1 – Contact-2

1823 Words
Walter Beal est un chef de mission efficace et plus encore pragmatique, presque à l’excès. Dans l’absolu, tolérer un incident sur cette fonction-là serait une faute par omission, une forme de transgression passive à la sécurité optimale, la seule admissible. Mais je perçois la logique qui transparaît juste audelà, dans l’esprit de ceux qui veillent sur nous là-haut, en orbite : il s’agit avant tout de nous laisser dormir et de préserver notre temps de repos, une autre forme d’optimisation qui pourrait s’avérer plus payante, c’est-à-dire « plus » optimale encore, en cas de vrai coup dur. Car la vraie force de réflexion et d’analyse est constituée par nous cinq, ici, bien avant l’équipe du vaisseau en orbite haute, mais aussi avant nos propres machines et leurs signaux d’alerte, aussi sophistiqués soient-ils. Sinon, il y a déjà longtemps que nous ferions confiance à des robots ou à des drones téléopérés, pour ce type de missions d’exploration avancée. Nos technologies l’autoriseraient et pourraient remplacer l’homme jusque dans ses tâches quotidiennes ; néanmoins, nos alter ego mécatroniques resteront à jamais inaptes à assurer, je veux dire à assumer ce rôle et, plus qu’un simple rôle, cette responsabilité véritable au nom de laquelle nous, êtres humains, sommes à jamais irremplaçables. Tout simplement, nous ne pouvons nous permettre de nous faire représenter sur d’autres mondes par des machines. Un ambassadeur se doit d’avoir la même « chair », les mêmes sensations et les mêmes idéaux que ceux qu’il représente. Nous devons, nous devrons être là « en personne », en chair et en cervelle, à l’instant d’un premier Contact avéré. Quitte à improviser s’il le faut, perdant en froide logique programmée et en maîtrise formelle des paramètres émotionnels de la dite rencontre ce qu’on y gagnera en spontanéité et en humanité. Je parcours la circonférence du dôme, m’arrête quelques secondes face à chacune des pointes du trièdre défensif, au travers du FSFEC. J’évalue le risque d’un défaut qui affecterait l’un des chariots supportant le bulbe anti-sniper et son mât. À vue d’œil, rien ne cloche, n’entrave leur fonctionnement, ni ne trahit le moindre défaut de processus. Comme sur le radar d’un navire soumis au roulis, les centrales inertielles des bulbes et leurs circuits de traitement de signaux électro-optiques sont tout à fait aptes à rattraper un défaut d’alignement vertical dû au terrain. Rien à signaler, tout est calme. Rassuré sur ce point, je quitte enfin la paroi et me dirige vers ma console de travail, centre nerveux du dispositif. Sur le tableau de synthèse, chaque test affiché sur l’écran renvoie à un autre niveau d’information, voire à un processus de validation complémentaire plus exhaustif. Il suffit pour cela de sélectionner du doigt la ligne présumée en défaut. Indra se penche au-dessus de mon épaule. — Qu’en penses-tu, Rico ? Un peu tôt pour un verdict éclairé. Cela dit, certains paramètres sont déjà explicites. — Le circuit d’alerte, le buzzer et les périphériques sont OK, comme je pensais ; rien à voir avec un bug dans la logique de signalisation. S’il y avait eu un déclenchement intempestif, celui-ci apparaîtrait d’autant plus visible, lors d’une simulation de signal externe… — Très bien. Mais qu’en déduire pour nous, dans ce cas ? On en tient compte, ou on oublie ? Je réfléchis. Acquisition d’objectif réel ? Impossible, l’alerte n’est pas assez franche pour que l’anti-sniper nous ait caché un tel événement. Indra s’est encore rapprochée, intriguée comme moi, inquiète à coup sûr, malgré son habituelle maîtrise de soi. Parce que la situation ne l’est pas, habituelle, toute incertitude devenant facteur de trouble, dans la situation qui est la nôtre. Je perçois sa sueur légèrement musquée, et cet arrière-goût subtil de menthe ou de patchouli qui attise inconsciemment le désir. Son visage à deux doigts du mien, sa bouche entrouverte, presque haletante, une goutte perlant sur l’arête de son nez ; et ses yeux qui n’ont jamais paru aussi noirs. Elle a peur, ou n’en a jamais été aussi proche depuis que je la connais. Je dois faire ou dire quelque chose, de suite. Pour la rassurer, les rassurer tous les deux mais aussi rassurer les autres, là-haut en orbite. Ou alors, je dois réveiller Jasper. Pas d’autre alternative. Je lance le défilement exhaustif de la liste d’objets topographiques référencés dans la mémoire centrale. Mais le message à l’écran m’informe que celle-ci est restée vide : pas même le début d’une liste, rien à signaler. Les bulbes n’ont donc rien détecté qui soit « hors norme ». Alors quoi ? Indra m’observe sans un mot ; l’intensité de son regard devient gênante, autant que son silence haletant déteint sur moi, au point de m’oppresser. Alan partage quant à lui son attention entre la console et le désert extérieur, comme s’il se pouvait que déboule jusqu’à nous d’une seconde à l’autre, pour nous charger tel un taureau furieux, un organisme local capable de franchir le kilomètre de plaine rocailleuse nue alentour, sans que l’un de nos instruments de veille l’ait détecté plus tôt. Me revient alors une hypothèse a priori stupide ; celle d’une « dérive », d’un « recalage de référentiel » ? Lorsque, juste après l’atterrissage, se sont configurées les extensions externes du dôme, le trièdre a mémorisé un instantané tridi de la topographie locale, y incluant la moindre déclivité, bosse, courbure ou pierre dont l’ensemble constitue le paysage alentour, alternance de dunes et de plaques rocheuses affleurant, tout aussi dénudées. Cette modélisation a été rendue bien plus simple du fait de l’absence absolue de végétation et de sa dimension fractale quasi nulle. L’idée m’est alors venue d’un parallèle avec les déserts de la Terre ou, mieux que cela, avec les dunes de nos déserts. Peut-on croire qu’en l’espace de deux jours, la topographie ait évolué subtilement autour de nous, et que le vent en ait remodelé certains reliefs de façon infime, juste suffisante cependant pour perturber le référentiel généré par l’anti-sniper à son propre usage et venir altérer son propre horizon artificiel, en somme ? Je sais aussi que l’hypothèse d’une défaillance électronique de l’un des trois bulbes ne convient pas car le trièdre est redondant, en cas de panne d’une de nos unités. Pour recouvrer un champ couvert de 360° avec un taux de couverture nominal, il suffit que l’une des unités restantes se déplace sur son chariot chenillé et se repositionne de façon diamétralement opposée. Je lance vers Indra un regard ambigu, où se lit mon hésitation. — Je ne peux rien dire de définitif. J’aurais bien une piste à suggérer, mais elle est plutôt vague. Peut-être une affaire de dérive de référentiel ? Il faudrait que j’appelle Rudi ou un autre des géologues. — De référentiel, dis-tu ? Mais pourquoi ? Et qu’auraientils pu voir depuis là-haut ? Je médite ma propre réponse. Bien qu’improvisée, mon hypothèse me semble maintenant tenir à l’analyse des faits. Le problème résiduel est d’un autre ordre. Une forme de… piège. — Je voudrais savoir s’ils ont déjà une idée des phénomènes d’érosion, et de leur vitesse sur cette planète. Des relevés interférentiels, ou n’importe quoi d’autre qui puissent m’aider à savoir si sur cette planète, le profil géologique local en surface est vraiment stable dans le temps. — Si le terrain bouge, veux-tu dire ? — C’est un peu ça, oui. Je pensais au déplacement des dunes de sable dans un désert ou à tout autre phénomène discret du même ordre, en limite basse de visibilité ou de détection. — Mais, il n’y a même pas assez de sable pour ça ! s’exclame Indra. Juste de la roche presque affleurant, et sans doute pas assez de vent non plus pour… Alan réagit lui aussi, mais c’est pour replacer d’emblée le débat sur un plan plus technique et moins empreint d’émotions à fleur de peau. — Le référentiel topographique initial a été établi avant-hier ; ne peut-on pas le comparer à son état actuel, s’il s’avère qu’il ait vraiment pu… Alan s’est arrêté au milieu de sa phrase, soudain conscient de l’énormité qu’il allait prononcer. Il me dévisage, l’air désolé. Et je termine pour lui l’hypothèse qu’il n’ose plus énoncer. — Comparer ? Justement non, Alan. Le dispositif n’a pas été conçu pour comparer quoi que ce soit. Ou s’il le fait, c’est à son usage exclusif, dans son propre processus interne, et non pas pour en afficher une synthèse vers l’utilisateur. Le mieux que je puisse faire quant à moi, ce serait de le stopper pour le recaler sur de nouveaux paramètres… Une remise à zéro. Cela aussi est exclu. Il l’a bien compris, de même qu’Indra. Stopper tout le dispositif pour le recaler serait nous priver de la veille extérieure sur toute la durée de sa réinitialisation. Ce qui pourrait résoudre notre souci, si un événement tectonique à séquence lente avait pu déformer la topographie environnante en-deçà de la sensibilité de nos senseurs sismiques, mais nous mettrait aussi, durant deux bonnes minutes, à la merci de l’environnement local. Pouvons-nous prendre ce risque, alors que l’alerte fugitive peut aussi bien signifier… disons, tout autre chose, de bien moins innocent ; alors que, justement, avec ce doute non levé, c’est le pire moment imaginable pour se priver de nos yeux électroniques ! — Reste aussi la solution de bidouiller les réglages de sensibilité, ai-je avancé. Mais je n’ai aucun motif valable de jouer là-dessus, s’il s’agit simplement d’invalider un défaut qui réside… ailleurs, manifestement. — OK, tu as raison, appelons le Hawking, dans ce cas. Une liaison radio avec le vaisseau en orbite est intégrée à nos combinaisons, relayée par le dôme et destinée avant tout aux situations d’urgence. L’utiliser pourrait d’ailleurs nous jouer des tours, en révélant par exemple à un Contact hypothétique notre présence (et nos moyens de communications !) avant que nous l’ayons décidé ainsi, s’il s’avérait que cette planète ait un réel avenir pour nous. Le relais optique central sécurisé est bien plus efficace. Nous rejoignons tous deux la plate-forme de contrôle en mezzanine que nous baptisons « régie », ou « poste de pilotage », malgré l’absence de propulsion du dôme. — Stephen Hawking de dôme, pouvez-vous nous trouver un géologue ? L’opérateur nous répond sur-le-champ. De la même façon que sur le dôme, trois d’entre nous veillent en permanence, les liaisons radio font aussi l’objet d’une continuité d’écoute à bord du vaisseau en orbite. Ce qui n’offre pas nécessairement le secours attendu sans un certain délai de réaction, dans chacune des spécialités que nous pouvons être amenés à solliciter. — Vous voulez parler à Rudi Steffinger, c’est ça ? — OK, Rudi conviendra parfaitement. Ou Karol Neumann, à l’occasion… — Attendez une minute, j’envoie quelqu’un le chercher. Nous n’aurons jamais l’occasion d’exposer nos soucis à Rudi ou à sa consœur Karol, nos deux géologues restés sur le Stephen Hawking et qui y poursuivent les relevés orbitaux, du moins, pas dans des conditions de sérénité acceptables. Car la trille aiguë du buzzer central vient de déchirer le silence qui a suivi mon appel radio, et j’ai senti l’adrénaline affluer d’un coup dans mes veines. Alerte. Réelle, cette fois. Un Contact ? Y sommes-nous ? Est-ce le Grand Jour ? Mon sang ne fait qu’un tour. Je me rue vers la console, tel un marin à son poste de combat, que ce soit à la passerelle ou sur un dispositif de lancement d’armes. Ma passerelle à moi, c’est la console de l’anti-sniper qui nous offrira sans doute les toutes premières images du Contact dans une poignée de secondes. — Alerte niveau cinq ! beugle Alan d’un ton assourdissant, bizarrement réverbéré par le film hémisphérique comme sous une cloche de matériau composite. Puis il se rue sur Jasper et le secoue par les épaules cependant que Séréna, qui venait à peine de se coucher, bondit hors de son matelas senso-isolant. Malgré l’isolation sensorielle, sans doute a-t-elle entendu l’appel, et, sans perdre de temps à se renseigner, elle rejoint d’un bond souple son propre poste. Une forme nouvelle d’appréhension m’étreint la gorge, et je perçois le grognement ténu de ma pompe dorsale soufflant la sueur entre peau et combi. Stress ultime, peur de l’inconnu, incontrôlable malgré tout mon passé, ma formation lourde, et toute ma volonté d’être vivant, intelligent et sensible à la fois. Vient en effet de s’initier une phase cruciale, l’instant émouvant entre tous dans la vie d’un KOALA : celui du tout premier contact avec une autre forme de vie, sur un monde étranger. Nous sommes venus à ZC789. Et ZC789 nous répond. Contact !
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