II Vendredi 12 aoûtDans la voiture, Laurence ne parvient pas à se retenir de maugréer :
— Et pourquoi faut-il que je sois habillée en civil ? C’est totalement hors procédure, comme cette audition qui ne se déroule pas à la gendarmerie ! Comment vais-je l’expliquer à mon supérieur ?
Heureusement, la mauvaise humeur de la lieutenante n’est pas contagieuse. Souriante, Chantelle répond une nouvelle fois :
— Tout comme moi, Morrigane n’est pas fan des tenues réglementaires, elles la pousseraient plutôt à fuir et se réfugier au fond des bois.
— Pourquoi donc, se reprocherait-elle quelque chose ?
— Sur le plan moral, rien du tout. Mais certains apprécieraient de la voir enfermée pour exercice illégal de la médecine… Elle est « tan », le feu.
— Oui, et toi tu es la terre et Ruby l’air… Que signifie « être feu » pour une sorcière ?
Inutile d’être doté de dons de prescience pour discerner l’incrédulité dans la remarque de l’enquêtrice, mais Chantelle ne s’en formalise pas :
— On appelle également cela une magnétiseuse, moyen rapide et efficace pour soigner beaucoup de petits bobos, et se débarrasser de quelques mauvaises habitudes.
Laurence affiche une moue circonspecte :
— Les magnétiseuses sont toutes des sorcières ? J’ai entendu parler d’hommes prétendant aussi maîtriser cette pratique.
— Être sorcière n’est en rien obligatoire pour détenir des dons, en particulier celui-ci. Mais il y a de fortes probabilités que tes magnétiseurs possèdent dans leurs proches ancêtres une sorcerez. Tu tourneras à la prochaine à gauche.
— Si tu m’avais filé l’adresse, le GPS nous aurait indiqué la route. Ces engins se révèlent de très efficaces copilotes maintenant, se moque la lieutenante en suivant toutefois la consigne de sa passagère qui ne se dépare pas de sa bonne humeur :
— OK, alors tu testeras en stipulant à ton bidule électronique : à Dinéault, la maison paumée dans les bois, un peu à l’écart du Yed, et on verra ce qu’il te répondra. Désolée, mais je n’ai pas souhaité déranger R2 pour qu’il nous calcule les coordonnées GPS de notre destination. Plutôt que de râler, profite du paysage et dis-toi que tu es bien mieux ici qu’à assister à l’autopsie de cette pauvre fille.
Laurence grimace à cette pensée :
— Mouais, je m’en veux de m’être défaussée de cette corvée sur un subalterne, mais autant profiter des avantages du grade tant que cela ne perturbe pas le cours de l’enquête. C’est quoi, le « Yed » dont tu parlais, encore un mot breton ?
— Celte, ma chérie ! Yed signifie « le guet ». Visiblement, tu ne t’es pas renseignée sur l’histoire du Ménez Hom, dont nous approchons.
— Quelle utilité ? Cela ne me donnera pas le coupable de ce meurtre.
— Qui sait, réplique Chantelle d’un ton ironique avant de se lancer dans un cours d’histoire-géographie bretonne. Le Ménez Hom est composé de deux sommets, le Yelc’h, surnom du petit Ménez, et le Yed, le plus élevé. De là-haut, vue imprenable sur la rade de Brest et la baie de Douarnenez, et bien sûr sur une bonne partie de la presqu’île ! Qui sait si un guetteur n’aurait pas pu apercevoir le meurtrier… À l’occasion, sacrifie quelques minutes de ton précieux temps pour y grimper.
— Quelle altitude ?
— Trois cent trente mètres environ, inutile de t’équiper d’un masque à oxygène ni de grappin. Pour en finir avec mon explication, une vigie montait la garde au sommet du Yed, surveillant la baie et l’île d’Ouessant. À cette époque, les envahisseurs venaient de la mer, les Vikings, que l’on appelait encore des Normands, les pirates, les Anglais, les ennemis étaient nombreux. Dès qu’une flottille belliqueuse était repérée, les sentinelles d’Ouessant allumaient un feu suffisamment grand pour être perceptible par le guetteur du Yed. À son tour, il en allumait un, visible de tous les environs et des crêtes suivantes, où des factionnaires relayaient le signal, et cela jusqu’aux monts d’Arrée. Ce serait l’origine du nom Karreg an Tan, la roche de feu, donné à un autre sommet des montagnes noires, au sud de Gouézec. Ralentis et prends le prochain chemin à droite, nous sommes arrivées !
* * *
Laurence est immédiatement stupéfiée par la femme qui se tient adossée au chambranle de la porte, grande et fine, vêtue d’une longue robe sombre et légère. Celle-ci ne paraît pas surprise lorsque Chantelle sort de la voiture banalisée. Au moment où les deux sorcerezed échangent un rapide b****r sur les lèvres, l’enquêtrice est persuadée de voir une gracile étincelle apparaître entre elles.
— Qui m’amènes-tu là ? Charmante femme… Ta nouvelle compagne ? Je te croyais pourtant en couple avec un écrivain.
— Ne joue pas à l’innocente, tu sais exactement qui est cette dame et la raison de notre venue ! Laurence, je te présente Morrigane, apte à te fournir toutes les explications que tu souhaites obtenir sur ce numéro de téléphone.
La lieutenante s’apprête à tendre la main à la femme brune, mais son mouvement est immédiatement interrompu par Chantelle :
— Ma chérie, je te le déconseille, à moins que tu ne souhaites éprouver le grand frisson ?
— Le grand frisson ? Qu’est-ce que c’est que ce truc, encore ?
En réponse, la grande femme s’approche et, sans lui laisser le temps de reculer, enserre les hanches de Laurence dans ses mains. Après une légère décharge, elle sent une douce sensation lui parcourir tout le corps, générant en elle un frémissement de plaisir.
— Une démonstration s’avère toujours plus efficace, explique Morrigane en s’écartant. Entrons, il fera plus frais à l’intérieur.
Pantelante, l’enquêtrice met un moment à suivre les deux femmes dans la sombre demeure de pierre. Ici règne une agréable température, surtout après cette heure de route dans une voiture sans climatisation sous un soleil généreux en cette première quinzaine d’août. La lieutenante remarque d’abord le petit bureau bonheur-du-jour sur lequel s’entasse un fatras mystique – cartes, tiges métalliques, collection de cailloux colorés – devant un magnifique fauteuil à haut dossier, sans aucun doute utilisé par la sorcière pour recevoir sa clientèle. Et, sur le côté, une banquette : sa table d’opération ? Un rideau de perles sépare la pièce en deux. Derrière, les femmes ont déjà pris place sur un petit canapé. Chantelle tapote l’espace libre entre elles :
— Viens, ma chérie ! N’aie pas peur.
S’installant, Laurence se voit d’office coller un verre dans les mains :
— Non merci, je n’ai pas…
Le regard flamboyant de Morrigane la coupe :
— Tu n’as pas à t’inquiéter, ce n’est qu’une boisson fraîche qui te fera le plus grand bien : en te touchant, j’ai ressenti tous tes maux, cette route t’a fatiguée, tu es pétrie d’appréhension depuis ce matin quant à notre rencontre. Même si tu accordes maintenant ta confiance à Chantelle, tu crains toujours de découvrir de nouveaux mystères que tu ne parviendrais pas à élucider. Bois et laisse-toi aller, je vais tout t’expliquer.
Le ton suave, posé et sans aucune agressivité entrait en opposition avec ces yeux au fond desquels couvait un feu impressionnant. Avec hésitation, la lieutenante avale une petite gorgée de ce liquide aux reflets rougeâtres. De nouveau, une douce excitation lui parcourt le corps à mesure que son stress l’abandonne. Détendue, elle s’adosse maintenant au fond du sofa.
— Parfait ! reprend son hôte. Je ne me trompe pas en supposant que Chantelle t’a amenée ici afin que je te parle de la belle Anaïs, cette délicieuse jeune fille qui me rendait visite de temps en temps ?
Le rappel de l’affaire en cours sort l’enquêtrice de la douce torpeur dans laquelle les traitements de la magnétiseuse l’avaient plongée :
— Tu la connaissais ? C’était une…
Morrigane sourit, comprenant l’allusion retenue par Laurence :
— Non, elle n’était pas l’une de mes maîtresses, même si j’avoue que j’aurais apprécié. Elle venait régulièrement me voir afin que je la débarrasse de maux minimes, ces petits riens qui empoisonnent la vie et que mes mains savent faire disparaître, ceci depuis qu’elle est toute jeune : sa maman est également une bonne cliente, même si elle insiste toujours pour que je n’en dise rien à personne, et surtout pas à son mari.
— Et, la dernière fois ?
— Cela date d’il y a quelques jours, pendant le festival.
— Celui du Bout du Monde ?
— Oui, Anaïs y était bénévole depuis plusieurs années. En allant se coucher sous sa tente, tard dans la nuit, elle a buté sur une sardine mal enfoncée et s’est tordu la cheville. Le lendemain, elle pouvait à peine marcher, alors elle est venue me voir en urgence pour que je la soulage.
Avant même que Laurence ne formule sa question suivante, Chantelle répond :
— Oui, cela a parfaitement fonctionné. Morrigane accomplit des miracles, et elle est également capable de ressouder certains os fracturés. Je présume que le rapport d’autopsie stipulera cette luxation au niveau de la cheville, mais qu’elle semble dater de plusieurs mois.
— Il s’agissait d’une simple foulure, complète Morrigane. Légère, mais handicapante lorsque l’on doit aller et venir au long du terrain comme font beaucoup de bénévoles. L’articulation avait doublé de volume, je n’ai eu besoin que de quelques minutes pour faire disparaître le problème.
— Et pour le numéro de Chantelle ?
La magnétiseuse hésite avant de répondre, gênée de dévoiler ainsi ces choses intimes qu’une patiente lui a transmises en toute confiance :
— Pendant que je la soignais, Anaïs me parlait de l’ambiance au festival et entre bénévoles : c’était une très jolie fille, l’une des plus jolies que l’on pouvait trouver dans l’équipe et, de ce fait, beaucoup de garçons lui proposaient de venir lui tenir chaud la nuit. En plaisantant, elle me demandait si je ne disposais pas d’un répulsif, un produit capable d’éloigner ces énormes moustiques au dard dressé qui tournaient autour de sa tente.
Regard effaré de la lieutenante :
— C’est donc à ce point ? Les filles sont harcelées par les garçons dans ce genre de fête ?
— Non, elle se moquait, grossissait la chose exprès, mais beaucoup tentent leur chance dans la journée, drague légère ou bien lourde. Seuls les petits nouveaux s’y risquaient, les autres la connaissaient. Elle savait se défendre et riposter, plus d’un est reparti honteux, la queue entre les jambes, pour employer le terme exact. La plaisanterie terminée, je l’ai sentie redevenir sérieuse, elle m’a parlé de son amie de toujours qui aurait besoin d’un produit aux effets opposés.
Laurence réfléchit quelques instants avant de comprendre :
— Elle ne rencontrait aucun succès auprès des garçons, c’est bien cela ?
Sourire pincé de Morrigane :
— Oui, physique pas facile, manque d’allant pour s’habiller, se maquiller, masquer ses défauts et mettre ses points forts en valeur, malgré les conseils d’Anaïs. La solitude sentimentale de son amie la peinait, et elle me demandait si je ne saurais concocter un philtre d’amour à mettre à sa disposition, qu’elle aurait discrètement versé dans le verre d’un garçon afin qu’il s’éprenne de cette malheureuse.
— Plaisanterie ?
Hochement de tête :
— Bien sûr, elle n’y croyait pas, ce genre de potion n’existe que dans les contes de fées, mais elle ne plaisantait qu’à moitié, je ressentais bien sa douleur de voir sa copine sans prétendant. Alors, j’ai pensé à Chantelle, la seule bazvalan capable de trouver un cavalier à cette demoiselle.
Même si elle a entendu parler du don de la sorcerez à former des couples solides, Laurence effectue un signe de tête en sa direction afin qu’elle complète :
— Sur mon berceau, plusieurs dieux celtes se sont penchés, dont celui de l’amour : je ne sais pas comment, mais, voyant deux tourtereaux, je peux déterminer si leur couple est uni, et s’il tiendra bon an mal an, avec des rafistolages et des concessions, ou s’il vaut mieux qu’ils se séparent sans tarder pour aller chercher ailleurs. Si l’âme sœur de ce cœur solitaire existe dans les environs, je le trouverai !
— Mais pourquoi ne t’a-t-elle pas appelée immédiatement ?
Morrigane répond, connaissant la victime :
— Lorsque je lui ai donné le numéro, elle m’a dit qu’elle prendrait contact dès la fin du festival, une fois son travail terminé. Mais il semble que le papier se soit perdu au fond de son fourre-tout, ou qu’elle ait un peu trop procrastiné, ce qui peut se concevoir.
Chantelle réplique au regard étonné de Laurence en prenant la parole :
— Tu dois être plus apte que nous à comprendre, n’ayant aucune confiance dans nos pouvoirs et n’y croyant qu’à moitié, toujours à la recherche d’une explication rationnelle. Imagine que l’on te donne un tel numéro : l’appelleras-tu pour parler d’une bonne amie à toi, pas franchement attirante physiquement, et pour qui il faudrait trouver un chevalier servant qui l’aimera toute sa vie ? Anaïs croyait aux pouvoirs de magnétiseuse de Morrigane qu’elle connaissait depuis très longtemps, mais elle n’a jamais entendu parler de moi.
La sorcerez aux yeux flamboyants complète :
— Comme tu as pu le ressentir sur le pas de la porte, mes mains savent apaiser aussi bien que guérir, elles te soulagent temporairement de toutes tes inhibitions. Si tu le souhaites, je peux t’offrir une nouvelle démonstration, un rapide contact et tu seras libérée de ce frein interne qui t’empêche de t’exhiber et de nous dévoiler ton joli corps.
— Oh ! tremblote la voix de la lieutenante. Non, s’il te plaît…
Morrigane sourit, décochant un clin d’œil flamboyant à l’enquêtrice, rouge de honte :
— Si je ne te savais pas aussi pressée, je n’aurais pas hésité et tu y aurais pris un grand plaisir. Une prochaine fois, peut-être, s’il te vient l’envie de me rendre visite… Pour en revenir à Anaïs, mes mains ont réduit sa douleur et libéré ses paroles, raison pour laquelle elle s’est ainsi épanchée auprès de moi sur son amie. Ceci était un secret, elle ne voulait pas en parler, mais mon traitement a fait sauter les verrous lui interdisant cela. Une fois guérie et repartie, ces verrous se sont remis en place. Je suppose que, sans ce meurtre, elle n’aurait pas tardé à composer ce numéro, au lendemain d’une nouvelle soirée entre amis durant laquelle elle aurait vu sa copine se morfondre seule dans son coin, sans épaule pour poser sa tête. Malheureusement, je ne m’étais pas trompée…