Elle hocha la tête.
— C’est bien ce que je pensais ! Et elle martela : C’était justement ce qu’il ne fallait pas faire, Jipi ! Cette fois, ils vont passer quelque temps à l’ombre et, avec les chefs d’inculpation qu’ils ont sur les cornes, ils auront du mal à faire croire à la répression syndicale.
Fortin renifla, ne cherchant pas à argumenter contre ce que venait de dire le commandant Lester. Il se contenta de poser sa sempiternelle question :
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
Elle lui montra les clefs de l’Austin.
— J’ai promis à Madame de lui ramener sa voiture. Allez, tu me suis…
Il prit les clefs de la Citroën de Mary et soupira, résigné :
— OK.
Ce qu’il appréciait avec le commandant Lester, c’est qu’il n’avait pas à se creuser les méninges. Elle ordonnait, il exécutait. « Une équipe parfaitement rodée », comme se plaisait à dire le commissaire Fabien, leur patron.
Mary se casa à grand-peine dans la petite Austin qui était bien plus luxueuse que celle qu’elle avait eue autrefois, tandis que Fortin prenait le volant de la DS 3.
Puis il la suivit jusqu’au domicile de la dame et, tandis que Mary pénétrait dans la propriété et rejoignait la maison sur une allée de gravier blanc, il stationna entre les deux piliers de l’entrée.
La dame les attendait sur le perron, elle paraissait avoir retrouvé son calme.
— Pardonnez-moi, dit-elle, je ne me suis pas présentée. Je suis madame Chapelain.
S’attendait-elle, à l’énoncé de son nom, à une réaction de Mary Lester ? Mary ne broncha pas. Elle inclina la tête en une sorte de petit salut et se présenta à son tour :
— Mary Lester, enchantée !
Un instant déconcertée, madame Chapelain se reprit et demanda :
— Comment cela s’est-il terminé ?
— Vos trois persécuteurs ont été embarqués par les gendarmes.
Madame Chapelain hocha la tête en silence puis guida Mary jusqu’à une belle maison qui faisait face à la mer.
— Donnez-vous la peine d’entrer…
Mary, avec un sourire, obtempéra.
La jolie madame Chapelain était habillée d’un tailleur gris ; elle avait négligemment jeté un foulard Hermès sur son épaule et arborait aux pieds de superbes Louboutin.
Tout ce que Mary Lester adorait !
Elle ouvrit sa porte et s’effaça avec la condescendance d’une châtelaine recevant une parente pauvre.
Mary remarqua qu’elle avait les pommettes trop tendues pour que ça soit naturel. Vue de près, la dame accusait plutôt une bonne soixantaine de printemps, ce qui la menait pas loin de l’automne. Sa bouche, aux lèvres trop pleines pour n’avoir pas été retouchées elles aussi, avait les commissures tirées vers le bas dans un pli d’amertume.
Mary eut le fâcheux sentiment que c’était là une invitation de convenance, comme on aurait dit à un livreur qui venait de décharger une corde de bois : « Allez donc à la cuisine, mon brave, la cuisinière vous servira un verre de vin… ».
Le regard de la femme s’était arrêté sur la voiture où Fortin attendait, ses grandes mains posées sur le volant.
— Votre ami n’entre pas ?
— Il est timide, dit Mary.
— Timide, avec une pareille carrure ?
— Eh oui, dit Mary sans donner plus d’explications.
— Dommage… dit madame Chapelain avec un petit air équivoque.
Apparemment, cette dame aimait les beaux mâles, surtout quand ils avaient trente ans de moins qu’elle.
Jipi, lui, humait l’air comme un épagneul : ça sentait le fric, le gros fric. Une odeur qui le laissait toujours terriblement méfiant. Le gravier blanc des allées était trop parfaitement ratissé, les haies trop bien taillées, le gazon trop bien tondu… Et puis, cette p****n de tire…
Fortin s’y connaissait mieux en bagnoles qu’en procédure pénale et avait immédiatement repéré la Bentley. Une grosse. Et il l’avait chiffrée : au moins trois cent cinquante plaques… Ça n’était pas son monde…
Chez lui, ce qui tenait lieu de gazon était une sorte de prairie tondue deux fois par an et bordée de poteaux de ciment soutenant des fils de fer sur lesquels madame Fortin faisait sécher sa lessive.
Quant à la barrière de bois qui fermait le domaine, il fallait l’actionner à la main, mais elle était presque toujours ouverte. Avec lui, les dames Chapelain qui voulaient jouer les cougars tombaient sur un bec !
— Tout rentre dans l’ordre, dit Mary. Votre voiture est intacte et les méchants sont à l’ombre.
Madame Chapelain ne paraissait pas d’humeur aussi légère.
— C’est vous qui avez prévenu les gendarmes ? demanda-t-elle.
— Oui Madame.
— Vous êtes plus chanceuse que moi ! dit celle-ci d’un air pincé. Je n’ai eu qu’un répondeur.
Mary ne jugea pas utile de lui avouer qu’elle connaissait le gendarme Dieumadi qui lui devait sa promotion au grade d’adjudant.6 Le Guyanais lui avait adressé des remerciements chaleureux lorsqu’il avait été nommé à Saint-Pol de Léon. Il savait bien à qui il devait cette promotion-éclair…
— J’ai également eu le répondeur à Roscoff, mentit-elle, alors j’ai sollicité la gendarmerie de Saint-Pol de Léon. Ils étaient là dans les dix minutes qui ont suivi.
— Je n’y avais pas pensé, reconnut madame Chapelain. Il est vrai que j’étais tellement énervée !
Elle indiqua une porte à double battant, aux vitres biseautées.
— Si vous voulez venir par là…
Sur ses pas, Mary traversa un vaste vestibule lambrissé de bois sombre ; un large escalier, impeccablement ciré, menait aux étages. Une grande salle de séjour s’ouvrait sur la mer par de larges baies. Le sol était parqueté de chêne à bâtons rompus et le plafond à la française laissait voir des poutres et des solives, en chêne elles aussi.
Les murs étaient garnis d’une abondance de tableaux, essentiellement d’inspiration bretonne et en particulier de l’École de Pont-Aven, qui arrivaient presque à dissimuler les murs en pierre apparente soigneusement jointoyée.
Il s’agissait d’en mettre plein la vue. Il ne fallait pas décevoir la maîtresse de céans, alors Mary s’extasia :
— C’est magnifique !
Le compliment ne parut pas faire l’effet désiré.
Madame Chapelain leva imperceptiblement les épaules.
— Si on veut… Prendrez-vous un thé ?
Loin du parking du port et de ses dockers mal embouchés, madame Chapelain avait retrouvé un ton très mondain. La tasse de thé était sans doute une variante du verre de vin, à l’usage des femmes.
Elle appela :
— Annick !
Surgie d’on ne sait où, une jeune femme déguisée en soubrette apparut, intimidée.
Sous la tenue noire et le tablier blanc, il n’y avait pas une soubrette de comédie mais bien une paysanne aux grosses mains rougeaudes, qui avait dû passer plus de temps aux champs que dans une maison bourgeoise. Elle se tenait gauchement, la tête basse, attendant les ordres, attitude qui gêna tant Mary qu’elle déclina l’invitation :
— Je vous remercie, mais ne vous dérangez pas…
Madame Chapelain n’insista pas et, comme la soubrette attendait toujours, elle jeta avec impatience :
— Eh bien, allez, ma fille !
La jeune femme disparut, madame Chapelain ajouta alors avec acrimonie :
— Pour le gros ménage, ça va, mais il ne faut pas lui en demander plus !
Mary faillit ironiser en abondant dans son sens : « On n’est plus servi, ma bonne amie ! », mais elle se retint et n’épilogua pas. Elle se sentait de plus en plus mal à l’aise en présence de cette personne pédante et méprisante. Pour un peu, elle aurait regretté de ne pas l’avoir laissée se dépatouiller avec les dockers.
La pauvre Annick qui avait cru trouver un avenir meilleur en lâchant les queues des artichauts pour celles des casseroles semblait servir d’exutoire aux humeurs de Madame. Elle devait commencer à penser qu’elle n’avait pas forcément fait le bon choix…
— Je ne vais pas m’attarder, dit Mary, j’ai moi-même un rendez-vous auquel je ne peux me soustraire. Cependant, avant de partir, je vous engage vivement à aller porter plainte. Au besoin, je vous servirai de témoin.
Cette perspective ne parut pas enchanter madame Chapelain. La voyant hésiter, Mary insista :
— En ne portant pas plainte officiellement, vous encouragez ce genre de comportement. Les forces de l’ordre vous le confirmeront : quand ils se déplacent, le problème est réglé rapidement, mais les voyous ne sont pas inquiétés par la justice. Croyez-moi, quand ces trois abrutis auront récolté six mois de taule, ils réfléchiront à deux fois avant de recommencer leurs fines plaisanteries !
— J’en parlerai à mon mari, promit madame Chapelain.
Mary hocha la tête d’un air approbateur.
— Vous ferez bien…
Elle jeta un coup d’œil admiratif sur la monumentale cheminée de pierre qui avait dû être arrachée à quelque ferme ou quelque manoir des environs.
— Vous avez une maison magnifique, vraiment…
— Oui, soupira madame Chapelain, mais je ne me vois pas vivre là-dedans toute l’année, comme le souhaiterait mon mari. Toutes mes relations sont à Paris et pour moi, vivre ici c’est un enterrement de première classe.
— C’est votre mari qui souhaite habiter ici ?
— Oui, il est originaire de Roscoff et j’ai comme l’impression qu’en revenant dans son village natal, il va du même coup retrouver ses vingt ans.
C’est monsieur Kériven qui aurait été content d’entendre sa belle ville traitée avec un tel mépris…
Elle soupira de nouveau et reprit :
— Il a même acheté un bateau !
— Ah, vous faites du bateau ? demanda Mary, surprise.
Madame Chapelain la toisa comme si elle avait proféré une incongruité.
— Moi ? Dieu m’en garde ! C’est inconfortable au possible, ça bouge tout le temps, pff ! Mais c’est l’occasion pour mon conjoint d’inviter ses copains. Elle haussa les épaules avec lassitude avant de conclure : Enfin…
Mary avisa une photo sur une console.
— C’est son bateau ?
— Ouais…
— Il est magnifique ! C’est un Swann ?
Madame Chapelain parut surprise.
— Vous vous y connaissez ?
— Un peu… C’est un 60 pieds ?
— Il paraît, dit madame Chapelain, désabusée. « C’est un Swann de 60 pieds ». Quand Charles a dit ça, il a tout dit.
Mary pensa : « Il peut ! La Rolls des croiseurs de plaisance ! Construit en Finlande… Un 18 mètres, c’est pas rien ! »
Madame Chapelain tendit la main à Mary avec une sorte de condescendance.
— À une autre fois peut-être…
— Qui sait… dit Mary.
Les convenances étaient sauves. La grande bourgeoise n’avait pas plus envie de voir le commandant Lester s’attarder dans sa belle maison que Mary n’en avait de s’y éterniser !
Elle s’installa dans la voiture aux côtés de Fortin et adressa un dernier salut de la main à madame Chapelain tandis que la petite Citroën reculait en faisant crisser le beau gravier blanc de l’allée.
5. Le contremaître.
6. Voir Il vous suffira de mourir, même auteur, même collection.