Chapitre 3-1

2005 Words
Chapitre 3À quelques tables de là, le capitaine Fortin avait suivi la scène et il commençait à trouver que les zigues poussaient le bouchon un peu loin. Il se redressa, avec l’intention d’intervenir lorsque son téléphone sonna. Fronçant les sourcils, il décrocha et entendit un commandement impérieux : — Bouge pas, Jipi ! Il avait immédiatement reconnu la voix du commandant Lester. Il hoqueta : — C’est toi, Mary ? — Qui veux-tu que ce soit ? — Tu as vu ça ? — Oui, j’ai vu, et c’est pour ça que je t’appelle. — Je vais leur raboter la gueule, à ces connards ! gronda le grand. Il entendit son interlocutrice protester : — Surtout pas ! Il s’indigna : — Tu veux que je les laisse faire ? — Ne bouge pas, je te dis ! Je m’occupe de tout ! J’arrive, et on ne se connaît pas. Pigé ? — Gigo ! dit le grand. En langage de voyou, ça voulait dire « oui ». Il raccrocha, résigné. Qu’est-ce qu’elle était encore en train d’inventer, celle-là ? Le maire, qui avait suivi cette conversation avec stupéfaction, la regardait, éberlué. Elle se leva. — Excusez-moi de vous planter là, Monsieur le maire, mais l’occasion se présente de régler l’histoire qui vous préoccupe, il ne faut pas la laisser passer… Ce dernier s’inquiéta. — Qu’est-ce que vous allez faire ? demanda-t-il, angoissé. Elle le rassura sans développer davantage : — Ne vous en faites pas et ne vous en mêlez pas. On se retrouve à la mairie tout à l’heure ? Sans attendre la réponse, elle dévala l’escalier qui menait à la terrasse et vint vers la dame qui paraissait au bord des larmes. — Que se passe-t-il, Madame ? — On m’a bloqué ma voiture ! dit-elle d’une voix étranglée. Elle montra son téléphone. — Je n’arrive pas à avoir la gendarmerie, ils sont sur répondeur ! Soudain, elle éclata en sanglots. — Qui a bloqué votre voiture ? demanda Mary Lester. Elle hoqueta : — Eux, là ! Elle désignait le trio qui ricanait en se balançant des coups de coude. Mary s’approcha des trois hommes. — Peut-on savoir à quoi vous jouez ? lança-t-elle. Le Chou-fleur la toisa. — De quoi qu’elle se mêle, celle-là ? Elle lui répondit par une autre question : — Pourquoi avez-vous bloqué la voiture de cette dame ? — Qu’est-ce que ça peut te foutre ? répondit élégamment le Chou-fleur tandis que l’Artichaut bredouillait : — C’est un sta… un stationnement interdit. Les mots trébuchaient dans sa bouche, indiquant que les apéros commençaient à faire leur œuvre. — Et alors ? Vous êtes chargés de faire la police ? Il répéta, vindicatif et suffisant : — La police… La police… On ne va pas la déranger pour ça, la police ! Le Chou-fleur tapa du poing sur la table, en faisant sauter les verres. — Y en a marre d’être emmerdés par des connards de bourges Parigots en vacances ! Ça lui fera les pieds ! — S’il y a des connards ici, regardez dans la glace, vous en verrez trois, de catégorie supérieure ! Le gros fit mine de se lever. — Qu’est-ce qu’elle a, cette pisseuse ? Tu te prends pour qui, connasse ? Un autre bredouilla : — Elle nous… elle nous insulte ! Puis, brandissant la main, il la menaça : Tu veux que je t’en colle une ? — Je vous en dissuade… dit-elle sans le quitter des yeux. Sa voix était aussi glaciale que son regard. Dompté, le bonhomme se rassit et quêta du regard, auprès de celui qui paraissait être le chef de cette b***e de Pieds Nickelés, un conseil sur la conduite à tenir. Mary rompit car elle sentait Fortin prêt à bondir et elle ne voulait surtout pas d’une bagarre générale. Elle toisa les trois ivrognes qui la contemplaient d’un air méfiant, semblant se demander à qui ils avaient affaire, avant de leur jeter, méprisante : — Vous êtes non seulement de grands travailleurs, mais aussi de grands courageux ! Persécuter une femme seule… Il en faut, du cran ! J’admire ! Forts de leur position, les trois corniauds ricanaient sans faire mine de bouger. La dame tremblait d’indignation. Son visage décomposé trahissait sa tension et Mary eut peur qu’elle ne se trouvât mal. Elle la prit par le bras, la soulagea de ses paquets et proposa : — Si vous voulez bien, je vais vous reconduire chez vous. Vous viendrez récupérer votre voiture lorsque ces abrutis auront libéré la place, ce qui ne saurait tarder. L’homme à la tête d’artichaut dit, narquois : — J’t’en foutrai, moi, des abrutis… T’es pas près de récupérer ta caisse ! Il regarda ses acolytes d’un air triomphant, comme s’il venait de faire un trait d’esprit, et chercha leur soutien : — Pas vrai, les gars ? Les deux autres acquiescèrent mollement. « Merde, se dit Fortin, la Mary qui cale ! Il doit se passer quelque chose… » Elle disparut avec la dame. La DS 3 était garée dans une rue adjacente ; elle installa sa passagère qui continuait de se moucher et lui demanda d’attendre un peu. Elle rappela Fortin : — Cool, Jipi, cool ! Il n’était pas dans les habitudes de Mary Lester de céder à ce genre de rigolos. Il s’indigna : — Tu te dégonfles, Mary ? — Pas du tout ! fit-elle sèchement. Il proposa : — Tu ne veux vraiment pas que je leur tire les oreilles ? Elle répliqua catégoriquement : — Certainement pas ! Elle savait que si Jipi s’amusait à « tirer les oreilles » de ces voyous, c’est dans le fond du port qu’ils allaient finir de cuver leur pastis. Et comme la marée était basse… Elle lui ordonna même : — Tu vas leur payer un coup ! — Quoi ? L’indignation du grand n’était pas feinte. — Je te dis que tu vas leur payer une autre tournée. — Ben merde ! — Il n’y a pas de merde qui tienne ! Fais-les boire ! — Je crois qu’ils ont leur dose ! dit le grand. — Tu m’as entendue ? insista-t-elle. Il remarqua : — Toi, tu as une idée derrière la tête… — Il y a de ça, reconnut-elle, mais pour qu’elle aboutisse, il faut que tu sois très gentil avec ces connards. Elle répéta sa recommandation : — Fais-les boire… Fortin sourit : — Ce ne sera pas ce qu’il y a de plus dur… — Alors, exécution ! Elle raccrocha et revint vers la DS dans laquelle la dame s’épongeait les yeux. Mary prit le volant et la reconduisit chez elle. — Maintenant, dit-elle, coupant court à ses remerciements, je retourne au port chercher votre voiture et je vous la ramène. — C’est vraiment trop gentil, souffla la dame en lui tendant les clefs de l’Austin. Mary lui adressa un clin d’œil complice. — Entre femmes, il faut bien se soutenir ! Pendant que Mary et la « bourge » échangeaient ces mondanités, Fortin fulminait : « Ce qu’il ne faut pas faire dans ce p****n de métier tout de même ! », mais, patelin, il adressa un sourire complice aux vaillants dockers qui fêtaient leur victoire, et fit admiratif : — Ben vous, on peut dire que vous n’avez pas peur ! Le gros se frappa la poitrine du poing, tel un g*****e affirmant sa toute-puissance sur sa tribu. — Peur des Parigots, nous ? Manquerait plus que ça ! Ses deux assesseurs, le Chou-fleur et l’Artichaut, ricanaient bêtement. — J’comprends, dit Fortin de son air le plus niais. Mais des fois, ce genre de gonzesse, ça a des relations… — Qu’est-ce qu’on en a à foutre de ses relations, à cette p*****e ? beugla le gros, bravache. Hein, les gars, qu’on n’en a rien à foutre ? — Hon hon ! acquiescèrent les deux abrutis à tête de légume. Le Chou-fleur balbutia : — On est des dockers et si on se fout en grève, tout ça, c’est bloqué ! D’un ample geste du bras, il désigna le port, l’embarcadère, la criée, puis menaça : Alors, faut pas nous faire chier ! Plus de légumes, plus de crabes, plus de poisson, plus de touristes, bordel de merde ! Et regardant fièrement le gros type, il se rengorgea : Pas vrai, Bébert ? — Tu l’as dit, bouffi ! fit le nommé Bébert qui connaissait ses classiques. Puis il considéra la carrure de Fortin avec respect. — T’es qui, toi ? Fortin baissa la tête. — J’suis pas d’ici, je viens de Rennes. J’suis au chômedu. — Tu faisais quoi ? — J’travaillais dans le bâtiment. Conducteur de bull. Mais le contrecoup5 m’avait dans le collimateur, alors je lui ai botté le cul. Pas de pot, il paraît que je lui ai pété le coccyx. Résultat des courses : il ne peut plus s’asseoir et moi, le singe m’a lourdé. Faute lourde, qu’il a dit. — C’est pas de bol, compatit Bébert tandis que Chou-fleur ricanait : — Faute lourde, t’es lourdé… Y a rien à dire ! Il leva son verre en direction de Fortin et lui proposa en guise de consolation : — T’en prends un ? Le grand hocha la tête. — C’est pas de refus ! Bébert commanda à haute voix : — Quatre pastis, et que ça saute ! La serveuse, qui jusque-là avait eu les yeux de Chimène pour le capitaine Fortin, tourna la tête d’un air de dire : « C’est bien la peine d’être aussi costaud pour s’écraser devant ces voyous ! » Cependant, elle apporta les verres d’anis et Fortin trinqua avec le trio, puis s’extasia encore, de son air le plus niais : — p****n, qu’est-ce que vous lui avez mis à cette bourge ! Il posa son verre et ajouta : — Et l’autre, la petite gonzesse, c’était qui ? — J’en sais rien, dit Bébert en séchant son verre d’un trait, j’en sais rien et je m’en fous. Elle a bien fait de se tirer avant que je lui en retourne une ! Il ajouta, sentencieux : J’aime pas les pisseuses qui la ramènent… — La femme… bredouilla l’Artichaut, la femme elle a qu’à rester chez elle ! Comme j’dis toujours, la femme au f… foyer ! Le Chou-fleur ajouta, ce devait être une plaisanterie convenue entre eux : — Et l’homme au bi… bi… bistrot ! Devant ce trait d’esprit, Fortin se joignit à l’hilarité générale. Puis, comme il se doit, il remit sa tournée, et les deux hommes-légumes montrèrent qu’ils connaissaient les usages en remettant la leur. Ce jour-là, les arbustes en pot qui bordaient la terrasse du bar du port furent arrosés au pastis car le grand y versa subrepticement les verres que lui apportait une serveuse aux lèvres pincées, qui paraissait de plus en plus écœurée par le tour que prenait l’affaire. Les autres étaient vraiment trop bourrés pour s’apercevoir de quelque chose. Enfin, Bébert se leva en vacillant : — On n’a pas que ça à foutre, les mecs, faut ramener le tracteur au dépôt ! Le Chou-fleur consulta sa montre et constata avec une gravité d’ivrogne : — Ça va faire une plombe qu’on est en heures sup’ ! Les trois « ouvriers du port » finirent par regagner leurs véhicules en tirant des bords. Bébert se hissa péniblement sur le siège du gros tracteur rouge. Le moteur vrombit, crachant un épais nuage de fumée noire et, un 4X4 devant, un autre derrière, la caravane s’ébranla. Elle n’alla pas loin : au sortir du parking, deux véhicules de gendarmerie vinrent bloquer le passage. Quatre gendarmes en sortirent et trois d’entre eux se dirigèrent vers les engins immobilisés. Chacun d’entre eux, après un bref salut réglementaire, annonça : — Contrôle de gendarmerie, veuillez couper le contact et présenter les papiers du véhicule ! À quelques pas de là, se faisant toute petite derrière une poubelle, Mary filmait la scène avec son téléphone. Bébert voulut forcer le passage. — Ça va pas ? Vous ne voyez pas qu’on est des ouvriers du port ? On ramène le tracteur au dépôt ! — Vous le ferez plus tard, dit le gendarme qui l’avait pris en charge, en attendant, veuillez présenter vos papiers ! — Mais qui c’est, celui-là ? éructa Bébert. Le gendarme se présenta avec une politesse exquise : — Adjudant Dieumadi, gendarmerie nationale. — Pfff… marmonna avec une moue méprisante le Chou-fleur qui avait baissé la vitre de sa portière, il n’est même pas d’ici ! — Vous faites sans doute allusion à la couleur de ma peau ? demanda le gendarme d’une voix dangereusement douce. Il était en effet d’une belle couleur café au lait. Bien qu’il eût le cerveau embrumé par l’alcool, le Chou-fleur sentit le vent du boulet. Il bredouilla piteusement : — Non, non… C’est juste qu’on connaît tous les gendarmes dans le coin et… — Et vous ne me connaissez pas. Le Chou-fleur baissa la tête. — C’est ça, acquiesça-t-il en faisant le gros dos. — Je viens de Guyane, Monsieur. Et, au cas où vous l’ignoreriez, la Guyane, c’est aussi la France. Les Pieds Nickelés se regardèrent, perplexes. Visiblement, ils n’étaient pas plus calés en géographie qu’en histoire. Le gendarme haussa les épaules et d’une voix ferme, il commanda : — Maintenant, et je ne le redirai pas, veuillez couper le moteur et descendre du véhicule ! L’homme fort de la b***e regimba : — Descendre ? Pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait de mal ? — On ne vous accuse de rien, fit le gendarme, nous allons simplement procéder à un contrôle d’alcoolémie. Il n’est pas nécessaire d’avoir commis une infraction pour être contrôlé. — Mais… Bébert était désarçonné. Puis la fureur l’emporta : — Moi, me faire contrôler par ce… par ce macaque ! Le visage du gendarme devint gris, mais il parvint à maîtriser sa colère. Il ordonna à ses hommes : — Ça suffit ! Embarquez-moi ces messieurs ! Empoigné par deux vigoureux gaillards, le colosse fut conduit sans ménagement dans le fourgon de la gendarmerie. Devant cette démonstration de force, penauds, le Chou-fleur et l’Artichaut le suivirent sans faire d’histoires. — Fin de l’épisode ! dit Mary en coupant son appareil. Elle regarda les deux véhicules bleus s’éloigner avec un mince sourire. Lorsqu’elles eurent disparu, Fortin s’approcha. — À quoi on joue ? — À calmer les ardeurs de ces trois salopards. Il paraît qu’ils pratiquent ce petit jeu depuis pas mal de temps. Le maire venait juste de m’en parler et, comme il craint leur pouvoir de nuisance, il n’est pas intervenu à ce jour. Quand il m’a montré leur manège, j’ai eu peur que tu n’interviennes un peu… comment dire… virilement. — J’allais leur péter la gueule, ouais, dit le grand, vindicatif.
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