— Et à part les centres commerciaux ?
— Tu ne sais pas ?
— Non, je ne sais pas. Dis-moi.
— Les filles vont faire une promenade sur le front de mer, si possible à la tombée de la nuit. Elles se baladent deux par deux, deux sœurs, deux cousines. Très souvent, elles sont accompagnées de leur frère, qui est aussi leur complice et leur confident. Il est en chasse lui aussi. Ils s’aident mutuellement à repérer leurs cibles.
— Et après ?
— Après, ils croisent d’autres groupes et si le courant passe, ils vont s’échanger leurs coordonnées.
— Et la Mouttawa ?
— La Mouttawa, tu la vois arriver de loin. Les gars sont gras, lents, empotés, ils portent une barbe fournie et ils ont toujours leur chapelet à la main, qu’ils égrènent nerveusement. Tu ne peux pas les rater.
— Ils sont si caricaturaux que ça ?
— N’oublie pas, faire partie de la Mouttawa ou être religieux, c’est pour les ratés. Mais je les pensais plus pervers, c’est vrai. Je les aurais crus capables d’infiltrer les réseaux de rencontre. J’imagine qu’on leur ordonne de ne pas aller trop loin.
Je décidai d’aller vérifier la véracité de ces informations. Je pris ma voiture et me rendis sur la promenade le long de la mer Rouge, non loin des hôtels internationaux. Effectivement, un curieux ballet s’y tenait. À intervalles réguliers, des couples de jeunes gens déambulaient. Quand ils se croisaient, ils se regardaient furtivement. Si le contact était établi, ils ralentissaient leur allure. Il fallait avoir le temps de se dire un mot, de s’envoyer un message. Quand c’était chose faite, ces étranges équipées quittaient la corniche et retournaient chez eux. Un coup de téléphone leur suffirait pour se donner rendez-vous.
Je décidai d’entrer dans l’arène. Je garai ma voiture près d’un kiosque à jus de fruits et me mis à marcher. L’atmosphère était intrigante. Dans l’obscurité, les promeneurs devenaient des silhouettes invisibles et floues. Le bruit des vagues couvrait le vrombissement des voitures et les rares voix qui s’élevaient au cœur de la nuit. Il ne manquait plus que la brume pour suggérer un film d’épouvante. Rien qui n’inspirât un rendez-vous galant.
Au loin, deux formes noires de femmes apparurent. Ma première rencontre. La tension monta d’un cran tandis que je me rapprochai d’elles. Elles esquissèrent des mouvements impatients qui trahissaient leur fébrilité. Quand nous fûmes à deux pas les uns des autres, elles ralentirent et l’une d’entre elle me murmura : « Do you want to know me better3 ? » Une façon de m’aborder mais aussi de m’exciter, car elle m’invitait à la découvrir. Je comprenais mieux le jeu du non-dit et des cache-cache.
Peu après avoir reçu cette invitation, mon téléphone signala qu’un message texte venait de me parvenir. Il me donnait un numéro et il était signé Warda. Je m’estimais heureux car j’étais déjà en possession des coordonnées d’une jeune femme. Certes, je ne savais pas à quoi elle ressemblait. C’est le seul avantage que les femmes avaient sur les hommes.
« Elles peuvent immédiatement évaluer la marchandise. Alors que nous, on peut toujours avoir une mauvaise surprise. L’excitation de la découverte fait quelquefois place à la consternation, croismoi », m’avait confié Fahd. Souvent les Saoudiennes qu’il avait déshabillées ne dissimulaient en fait que sa déconvenue.
« Le niqab ne cache pas seulement la beauté », ajouta-t-il.
Je poursuivis ma route et, tout au long de la soirée, reçus une bonne dizaine de messages. Il me fut difficile d’en choisir un en particulier et je compris mieux pourquoi Fahd avait invoqué la chance. Je ne pouvais faire référence à leur aspect physique puisqu’elles se ressemblaient toutes dans leurs habits noirs. Je me souvenais seulement que les femmes du second groupe étaient particulièrement rondes. Je les éliminai. Il m’en restait donc neuf. Je m’attardais sur un pseudonyme que je trouvais joli. Elle s’appelait Basma, qui veut dire « le sourire » en arabe. J’avais trouvé ça malin, sachant que je ne découvrirais ce sourire qu’au moment où je la déshabillerais. Je ne la rappelai pas tout de suite. Je voulais faire à nouveau l’expérience de ces chassés-croisés amoureux.
Le lendemain, je choisis d’aller un peu plus loin, à l’écart des grands hôtels. Le manège était identique mais les silhouettes avaient changé. Il y avait plus d’hommes que de femmes. Je pensais qu’ils chaperonnaient mais, en fait, ils chassaient eux aussi. Je reçus autant de messages de femmes que d’hommes dont les pseudonymes, Harba ou Jazzar, ne laissaient guère de doute sur leurs intentions.
Avec embarras, Fahd me confirma que ses concitoyens étaient souvent bisexuels.
« Tout ce que les jeunes veulent, c’est de l’action », commenta-t-il.
J’en fis l’expérience la semaine suivante.
Je n’avais pas appelé Basma. Je m’étais encore aventuré sur la corniche. J’avais récolté d’autres numéros, que j’avais supprimés au fur et à mesure. Fahd m’avait déposé et m’avait dit en partant : « Fais bien attention à toi. » Prémonitoire.
Sur le chemin du retour, alors que je tentais de héler un taxi disponible, une Jaguar blanche s’arrêta à ma hauteur. Le conducteur, un jeune Saoudien qui parlait remarquablement l’anglais, se proposa de me prendre en stop. Une pratique courante et une façon pour les Saoudiens de manifester leur légendaire hospitalité. Et puis, il y avait toujours cette curiosité de l’étranger. Je montai dans sa voiture et lui indiquai la direction de mon domicile sans en donner l’adresse exacte. Il conduisait lentement. Il commença un interrogatoire auquel j’étais habitué et dont la première question était relative à ma nationalité.
— Where are you from4 ?
— Je suis français
— Fransawi, très bien… Chanel, Yves Saint-Laurent…
Je fis oui de la tête.
— Vous êtes marié ? demanda-t-il.
Je lui répondis négativement. Il sembla satisfait mais cela n’éveilla pas mes soupçons. Il prit une portion d’autoroute et quand il fut sur la file de gauche, il accéléra. Je l’interrogeais du regard. C’est le moment qu’il choisit pour mettre sa main sur ma cuisse.
— Tu me plais, dit-il.
— Oui mais je…
Il ne me laissa pas finir ma phrase.
— Ne dis rien. Je sais que tu me veux.
Il accéléra de nouveau. Nous étions sortis de la ville et nous roulions vers le désert. La vitesse du véhicule m’empêchait de tenter quoi que ce soit. Il fallait que je réagisse, et vite. Je lui dis : « Je te veux aussi, mais pas tout de suite. D’abord, je voudrais que nous dînions ensemble. »
Il sembla contrarié. Il réfléchit et me dit ensuite qu’il connaissait une bonne adresse. J’espérais que le restaurant serait en ville. Je n’avais pas l’intention de le dénoncer au premier carrefour. Il y avait de fortes chances que la police ne me croie pas et me suspecte d’être le bourreau plutôt que la victime.
Il choisit un restaurant italien qu’il définit comme romantique. J’en eus froid dans le dos. Il me demanda ce que je voulais manger et insista bien sur le fait qu’il m’invitait. Je le remerciai et passai commande d’un menu dégustation. Il s’agissait de lui faire croire que j’avais l’intention de passer toute la soirée avec lui. Je fis de gros efforts pour être d’une compagnie agréable et rentrai dans son jeu de questions-réponses à connotation coquine. Après le plat principal, je m’excusai et lui précisai que j’avais besoin d’aller aux toilettes. Il me demanda s’il pouvait m’y accompagner. Heureusement, il plaisantait.
L’entrée des toilettes n’était pas visible de notre table. Je sortis du restaurant aussi vite que je le pus. Il y avait plusieurs taxis devant l’établissement. Je m’engouffrai dans l’un d’eux et demandai au chauffeur de me conduire chez Fahd. Je ne voulais pas traîner dans le quartier où j’habitais. Sans en avoir conscience, j’avais été prudent. Ni adresse ni de numéro de téléphone. Il ne savait rien de moi. Mais il me chercherait là où il m’avait rencontré. Aussi décidai-je de ne pas fréquenter les bords de mer pendant quelques semaines.
J’avais besoin d’une activité physique qui me fasse bouger et m’évite de finir comme tous ces hommes que la vie sédentaire avait rendus obèses. J’envisageais la natation. Les habitants de Djeddah n’étaient pas autorisés à se baigner dans la mer Rouge. Parce que pour se baigner, il faut se déshabiller.
Je n’ai jamais aimé les piscines. Il fallut donc trouver une activité sportive alternative. J’achetai sur internet une paire de rollers et retournai sur la corniche pour aller y patiner. Je n’avais plus peur de mon chauffeur d’un soir. Je ne voulais pas tomber dans la psychose.
Je pris goût au roller le long de la côte. J’allais vite, et la brise venant de la mer me grisait. Un jour, je décidai de prolonger mes raids jusqu’à la nuit tombante. Je n’étais pas là pour draguer mais je me rendis compte que les rollers multipliaient mes chances. Le principe était identique. Se balader, ralentir à l’approche d’un petit groupe, échanger ses coordonnées et passer au groupe suivant. La différence, avec les rollers, c’est que j’allais beaucoup plus vite. Je recueillis le double de numéros. Il semblait même que les passantes appréciaient ma nouvelle technique. L’une d’entre elles me proposa sa croupe alors que je me portais à sa hauteur. Je ne pouvais pas le croire. Je ne la touchai pas et elle me lança une injure.
Parmi les noms des correspondantes mystérieuses, je retrouvai Basma. Fallait-il y voir un signe ? Je l’appelai.
— Allô, Basma ?
— Bonsoir, l’homme qui fait du roller, dit-elle sans la moindre hésitation.
— Comment saviez-vous que c’était moi ?
— Vous êtes le seul Occidental que j’ai rencontré dans les six derniers mois et votre accent français ne trompe personne.
— Donc, vous vous souvenez de moi ?
— Très bien. D’abord vous draguiez à pied, ensuite en rollers, qui sait ce que vous allez inventer la prochaine fois ? continua-t-elle.
— Le chameau… dis-je sans beaucoup réfléchir.
Ma réponse était idiote mais elle la fit rire. Notre conversation s’engageait sous de bons auspices.
— Ils sont cool, vos rollers. Vous me les prêterez ?
— Je ne les prête pas à n’importe qui…
— Ne vous inquiétez pas, je vous montrerai bientôt mon sourire, s’empressa-t-elle d’ajouter.
— Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire…
— Mais ce que vous avez pensé. Venez me retrouver samedi, au bout de la corniche. Je viendrai avec une amie. Elle se tiendra à distance. Elle fera le guêt pendant que nous discuterons.
— D’accord, dis-je. Quel est votre nom, votre vrai nom ?
— Vous le saurez samedi, dit-elle.
J’étais surexcité comme un enfant à qui il tarde d’ouvrir ses cadeaux de Noël. Je trouvais l’attente interminable. Elle ne m’avait pas donné d’heure ni de lieu de rendez-vous. Je ne savais pas quoi faire. Je m’attendais à ce qu’elle me recontacte. La veille de notre rencontre, elle m’envoya un message.
« Demain, 18 h, devant le rond-point géant avec la caravelle. »
Je fus le premier sur place. Je n’attendis pas longtemps. Une voiture de marque américaine s’arrêta devant moi et laissa descendre deux femmes. Il m’était absolument impossible d’identifier Basma. Elle comprit mon hésitation et se rapprocha de moi.
« Bonjour, je suis Basma. »
Je la saluai en mettant ma main sur le cœur, en signe de respect.
L’autre femme se présenta. Sa voix était grave. Elle était sans doute plus âgée ou alors, elle fumait trop.
Basma semblait beaucoup plus à l’aise que moi. D’un pas décidé, elle s’engagea sur la promenade qui serpente le long de la mer. Sur quelques kilomètres, les urbanistes locaux avaient construit des alvéoles en béton, refuges des familles nombreuses venues y pique-n****r, d’une multitude de chats et, plus rarement, de jeunes couples aventureux.
Basma me posa des questions relatives à mon pays, à mon métier, à ma condition d’homme. Me savoir célibataire sembla l’égayer.
Je n’osai rien lui demander. Chacune de mes questions me semblait indécente, mais je pouvais comprendre qu’elle s’étonnât de mon silence. Nous étions arrivés à destination. Il y avait là une de ces alcôves à laquelle le son de la marée montante donnait des accents romantiques. L’amie de Basma resta en haut, sur le chemin. Basma me prit la main et m’invita à la rejoindre le long d’une paroi de l’abri. Elle ôta son voile et me sourit. Elle n’était pas très belle mais elle avait un sourire magnifique et des yeux que je trouvais très clairs pour la région.
— Tu es déçu ? demanda-t-elle avec une légère pointe d’angoisse.
— Au contraire, je te trouve très séduisante, hasardai-je.
— Alors je vais te montrer le reste, me dit-elle avec un aplomb qui m’affola.
Elle entrouvrit son niqab et je découvris ce qu’elle portait en dessous, un chemisier blanc presque transparent et une mini-jupe noire. Elle avait un très beau corps. Je lui rendis son sourire et posai ma main sur son épaule.
« Pas ici », dit-elle.
Je retirai ma main et lui demandai comment elle s’appelait.
« Je m’appelle Noura. »
C’est ainsi que notre relation commença. Elle me permit de mieux comprendre les codes et les dangers d’un flirt en Terre sacrée. Nous allions souvent sur la corniche. Nos entrevues étaient brèves et intenses.
Les allées et venues s’intensifiaient sur la corniche et à ma grande surprise, les adeptes du roller étaient toujours plus nombreux.
« Tu as lancé une mode et une nouvelle technique de drague. La jeunesse de Djeddah t’en sera éternellement reconnaissante », me dit Noura.
Je la désirais et ignorais combien de temps allaient durer ces prémices. Quelquefois, n’y tenant plus, je lui saisissais la main en public ou la serrais de trop près sur l’escalator du centre commercial. Un soir, nous nous étions donnés rendez-vous dans un centre commercial du centre-ville. Je détestais cet endroit. Je le savais truffé des tartufes de la Mouttawa.