Ryan.
Dépité, je commence à ranger mon bazar quand une dernière idée me foudroie. Mon père a une manie : une combinaison spécifique qu'il utilise pour ses accès digitaux les plus personnels.
Si c'est ça, c'est qu'il est devenu prévisible. Sinon, ce sera l'occasion de lui offrir un coffre plus moderne après avoir forcé celui-ci.
Je pose les documents sur la table. Une inspiration profonde, puis une seconde. Mes doigts agissent presque d'eux-mêmes. Au moment de valider, je ferme les yeux, une prière muette au bord des lèvres pour ne pas avoir à expliquer pourquoi son coffre à besoin d'être remplacé.
Un déclic mécanique, différent des précédents résonne dans le silence du bureau. J'ouvre les yeux, victorieux. La paroi de métal s'est légèrement entrouverte. D'une main ferme, je tire la poignée et le coffret livre ses secrets.
À l'intérieur, un classeur épais, des pierres brutes dont les facettes accrochent la lumière, et surtout, des bouteilles qui attirent mon regard. J'en sors une, stupéfait. Ce sont des trésors : des whiskys rares, des vins de collection introuvables. Mon regard s'attarde sur un Rosé millésimé de 1500.
Je connais quelqu'une qui en raffole... une personne capable de m'appeler « Votre Majesté » juste pour en obtenir une coupe.
Cette pensée m'apporte une bouffée de chaleur inattendue, une tendresse que je réprime aussitôt.
Je délaisse les pierres et saisis le classeur. Je sais qu'ici reposent les cadavres que mon père a enterrés durant son règne. Je feuillette les pages, mes yeux survolant des contrats manuscrits et des accords signés à l'encre. Des leviers de pression, des secrets de famille, des dettes morales.
Je m'apprête à tout refermer quand une enveloppe kaki glisse du classeur, entraînant une série de rapports dans sa chute. Je me baisse, agacé par ma propre maladresse, quand une ligne de texte fige mon sang dans mes veines :
« RAPPORT CASSERO »
Le nom me percute comme un coup de poing à l'estomac.
Emilliana Cassero.
Sans réfléchir, mes mains saisissent l'enveloppe déjà décachetée. Je vide le contenu sur le bureau dans un geste brusque. Des photos prises sur le lieu de l'accident s'étalent sous la lampe.
L'acier broyé, le bitume sombre, l'horreur figée sur le papier glacé.
Par réflexe, je ferme les yeux un instant. La douleur est là, logée au fond de ma poitrine.
On dit que le temps panse les blessures, mais à cet instant, je sens la cicatrice se déchirer de nouveau, plus aussi vive qu'au premier jour mais présent.
Je rouvre grandement l'enveloppe d'une main tremblante.
Je m'efforce de tout remettre en place : les photos, les rapports mais le volume de documents m'oppresse. Mes yeux scannent les pages à la volée. Aucune armoirie officielle, aucun sceau de la police.
Tout ceci est le fruit d'une enquête privée, menée dans l'ombre, loin des procédures légales.
Un nom revient, avec une régularité lancinante, frappant mon esprit : NECKED ZARI.
Personne ne peut prétendre connaître le monde des affaires en Afrique du Sud sans redouter les Zari.
Si les Longuti règnent sur Johannesburg, les Zari avaient la mainmise sur Pretoria. Ils possédaient tout, des hautes sphères politiques aux plus petits commerces du quartier. Mais leur éclat était trop v*****t, trop dépourvu de règles. La précédente fratrie s'était autodétruite, emportant leur gloire dans un bain de sang. Et avec elle, Necked Zari, leur héritier... mon reflet inversé.
Le rapport détaille ses habitudes, ses vices, ses lieux de prédilection. Mais très vite, l'enquête dévie, s'assombrit et se resserre autour d'une seule personne : Emilliana.
Ma tête commence à chauffer, une pression insupportable s'installe derrière mes tempes. Mes oreilles sifflent alors que je découvre un fax jauni. C'est le relevé de plusieurs transactions occultes entre un certain Samouna et un Tangide.
Samouna. Le nom du chauffeur ce soir-là.
Soudain, l'air semble s'extraire de la pièce. Je suffoque. Mon système nerveux entre en ébullition, chaque fibre de mon corps hurle face à l'évidence de cette trahison.
Un bruit de pas, tout près, résonne dans le couloir. Le choc me propulse contre la porte, le cœur battant à tout rompre. La peur d'être découvert me tire de ma transe. Ce n'est ni le lieu, ni le moment.
Je range tout mécaniquement, les gestes précis mais dénués de sensation. Je referme le coffre, le placard, et quitte le bureau. Dans les escaliers, je tombe nez à nez avec ma mère. Elle essaie de me retenir, ses lèvres bougent, mais je n'entends pas vraiment .
— Bonne soirée, maman, soufflé-je d'une voix atone, avant de m'échapper.
L'instant d'après, je suis dans ma voiture. Je ne me rappelle pas avoir traversé le jardin ni ouvert la portière. Le dossier est là, sur le siège passager, une bombe à retardement.
Je tourne la clé. Le moteur ronronne, puissant, et j'écrase l'accélérateur. Je veux rouler plus vite que mes pensées, semer les fantômes qui hurlent sur la banquette arrière.
C'est peine perdue.
Je franchis mon portail sans même m'en rendre compte. Mon agent de sécurité me fait des signes, son visage est flou derrière la vitre. Je suis comme en retrait de mon propre corps, un spectateur de mes propres mouvements. Je coupe le moteur, retire ma ceinture. Le silence qui retombe est assourdissant.
Des mains étrangères m'aident à sortir du véhicule, suivies d'une voix masculine inquiète :
— Vous allez bien, Monsieur ? Monsieur ?
Je lui fais un signe de la main, un geste vague pour signifier que je suis lucide. Il recule, comprenant que je n'ai pas bu, mais que quelque chose d'autre m'a brisé. Je traverse le salon plongé dans l'obscurité et monte les escaliers, chaque marche pesant une tonne.
Dans l'encadrement de la porte de notre chambre, je m'arrête. La silhouette d'Adeola est lovée sous la couverture, sa respiration est calme, régulière. Elle est l'image même de la paix dans ce monde qui vient de s'effondrer.
Je m'approche du lit, l'envie de m'asseoir près d'elle me brûle, mais je me ressaisis. Elle doit être épuisée par l'inauguration de son projet et l'organisation des fêtes passer n'a pas dû être de tout repos pour elle. Je ne peux pas lui imposer mes démons ce soir.