Chapitre II-2

1788 Words
La lieutenante Rousseau hausse des sourcils chargés d’incrédulité en entendant la dernière remarque : — Veux-tu me faire croire que tu avais prédit ce meurtre ? Morrigane se penche pour invectiver Chantelle de visu, en profitant pour poser la main sur la cuisse de Laurence : — Tu n’as donc rien expliqué à cette charmante femme ? L’avenir fluctue, un rien génère quantité de changements, nous ne voyons pas tout, juste de vagues ombres plus ou moins claires, des directions, des sensations diffuses qu’il nous faut interpréter correctement. En laissant mes mains aller et venir sur la jambe d’Anaïs, la tache noire m’est apparue, elle grossissait au fur et à mesure que la cheville désenflait. Je me dis maintenant que si je ne l’avais pas soignée, elle serait encore en vie, incapable de se rendre sur cette plage avec l’attelle dont l’hôpital l’aurait harnachée. Par la main de Morrigane toujours posée sur sa cuisse, Laurence ressent la peine qui envahit maintenant la magnétiseuse, se considérant comme indirectement responsable de cette mort. Chantelle se lève et vient s’accroupir de l’autre côté de sa consœur, la prenant par la taille : — Voyons, ma chérie, tu sais que l’on ne peut rien y changer, le destin était tracé. À ce que tu nous as dit, cette demoiselle était acharnée, et ce n’est pas une simple attelle qui l’aurait empêchée de pagayer dans son kayak. Confuse, l’enquêtrice tente tout de même sa chance : — Cette ombre que tu prétends avoir entrevue… — Ne rêve pas, il ne s’agit que d’une tache noire, sans sexe, sans âge, sans identité. Malgré mon envie de te faire plaisir, je suis incapable de t’orienter dans ton enquête. Bruit de moteur, une voiture arrive ! Morrigane se reprend : — Marguerite vient se faire soigner, accompagnée de sa fille : chaque mois, je reçois sa visite. Vous pouvez sortir par la porte de côté si vous ne voulez pas la croiser. Montrant un passage que Laurence n’avait jusque-là pas remarqué, la magnétiseuse se lève, lisse sa robe et remet ses longs cheveux noirs en place. De l’autre côté du rideau de perles, on aperçoit les deux femmes qui entrent et s’installent devant la petite table. — À bientôt j’espère, lance Morrigane à voix basse, n’oublie pas ma proposition. J’étais tout à fait sérieuse ! Doux message accompagné d’un b****r étincelant envoyé du bout des doigts. * * * Le silence règne dans la voiture qui avance précautionneusement sur l’étroite D60. Au niveau du musée de l’école rurale de Trégarvan, Chantelle indique à Laurence de tourner à gauche. Face à elles se dressent maintenant les deux buttes chauves du Ménez Hom. Ressentant la gêne de sa conductrice, la sorcerez tente de détourner son attention en reprenant sa casquette de guide touristique : — On raconte que les Celtes vénéraient cette montagne, qu’ils considéraient comme sacrée. Les historiens supposent qu’un temple existait dans ce coin, mais rien n’a jamais été découvert. — Hum… Visiblement, la conversation de la sorcerez ne passionnait pas l’enquêtrice, perdue dans ses pensées. Préférant crever l’abcès, Chantelle se lance : — Dis-moi ce qui te chiffonne, ma chérie, tu ne t’en sentiras que mieux. Ce ne sont tout de même pas les révélations de Morrigane sur tes petits plaisirs secrets, je sais cela depuis longtemps. — Oh ! Mais, comment ? Oui, c’est vrai, tu es fine psychologue, capable de deviner tous nos travers. Non, cela, je m’en fous, tant que tu ne vas pas le répéter à n’importe qui. Chantelle fait signe de tirer un zip imaginaire sur ses lèvres pour se rendre muette : — Comme les médecins, nous nous tenons à un secret quasi médical. Hormis ce point, il y a autre chose. La peine de Morrigane, lorsqu’elle a compris qu’elle aurait peut-être pu éviter ce meurtre ? Laurence opine, ne quittant pas des yeux la route étroite : — J’ai eu mal pour elle, mal avec elle, et tout cela par un simple contact. Chantelle sourit tristement : — Oui, Morrigane a cette faculté de transmettre son mal-être à qui la touche, pendant de son pouvoir à aspirer la douleur des autres. J’espère qu’elle chassera rapidement cette fâcheuse idée de son esprit. Et toi aussi, tu dois maintenant faire le point sur ce qu’elle t’a appris ce matin : le Festival du Bout du Monde, cette copine à retrouver… — Je n’ai même pas pensé à demander son nom, rétorque Laurence. — Si c’est une si bonne copine, les parents de la victime te le donneront immédiatement. Sinon, tu devrais pouvoir le déduire des relevés téléphoniques. La conductrice opine : — Je regarderai. Un autre point, c’est le petit ami : cette jolie fille devait bien en avoir un. — En as-tu un, toi ? demande Chantelle, accompagnant sa question d’un clin d’œil lumineux. Et pourtant, tu es une très belle femme. Morrigane ne plaisantait nullement en t’invitant à revenir la voir au plus vite, elle en a très envie. Laurence oscille entre gêne et courroux : elle connaissait maintenant suffisamment Chantelle pour savoir le goût de la sorcerez à choquer en n’utilisant aucun détour. Sur la D887, après Telgruc, la passagère indique la droite de la route : — Dans environ cinq cents mètres, tu trouveras un petit chemin de terre, tu te mettras là. À part moi, personne ne pourra te voir. — Mais pourquoi ? Merde ! Comment as-tu deviné ce que je recherchais ? — Même si ta tenue civile te sied plus que ton uniforme, tu ne peux malheureusement pas rester ainsi pour aller visiter tes collègues de Crozon, et, depuis un moment, tu tentes désespérément de trouver un coin pour te changer avant d’arriver. En effet, le chemin se situe bien là, l’accès à une pâture séparée de la chaussée par une maigre haie. Laurence avance sa voiture au maximum, afin de la rendre invisible de la route : — Je monte la garde ! ironise Chantelle en sortant. Imagine que les gendarmes t’arrêtent pour exhibition sur la voie publique… Rapidement, la lieutenante Rousseau se déshabille, enfile sa tenue réglementaire, soigneusement pliée dans le coffre du véhicule banalisé et fourre ses vêtements dans un sac souple qu’elle jette sur le siège arrière. — Pas simple de se nipper sans miroir, ma chérie. Laisse-moi te remettre d’équerre, tu es toute en distribil1. Par des gestes doux et caressants, la sorcerez redresse la chemisette, tourne autour de l’officier afin de vérifier la rectitude des plis et boutons, glisse ses doigts entre les hanches et la jupe pour la remettre de niveau, puis elle s’écarte, grimaçant : — Il faut vraiment que vos équipementiers accomplissent un gros effort pour vos chaussures, elles sont d’une laideur repoussante. — Oui, je sais bien. Par cette chaleur, j’apprécierais de pouvoir me promener les jambes nues et en sandales, plutôt qu’affublée de ces affreux collants dans ces pseudo-escarpins, mais j’appartiens à l’armée et l’uniforme reste obligatoire. Clin d’œil de Chantelle : — Engage-toi dans la police, ils ont plus de liberté vestimentaire. — Et me retrouver sous les ordres d’Adrien au commissariat de Brest ? Jamais de la vie ! Oh… S’apercevant qu’elle a parlé trop vite, la lieutenante rougit. La sorcerez préfère ne pas enfoncer le clou : Laurence éprouve toujours quelque chose pour le capitaine Le Gac. — À Crozon, tu me déposeras au centre-ville. Je suppose que tu as fort à faire pour le reste de la matinée. J’aimerais seulement que tu m’accordes une faveur, en m’indiquant l’identité de la copine. Anaïs voulait que je lui trouve un compagnon et, à titre posthume, je souhaite réaliser son vœu. — Mais, tu ne seras pas payée pour ça. Chantelle hoche la tête : — Et alors ? Allez, repartons ! * * * — Moche ! Mais, au moins, il n’y a pas eu viol, même si… Dans le bureau mis à sa disposition par la BTA de Crozon, Laurence se penche sur l’écran de l’ordinateur du gendarme Sébastien Jodoin, parcourant le rapport d’autopsie envoyé depuis Brest, se retenant de grimacer en lisant les dégâts causés par la lame du poignard dans le corps de la jeune femme. Enfin, elle arrive sur le point relevé par son subordonné : — Relation sexuelle consentie ! Elle serait donc venue sur cette plage pour cela ? Pas de sperme ni de préservatif découvert sur place, monsieur l’aura emporté. — Oui, pour le jeter proprement dans la poubelle à la maison, ou plus probablement pour le balancer de son embarcation lors du trajet retour, grince Sébastien. Encore un truc que ces pauvres poissons vont avaler, croyant se taper un long vers bien appétissant. Beurk, je vais éviter les produits de la mer à la cantine pendant quelque temps, moi. Sur le manche du poignard, deux jeux d’empreintes, inconnues dans le FAED2. Plus surprenant, sur la lame, plusieurs sangs différents : celui de la victime bien sûr, et un autre, masculin, également inconnu du fichier, ainsi que du sang de poisson. Se redressant, la lieutenante Rousseau récapitule à voix haute : — Donc, Anaïs se serait rendue sur cette plage pour y rejoindre son amant. Rien n’indique comment, lui, a pu venir. Sébastien Jodoin se permet de couper sa supérieure : — J’en discutais justement avec le major Vincent Ricaud en t’attendant : il connaît un peu les lieux, la plage de l’Île-Vierge, en fait juste une presqu’île. Endroit vraiment très difficile d’accès à pied, beaucoup s’y sont cassé la gueule en voulant descendre en claquettes. Aucun chemin n’est tracé, pas de rampe ni de corde pour s’accrocher. Déjà, de jour, la promenade est risquée, alors de nuit… — À moins qu’il ne soit arrivé beaucoup plus tôt ? Le gendarme affiche une moue dubitative : — Dans ce cas, il aurait dû patienter au moins deux heures sur place tout seul. Perso, je n’y crois pas trop. — Bon, reprend Laurence, nous partons donc sur l’idée que lui aussi est venu en kayak… Comment était la luminosité ce soir-là ? — Ciel dégagé, lune au premier quart, mer très calme, faible marée, coefficient 43. Vincent déclare que l’arrivée par la plage est concevable, même si elle demeure risquée : on ne navigue pas de nuit sur une aussi frêle embarcation quand on est raisonnable. Cette grève est très prisée par les kayakistes, elle sert souvent de point d’arrêt pour une pause pique-n***e lors de randonnées en groupe. Donc, les scientifiques n’ont pas pu confirmer la présence d’un second kayak la nuit passée, les galets sont peu bavards et les marques découvertes peuvent dater de n’importe quand dans la journée précédente. — Mais, tout de même, pourquoi venir à cet endroit pour cela ? — Un fantasme ? propose timidement Sébastien. Il paraît que beaucoup aiment pratiquer ce genre de galipettes en plein air. Là, peu de risque d’être vue, à moins d’un yacht mouillant en face de la plage. Laurence tente de ne pas rougir, repensant à son récent strip-tease sous les yeux de Chantelle lors de son enfilage d’uniforme : à travers la haie, elle pouvait voir les voitures qui circulaient sur la D887, ce qui faisait monter son excitation. Et ce qu’avait dit Morrigane peu avant, sur son goût à l’exhibition… Se rendant compte qu’elle traîne trop à répondre, elle toussote : — Hum, hum… Peut-être, oui, pourquoi pas ? Mais il existe d’autres endroits plus simples d’accès pour cela, dans un champ, derrière une futaie ou un talus par exemple. — Ou bien, c’est un défi qu’elle lui aura lancé : si tu parviens de nuit à pagayer jusqu’à la plage de l’Île-Vierge, je t’offrirai mon corps en récompense ! Idée romantique, voire chevaleresque. — Oui, sauf que ce conte de fées se termine plutôt mal, ils ne vécurent pas heureux et n’eurent aucun enfant, car le prince charmant a planté son épée dans le foie de sa princesse, la laissant agoniser sur la plage. — Mais, pour quel motif ? hasarde Sébastien. Si l’assassin est son amant, pour quelle raison l’a-t-il tuée ensuite ? Laurence opine : il fallait maintenant prendre le temps de faire plus ample connaissance avec cette jeune femme… 1 De travers, en breton. 2 Fichier automatisé des empreintes digitales.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD