Chapitre 1. Hawwa-1
Chapitre 1
Hawwa— C’est ma décision.
— Comme tu voudras, me répondit mon cousin Rémi, qui m’avait laissé devant le terminal C de l’aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle.
Je ne savais pas trop dans quoi je m’embarquais.
Un commando de terroristes avait récemment sévi dans la capitale saoudienne. Les Occidentaux ne se sentaient plus en sécurité. Les consulats s’agitaient et de grandes guirlandes de barbelés fleurissaient autour des compounds. C’est le moment que j’avais choisi pour venir m’installer à Djeddah, ville des bords de la mer Rouge, étape incontournable pour les pèlerins qui se rendent à la Mecque. On disait qu’Ève, Hawwa, y avait son tombeau. Ma famille avait bien tenté de me dissuader mais il était trop tard. Les contrats étaient signés et les valises bouclées.
J’avais suivi une formation dans une école de design à Paris.
Sur les bancs de l’école j’avais rencontré Fahd, un Saoudien que son père n’avait pas destiné à une carrière de fonctionnaire ou de banquier. Un petit miracle qui lui avait valu de suivre les cours avec moi. Il était doué et me parlait sans cesse d’« opportunités ». L’Arabie s’ouvrait au monde, l’argent y coulait à flots et nous avions, disait-il, assez de talent pour y faire fortune.
Nous nous étions spécialisés dans le design de mobilier. Mon ami avait raison. Le Moyen-Orient s’enrichissait et les Saoudiens, grâce à l’argent du pétrole, avaient de grandes maisons qu’il fallait garnir. Les Saoudiens affectionnaient un style que je qualifierais d’« arabaroque ».
Sans complaisance et avec délectation, nous nous mîmes à produire des pièces sur mesure, dans la démesure. Le cahier des charges était rarement régi par les contraintes budgétaires. Nous n’avions pour limite que la fantaisie de nos clients. Les commandes les plus extravagantes affluaient, des fauteuils à tête de faucon, d’immenses salons ornés de dorures ou des canapés rouges frappés des portraits de la famille régnante.
Nos caisses étaient bien remplies et l’appât du gain avait raison de notre éthique de créateur. Je décidai alors de lancer une édition limitée de fauteuils de salon. Des pièces aux couleurs discrètes, parsemées d’écriture arabe. Les motifs calligraphiques se déclinaient dans des formes sensuelles. Il était facile à l’œil averti d’y reconnaître les courbes d’une femme.
Tels les artistes de la Renaissance qui se jouaient de la morale et dissimulaient l’équivoque au sein de leurs compositions, nous nous amusions à introduire ici et là une touche de malice. Ce fut un jeu, et bientôt, ce devint notre marque de fabrique. Cette discrète provocation fit notre succès.
Le bouche à oreille fonctionna à merveille, notre affaire prospéra. Un prince fortuné, grande figure du royaume, eut vent de notre réussite et nous proposa un partenariat sur la base duquel nous pourrions revoir nos ambitions à la hausse. C’est à partir de là que je commençai à m’ennuyer et à douter de notre entreprise. Je gagnais bien ma vie, certes, mais je n’en profitais jamais. Nous étions jour et nuit sur les planches à dessin ou dans les salons surchargés des familles locales. Fahd, lui, rayonnait. C’était pour lui la consécration, l’affranchissement du père, la réalisation d’un rêve de jeunesse. Je voyais les choses autrement. Mon travail devenait répétitif. Il me manquait quelque chose. J’attendais un signe.
Le messager se présenta sous les traits de Kader, un photographe tunisien venu dans nos ateliers pour le compte du magazine Dubaï Select. La prestigieuse revue mondaine des Émirats nous consacrait un article et Fahd s’en félicitait. Il paradait tel le paon des jardins du cheikh et se trémoussait joyeusement devant l’objectif. La journaliste qui accompagnait le photographe nous sembla intéressée et nous posa des questions intelligentes.
Nous nous prêtâmes au jeu des mythes convenus. Nous étions le symbole de la réunion artistique de l’Orient et de l’Occident. Nous faisions tomber les murs de l’ignorance. Nous étions les créateurs inspirés d’un nouveau style arabe. Nous ne manquions ni de culot ni d’arrogance.
À la pause, je pus discuter avec Kader. Il m’expliqua comment il travaillait. Il me confia le thème de l’exposition qu’il projetait de monter avec une galerie débutante.
— Dubaï Select, c’est purement alimentaire, se justifia-t-il. Le sujet d’aujourd’hui me change de la routine des inaugurations et des cocktails jet-set. Les gens sont laids et le plus souvent ivres. J’ai beau avoir tous les filtres du monde, je ne peux effacer la sueur de leurs joues, la vulgarité de leurs tenues, la bêtise de leurs regards. Et pourtant, je dois les rendre présentables, désirables, même.
— Comment faites-vous ? lui demandai-je.
— Je mets ma tenue de plongée, répondit-il.
— Que voulez-vous dire ?
— Quand j’étais à Paris, j’avais un voisin qui faisait toujours la fête. De ma fenêtre, je voyais les invités se déhancher, s’amuser, se toucher. Mon appartement était insonorisé, j’entendais la musique faiblement. Mais un soir, ce bruit de fond me dérangea plus que d’habitude et je mis des boules Quiès. Je me dirigeai vers la fenêtre et restai fasciné par un spectacle que je croyais pourtant connaître. C’était comme observer un aquarium, des poissons colorés qui bougent dans un espace restreint et ne semblent pas percevoir le monde qui les entoure. J’attendis avec impatience la fête suivante et refusai d’y participer quand mon voisin m’y invita. Je voulais être le plongeur à l’extérieur des êtres. Depuis ce jour, je me rends aux cocktails mondains sans appréhension.
— Et vous mettez toujours des boules Quiès ?
— Bien sûr, cela fait partie de ma tenue de plongée.
Il me présenta son masque – son appareil photo –, son tuba – son flash –, et ses bouteilles d’oxygène – le lourd sac à dos qui contenait batteries et objectifs.
Kader devint mon ami et m’initia à la photographie. Il m’apprit ce qu’il savait et me « dressa » l’œil, comme il disait. Car j’avais l’œil. La technique me faisait défaut mais je réussissais à saisir l’instant, à capter le regard, à deviner le mouvement. Je ne tardai pas à faire de la photo un passe-temps exclusif.
Ton « casse-temps », me disait Fahd qui voyait cette passion grandir et craignait pour notre entreprise commune. Il avait raison. Je pensais de moins en moins à nos lignes de meubles et de plus en plus à ma prochaine escapade. Ce devint une obsession, un besoin récurrent. Il fallait que je parte à la recherche du sujet étonnant, du moment inoubliable que je figerais à jamais dans mon appareil numérique.
Je prenais des risques. Photographier les femmes dans leur quotidien pouvait me conduire en prison. Je pense que le danger m’excitait. Je m’étais muni d’un appareil très sophistiqué, que les professionnels utilisent souvent dans leurs reportages. J’avais acheté un zoom très puissant. La chasse pouvait commencer.
Je me prenais pour un photographe animalier. L’important, c’était la planque qui permettrait de voir sans être vu. J’allais près des parcs réservés aux femmes. Il me fallait trouver une cachette d’où je pourrais observer sans avoir à redouter des visites inopportunes.
Les femmes portaient toutes le niqab. L’absence des hommes et le sentiment de sécurité que leur donnaient les hauts murs du parc les autorisaient à quelques audaces. Certaines se découvraient brièvement pour manger. D’autres ouvraient plus largement leurs tuniques et dévoilaient leurs dessous, colorés, sophistiqués, souvent aguichants. Cette première découverte excita ma curiosité. Je pris goût à voler les images de cette intimité que leurs habits de sortie ne pouvaient en aucun cas révéler. J’essayais d’imaginer le vrai visage de ces femmes en observant la frimousse de leur progéniture, mon seul indice. Quand le père venait retrouver sa petite famille à la sortie du parc, je pouvais vérifier si mes intuitions étaient justes en les comparant à nouveau. Je me plaisais beaucoup dans ce rôle de voyeur des mœurs saoudiennes. Je compris que Djeddah pouvait devenir un terrain de jeu idéal.
Une ville étrange, Djeddah. Un maire un peu fou avait autorisé des sculpteurs débutants à étaler leurs egos sur les ronds-points de la ville. Ils ne s’étaient pas privés.
Le résultat était déroutant. Les jarres immenses succédaient aux poulpes géants. Les répliques de navires affrontaient les globes terrestres monumentaux. Seule la taille du rond-point semblait avoir freiné les ardeurs créatives de ces artistes publics.
Le long de la côte de la mer Rouge, les baraques à jouets rivalisaient d’imagination pour allécher les enfants. Leurs mères zigzaguaient de kiosque en kiosque, au gré des caprices de leurs petits. Tels des appâts au milieu du tourbillon urbain, les dinosaures gonflables et les voitures télécommandées taquinaient les jeunes passants. Les mères étaient toutes vêtues de leur niqab anthracite. L’austérité de leur uniforme – de leur uniformité – se heurtait aux couleurs agressives des peluches made in China.
Le noir intégral a prévalu au fil du temps, encouragé par des religieux radicaux. Dans certains pays musulmans, comme le Yémen, les femmes s’habillaient de noir pour se distinguer des prostituées. Le Coran, que j’avais lu sur les recommandations de Fahd, précise que les femmes mariées de grande beauté doivent veiller à ne pas attirer l’attention des autres hommes. Les musulmans wahhabites ont appliqué ces écritures à la lettre, et le conseil est devenu règle.
Une règle, parmi tant d’autres, qui justifie la raison d’être de la redoutable Mouttawa, la brigade des mœurs musulmanes. Mais nous étions loin des turpitudes de nos capitales occidentales, car ce sont les droits les plus fondamentaux qui sont considérés comme des délits majeurs.
J’en fis l’amère découverte pendant les six premiers mois de ma vie à Djeddah. Les rapports entre les femmes et les hommes étaient biaisés. Ils se rencontraient avec prudence. Ils se parlaient rarement. Discuter avec un homme qui n’était pas de sa famille dans un lieu public pouvait condamner une jeune femme à la prison.
Il me fallut d’abord comprendre où les contacts s’établissaient. Je l’appris par hasard, et ce fut un choc.
C’était un samedi, dans la chaleur étouffante de l’après-midi. Les habitants de Djeddah se rendaient dans les centres commerciaux climatisés pour y faire leurs emplettes et prendre le frais. Je m’étais rendu dans un supermarché pour ma corvée de courses du week-end. J’étais au rayon des céréales et tentais vainement d’attraper une boîte de corn-flakes que les responsables du magasin avaient mise en hauteur parce qu’elle coûtait moins cher. Je sentis derrière moi un bruissement de robe ainsi qu’un fort parfum d’oud. Une femme, très grande, se saisit de la boîte en veillant subrepticement à m’effleurer le bras. Quand elle fut près de mon oreille, elle me dit :
« You are hot but are you naughty1 ? »
J’en restai coi. Je ne savais comment réagir. C’était si soudain, si inattendu. Elle comprit que je n’étais pas au fait des techniques de drague de Djeddah. Elle m’introduisit dans la main un petit bout de papier sur lequel elle avait inscrit un nom et un numéro de téléphone portable. J’étais intimidé. Je me retournai et la regardai. Elle avait des yeux noirs surlignés à outrance. Elle me fit un clin d’œil et me quitta. Je vis s’éloigner sa grande silhouette, ne sachant pas si je devais la suivre ou l’interpeller. Mon instinct me commanda de ne pas bouger et d’attendre.
— Tu as bien fait de ne pas la suivre, me dit Fahd, à qui je m’étais empressé de raconter ma mésaventure.
— Comment aurais-je dû réagir, lui demandai-je ?
— Tu as bien fait. Tu ne devais pas lui donner le change. Elle a établi le contact. Elle est partie. C’est maintenant à toi de la rappeler si tu le désires.
— C’est un peu rapide comme approche, non ?
— Nous n’avons pas le temps, tu sais. Il ne faut pas donner une chance aux gars de la Mouttawa. Direct, straight to the point2. Je dois avouer que ta dulcinée a fonctionné à l’ancienne.
— Que veux-tu dire ?
— Donner des bouts de papier, ça ne se fait presque plus. Maintenant on drague avec les sms, les e-mails et les sites de rencontre. Les nouvelles technologies ont sauvé la jeunesse arabe. En tout cas, ton amoureuse aurait dû t’envoyer un message via Bluetooth, plus cool et moins dangereux. Elle devait être un peu âgée, tu as bien fait de ne pas l’appeler…
Et il se mit à rire.
— Donc, ça fonctionne ainsi ? Tu accostes ou tu te fais accoster et ensuite, tu signifies rapidement ton intérêt ?
Fahd saisit son téléphone portable et me montra des messages qu’il avait conservés. Ils étaient sans équivoque. « Je te veux », « Tu es à moi », « Je suis déjà folle de toi », sans parler de l’inénarrable « Mon cœur est à prendre, mon corps est à toi » ou son contraire.
— Le style des Saoudiennes est inimitable, reconnaissable entre tous, une prose romantique aux accents provocateurs. C’est le produit de la culture internet, le langage d’une génération qui a lu des livres mais qui communique par messages codés.
— Pourquoi se rencontrer dans les supermarchés ?
— C’est plus pratique et c’est moins risqué. Les espaces des centres commerciaux sont des terrains de chasse rêvés, mais les hommes de la Mouttawa les fréquentent trop souvent. Alors que dans les supermarchés, ils y vont moins volontiers. Les rayons sont hauts, les allées étroites, il y paraît moins suspect de s’approcher de quelqu’un. Dans un centre commercial que tu traverses pour aller aborder une fille, tu as plus de chance de te faire repérer.