3. Au pays des marabouts

1977 Words
3. Au pays des marabouts La limousine de Thomas se gare devant l’entrée de son immeuble près de la Tour Eiffel, ce 3 mars, pour mener les amis à l’aéroport. L’avion de la Royal Air Maroc décollera d’Orly à midi pour Agadir. Un détour par La Muette est indispensable pour récupérer Gabin, la dame de Versailles et leurs valises... Le grincheux en polo beige est accompagné d’une petite blonde fluette, veuve depuis 2013, qui, au dire de Thomas, aime nager en piscine. En vérité, elle a surtout suivi des cours de danse classique. Contrairement à l’épouse de Gabin (Faustine disparue en 2011), Lyne Dambremer a toujours un mot souriant, intéressant et bien venu. Pendant le trajet, Delphine est agréablement surprise par la délicatesse de cette « nageuse » aux cheveux d’or, douce et raffinée, qui lui rappelle son amie Laure en fée Clochette. Tandis que la voiture file sur l’autoroute, quand Gabin évoque une recette de cuisine, Thomas rappelle que le sel a longtemps servi de chéquier. Lyne vante les prêtres du Japon, qui l’utilisaient pour honorer la déesse de la danse ou du Soleil. Delphine pense à la légende de la fille du sultan qui aimait son père autant que le sel. Mais préférant les recettes de cuisine, Gabin se loue de n’aimer ni les contes de fées, ni le sel offert aux déités. Pour les deux frères, peu importe que l’impétrant ait le devoir de retrouver son corps de gloire, ils ont du mal à concevoir leur condition céleste. Le « bon sens » réclame de trouver une aire de golf pour s’exercer au soleil. Deux parcours sont réservés pour ces messieurs à Agadir. Ces dames échangent des sourires. Alors que Gabin, plus gracieux que d’ordinaire, poursuit son discours dans la voiture sur le sel de cuisine, Thomas se réjouit, Lyne sourit, et le cœur de Delphine s’évade sur le chemin de Bretagne où chante le vent… le poète embellit le b****r du soleil sur le mimosa, l’araignée sur sa toile, le carillon des cloches, la sirène vêtue d’écume, le grillon dans le pré, le vent, le nuage et le torrent, un bombardement… À ce propos, Bruno doit être arrivé en Israël avec Déborah qui l’a pris pour confident. Le lecteur a compris que si les pneumatiques s’immergent dans les splendeurs spirituelles (tels Guillaume ou Bruno), les psychiques dans les plaisirs éphémères (tel Thomas le mélomane), les hyliques ne veulent entendre parler ni d’esprit, ni de magie ou de symboles. Gabin est l’archétype hylique dont Delphine a dressé le portrait sur le Star Clipper en 2006, et lors du voyage de Pétra à Jérusalem en avril 2008. Il sévissait au Rajasthan en avril 2009, et s’il n’est pas le cousin du dieu des voleurs, lui et ses frères sont d’honnêtes repentis fiscaux. Lyne a compris que, farouchement athée, la famille Weisz n’honorera pas le pèlerinage que perpétue le daour, pour la visite des tombeaux de l’arrière-pays d’Essaouira. Si elle ignore qu’échappant à l’athéisme congénital, Bruno se prépare à la tournée des grands saints d’Israël, elle sait que dans ces lieux de dévotion, les sages ont rendu leur âme au Seigneur des mondes. En compagnie de Déborah, le fils de Gabin va accomplir la ségoula pour le zivoug{7}, rituel pour trouver l’âme-sœur. Puisse-t-il rencontrer sa promise avant la fin de l’année ! En France, les églises sont belles, dit la dame de Versailles qui connaît bien le pays, il suffit de lever les yeux vers les étoiles, ou les suivre pour trouver Compostelle. Au Maroc, si la sainteté peut être héréditaire, l’initiation au sein d’une confrérie se gagne au prix d’une discipline. Les marabouts au regard de braise gravitent aux portes du désert. À Marrakech, le pèlerinage emprunte une route rituelle à travers la médina. En le suivant nonchalamment, près d’une petite mosquée, en compagnie de son amie Pauline, Delphine avait connu une effusion de mémoire bleue{8}. Après les bleus d’Essaouira{9}, elle va découvrir Agadir avec Thomas le mélomane. S’il a fait placer une mezouzah à l’entrée de son salon, ce n’est pas pour se protéger des démons auxquels il ne croit pas. Delphine, elle, porte des perles aux poignets et les bracelets d’or de l’arrière-grand-mère de sa fille Aliénor, la médaille miraculeuse, et Guillaume dans son cœur. Le soufi Abdel Lali{10} lui a offert un Coran miniature dans un minuscule coffret de nacre, Simon-René{11} un scarabée d’Égypte... Quant à Lyne, avec sa turquoise en pendentif et ses bijoux d’argent, elle s’en remet à la prière. Catholique, elle a reçu le rite, et n’a pas besoin de bols incantatoires du Tibet, sur lesquels les scribes gravent des formules spiralées. La dame de Versailles part retrouver son passé avec, dans son cœur, l’image de Luc, l’homme qu’elle a perdu depuis deux ans. Après avoir survolé le pays sous l’incandescence du soleil, l’avion atterrit sur la terre aux reflets de sable rouge. Le temps a bifurqué vers le désert où chevauche l’homme hiératique. Lyne reconnaît les silhouettes en djellaba, les dromadaires, les cimes de l’Atlas, l’odeur de pain chaud, et Delphine se souvient du noyau de datte où la Vierge a laissé la trace de sa dent, comme le lui contait sa grand-tante. Dans le sourire des enfants, courent des fragrances de rose, d’eucalyptus et d’oranger. Le vent fait surgir des sables le cavalier bleu aux mains tannées par la brûlure du soleil. Le tambour s’élève… S’étant aussitôt présenté, le chauffeur de taxi s’empare des bagages, et tend avec bonhommie sa carte de visite à Delphine qui n’a qu’un petit sac en bandoulière et les mains libres. Au dire de Thomas, qui ne prise les humanoïdes ni à barbe ni à béret militaire, cet homme bien rasé, en costume beige et chemise blanche, ne semble pas œuvrer pour la da’wa islâmiyya. Il ne porte ni la djellaba de la « prédication islamique », ni la barbe des frères musulmans, ses cheveux sont soignés. Ce n’est pas un fanatique du nouvel ISIS. Il s’appelle Hassan, et s’empresse auprès de ses clients. Tandis que le taxi file dans les douceurs du printemps marocain, la route déploie ses splendeurs de poussière d’or. Loin de Versailles, Lyne se retrouve au royaume des Mille et une Nuits. La vue de burnous et gandouras, foulards et chechias, la plonge au cœur de la ville blanche, mariage d’Orient médiéval et d’Occident moderne. Ce dépaysement lui met du baume au cœur. Les serviteurs en costume mamelouk du Sofitel Thalassa accueillent les visiteurs avec déférence, les priant de patienter au salon de réception, jusqu’à ce que les chambres soient disponibles. - À la niche ! s’exclame Thomas en lançant en direction des canapés de cuir gris l’une de ces expressions d’humour favorites. D’humbles domestiques aux gestes raffinés viennent leur servir du thé et proposer des pâtisseries, au milieu des cuirs argentés du palace oriental design. C’est un enchantement de plonger dans les douceurs du Maroc où le Prophète est respecté. Sallallâhou ‘alayhi wa sallam !{12} Installé sur le divan gris perle, Thomas prévoit déjà avec son frère un taxi qui les mènera le lendemain dîner sur le port, au restaurant de poisson frais, recommandé par leur frère Jean-Marc. Un responsable du Sofitel leur fait visiter la chambre claire et spacieuse de Lyne et de Gabin, au premier étage, face à la mer. Delphine et Thomas découvrent la leur, lumineuse, donnant sur la pelouse du rez-de-chaussée. Une corbeille de fruits et de gâteaux orne la table basse. Ils peuvent choisir une autre pièce, mais la mer chante à l’horizon : Thomas pourra utiliser le Wifi, Delphine danser pieds nus sur l’herbe, au murmure du ressac... Tandis que les frères Weisz s’adonnent aux formalités d’usage à la réception, Lyne pense au mot de la Genèse : « Dieu dit que la terre verdisse, et Il vit que cela était bon ». De son côté, Delphine enlève ses escarpins vernis pour découvrir l’herbe d’émeraude de ce coin d’univers. Si le pied nu reçoit les énergies telluriques, les yeux s’accaparent le bleu des ondes déferlant là-bas, et c’est merveille à l’horizon. De la pelouse en robe de Vénus entourée de colombes, émanent les vertus du printemps, mordoré médiéval, vert persan et malachite. Dans l’herbe se camouflent les djinns semblables aux grenouilles en quête de sirop de menthe. C’est la couleur de l’islam, de l’énigmatique maître dont parlait Khâlie{13}, l’Homme Vert de l’île verte, le Vivant, le Verdoyant. Depuis la nuit des temps, ce visage orné de feuilles parle de puissance vitale, du Népal à l’Inde où le Feuillu porte le nom de Kwaja Khizir. La sourate de la Caverne fait allusion à l’Homme Vert, Abdan min ibâdinâ, « l’un de Nos serviteurs ». Un hadith dit que Moïse l’aurait rencontré en voyage. Lilly-Maud{14} dirait qu’en japonais, midori c’est « vert », couleur de l’eau, à laquelle une nuance de bleu donne du mystère. Bien que voyant le feu vert de la circulation, les Japonais parlent de « bleu ». Pour désigner les plantes, ils emploient « bleu feuille », en vieux japonais, il n’y avait pas de mot signifiant « vert ». Rentré de son périple administratif, Gabin trouve Lyne rêvant sur le balcon, face à la mer, et lui donne une petite tape sur l’épaule pour marquer sa présence. Méticuleuse, elle a rangé ses vêtements en souriant, et se retourne avec douceur. Gabin évoque ses démêlés avec l’employé, elle sourit, laissant s’évanouir une inquiétude : que fait-elle là, sans Luc, avec Gabin ? Dans l’autre aile de l’hôtel, Thomas range en s’amusant ses chemises dans les armoires. Les affaires de Delphine se contentent d’un tiroir pour un séjour jusqu’au 10 mars. Les oiseaux chantent. Thomas allume une cigarette et vante les ors du crépuscule, dignes de William Turner. L’heure du dîner approche. Lyne est d’une extrême élégance. Gabin a changé de costume. Les amis ont rendez-vous au Bar Amane d’où monte la mélodie d’une chanteuse canadienne, qui est pour l’oreille des deux frères « une torture amplifiée par la sono américaine ». Par bonheur, les serveurs de style mamelouk et les servantes aux yeux ourlés de kohol enchantent le salon silencieux tout proche, où nos voyageurs vont profiter des divans. Tandis que le serveur courtois, mais trop humble à ses yeux et trop lent à prendre la commande le regarde, Thomas amuse son frère en évoquant un bachibouzouk. Gabin ne fait pas partie de l’armée de l’Empire ottoman, mais le capitaine Haddock l’aurait ainsi qualifié s’il l’avait croisé de Pétra à Jérusalem en passant par le Rajasthan. La dame de Versailles s’en était rendu compte lors de voyages : le mari de Faustine était un irascible à l’humour grinçant, méprisant parfois le petit peuple. Il calcule et mesure, certes, c’est un honnête mathématicien. Peut-être s’est-il amélioré sous l’influence de cette petite dame à l’écoute, qui baisse pudiquement les yeux... Cependant, tandis que ses amis profitent du cocktail, soucieuse du serveur intimidé, Delphine va lui offrir un pourboire, s’informant de son travail. - Choukran bezzâf, remercie-t-il fièrement. Je m’appelle Junayd. Ce soir, je remplace le maître d’hôtel. Il y a trois ans, je cherchais le sens de ma vie, j’ai intégré un groupe pour distribuer des tracts en cachette, je collais des affiches à l’aube. Mais j’ai commencé à me sentir la proie des waswâs, les « démons qui murmurent » avec Shaytān exclu du Paradis pour avoir refusé par orgueil de se prosterner devant Adam. Après les conflits du groupe, j’étais divisé. Je côtoyais des wahhabites, et pour eux, en dehors de nous, tout le monde est kâfir, mécréant, exclu de l’islam. Les juifs sont plus proches d’eux, mais les chrétiens sont nos frères. Grâce au soufisme, j’ai connu la tawba, le « repentir ». Nous croyons en Dieu, nous respectons notre roi. Mais une voix retentit du bar voisin : Thomas appelle Delphine pour le dîner. Elle s’exécute et revient en courant… De luxueux couloirs les mènent au Palais du Jardin, où de grands lustres en cristal éclairent une vitrine de petits pots de plantes qui guérissent et donnent à la cuisine berbère sa douceur épicée. Lyne et Delphine sont émerveillées par les pains servis à l’huile d’argan par une dame souriante aux grands yeux noirs. Thomas et Gabin choisissent sans hésiter un tajine. Lyne ne pourra déguster le sucré-salé de la pastilla farcie de pigeon et d’amandes, qu’elle appréciait tant près de Luc. - Pauvres petits pigeons qui ont perdu leur ciel, murmure Delphine... Lyne sourit, un mystère passe. Il émane d’elle une douceur de même essence que la prière des « ivres de Dieu » au désert d’Égypte, à Gaza en Palestine, pour s’établir au Mont Athos, se répandre en Grèce, en Crète, monter vers la Russie. La religion catholique fascine la dame de Versailles. La « prière à Jésus » ressemble à celle des soufis que sa belle-mère aquarelliste côtoyait dans le sud du Maroc. Son regard entre dans le silence. C’est une belle âme, curieuse du monde qu’elle décrit avec une grâce juvénile. À l’opposé de Delphine qui ne sait que gribouiller, elle œuvre en bénévole à l’Association Saint-Vincent de Paul. Une étrange gravité hante sa mémoire de danseuse.
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