la croissance, ça amène de la puissance. Et la puissance, le pouvoir.Là, ça commence à devenir intéressant.
Je ne dis rien. Je sais de quelle période il parle.
— En 2012, Johannesburg suit. Avec un nom qui revenait partout. Personne ne le connaissait vraiment... mais tout le monde savait ce qu'il représentait.
Il me regarde brièvement.
— Tout le monde savait instinctivement qui c'était, sans vraiment le connaître. Un coup de génie, de la part de vos pères .
Je ne dis rien. Cette période correspond aux premières grandes fusions. Aux rachats discrets.
— En peu de temps, poursuit-il, ces deux acteurs majeurs contrôlaient le PIB.. Le gouvernement y trouvait son compte. Pas forcément les autres requins.Alors on a vu apparaître des lois. Des garde-fous. , non Officiellement , pour éviter qu'ils ne se dévorent entre eux.
Il tourne encore une page.
— Puis, en 2015, le patriarche ZARI meurt. Son neveu prend la relève. On le croyait docile.
Il esquisse un sourire sans humour.
— Erreur classique...
Atlas soupire.
— Abrège ton cours d'histoire, vieux.
Joseph le fixe longuement, puis reporte son regard sur moi. Il comprend que je pense la même chose. Il sort une autre cigarette, l'allume, pose le carnet sur la table basse entre nous.
— Officiellement, c'était un accident de la route le plus banal. Un chauffeur fatigué, endormi au volant.Un moment d'inattention.
Il marque une pause.
— Sauf que quand on remonte le fil...Celui qui a commandé le taxi n'est pas celui qui est monté dedans.Le chauffeur est arrivé de Pretoria une semaine plus tôt.Il vit dans un motel.