VI
L’ÎLE
Une île a toujours des parfums de mystère que le continent n’aura jamais.
Si c’est aujourd’hui une île, elle ne l’a pas toujours été. Il y a des millénaires, l’île de Téviec était rattachée à la terre. Quand la civilisation avait pris pied sur la presqu’île de Quiberon, Téviec était là, gardant ses secrets que la mer avait su conserver si longtemps.
Un homme aux cheveux courts, coupés en brosse et à l’allure athlétique attendait sur le haut de la dune. Il avait la position naturelle du militaire au repos. Les bras dans le dos, l’homme regardait l’île de Téviec. Perreire sut tout de suite que c’était Mat, le chef du commando dont lui avait parlé Sécardin.
Mat se retourna et accueillit Perreire, sans même se présenter.
— Le zodiac nous attend, il faut vous habiller.
— Vous avez déjà fait les repérages ? hasarda Perreire.
— Nous sommes là depuis vingt-quatre heures, toute l’équipe est en place.
Perreire détestait naviguer. La grande bleue lui faisait peur.
La combinaison en néoprène que lui tendait Mat laissait présager qu’il allait être mouillé sur le bateau ou qu’il allait devoir se mettre à l’eau. Perreire prit la combinaison et l’enfila prestement, il voulait donner l’impression d’être dans son élément.
Il agissait avec assurance. Il avait appris à cacher ses peurs. Ses angoisses, il les gardait en lui. Certains éléments naturels comme la mer l’effrayaient. Mais, s’il n’aimait pas être sur l’eau, il se surprenait à prendre plaisir à plonger. Le monde du silence l’apaisait, alors que la surface de l’océan le tourmentait. Il n’était pas rationnel et avait appris à vivre avec ses contradictions.
Deux jeunes sauveteurs en mer s’approchèrent d’eux.
— Bonjour, vous partez en plongée ? leur demanda l’un des sauveteurs en s’adressant à Mat.
— Oui, nous sommes à deux zodiacs. Le premier est déjà derrière l’île.
— Les fonds sont magiques, surtout au large de la fosse sous-marine, près de l’île.
— Depuis deux jours, on se régale.
Les jeunes s’éloignèrent, ils ne prêtèrent pas plus d’importance aux deux plongeurs, l’océan était calme ce matin-là, sans aucun danger.
L’embarcation passa la barre et prit de la vitesse.
Les deux occupants volaient au-dessus de l’eau, les embruns les trempaient littéralement.
Mat pilotait avec assurance, il paraissait décontracté. Perreire était debout, il tenait fermement une barre d’acier qui protégeait le volant. Il demanda à Mat :
— Vous savez qu’il a été retrouvé ?
— De quoi vous parlez ?
Perreire comprit que Mat n’était pas au courant. Le réseau cloisonnait. Il ne savait sans doute rien. Pourquoi aurait-il su ? Cette mission n’avait pas de lien évident avec l’incroyable réapparition d’un mort que tous croyaient à jamais disparu.
— Vous avez retrouvé quoi ? cria Mat.
Le bruit du moteur et des vagues rendait la discussion difficile. Ce qui arrangeait Perreire. Il se mit à hurler :
— Retrouver le moral pour cette nouvelle journée d’exploration sous-marine !
— Disons plutôt que mes hommes ont du mal à garder le moral, nous nous relayons pour plonger mais rien…
Perreire était surpris qu’ils n’aient encore rien trouvé. Pourtant, dès que le réseau avait eu la dernière localisation du bateau, Sécardin avait tout mis en œuvre.
Avec discrétion, il avait lancé une équipe de plongeurs confirmés. Mat était un ancien commando de marine et les cinq hommes qui l’accompagnaient étaient des professionnels.
Mat vociféra pour se faire entendre, entre le bruit des vagues et celui du moteur :
— Nous avons établi un camp de base sur l’île ! Comme c’est un site naturel protégé, nous avons préféré faire dans l’équipement léger.
Pour Perreire, jouer les touristes, c’était la meilleure façon de passer inaperçu. Un bateau d’assistance technique était basé plus au large. Il valait mieux garder les distances pour ne pas éveiller l’attention.
Le zodiac accosta sur l’unique petite plage de l’île, elle était déserte. Perreire posa le pied sur le sable blanc, fin et chaud. Il suivit Mat qui se dirigeait vers la dune. Des centaines d’oiseaux y avaient élu domicile. L’endroit était empreint de magie. Il y a plus de huit mille ans, Perreire savait que des hommes y avaient enterré leurs morts. On y avait retrouvé une dizaine de sépultures avec vingt-trois squelettes. Ces hommes des premiers âges avaient vu là un lieu sacré. Ils recherchaient peut-être la même chose que lui… Depuis la nuit des temps, les hommes voulaient comprendre. Si le bateau avait coulé ici, ce n’était pas le hasard. Il était encore trop tôt pour expliquer au chef du commando, ce pourquoi ils étaient là.
Mat profita d’être à terre pour commencer à questionner Perreire.
Bien que du genre à exécuter les ordres, les instructions lui avaient paru un peu trop laconiques.
— Il nous a été demandé de localiser une épave de dix mètres de long, à un mille, au sud-ouest de l’île de Téviec. Il commence à être temps de m’expliquer quel type d’épave nous cherchons. C’est un bateau ou, pourquoi pas, un petit avion. Avec mes hommes, je me pose des tas de questions. D’autant plus que nous travaillons à l’aveuglette, nous n’avons absolument rien repéré au sondeur.
— Je suis sûr que vous avez réfléchi à des tas d’hypothèses… Je vous écoute.
— Je ne suis pas là pour jouer aux devinettes, si vous voulez que nous trouvions quelque chose, il faudrait être plus clair.
Perreire ne répondit pas, ce qui agaça Mat qui monta le ton d’un cran.
— A moins que vous ne soyez comme nous. On ne vous a rien dit, n’est ce pas ?
— Ce que je sais, vous le saurez très vite, si vous réussissez à situer l’épave.
Mat tourna les talons. Il se demandait ce que Perreire venait faire ici. Il ne lui serait d’aucun secours. Bien que ce Perreire ait environ la trentaine et un physique athlétique, il boitait et traînait la jambe. Il ne pouvait pas courir et avait certainement peur de naviguer. Mat avait cru discerner de la crainte dans ses yeux lorsqu’ils étaient sur le bateau.
Perreire, silencieux, réfléchissait. Il était lui aussi perplexe. Il se dit que, si au radar, il était impossible de déterminer l’emplacement de l’épave, c’est parce qu’il n’y avait probablement rien ici. Le bateau avait disparu mais peut-être pas coulé, ni ici ni ailleurs.
Les faits n’étaient pas suffisamment clairs pour établir ce qui s’était passé réellement le 15 juin. La dernière position du bateau indiquait cet endroit précis, il y a deux jours. Ce 15 juin, la mer était calme, le professeur Barry et son collaborateur faisaient des recherches océanographiques au large de Téviec. Barry avait contacté par téléphone leurs bureaux à Paris, en indiquant qu’ils avaient fait une découverte archéologique surprenante et qu’il les recontacterait dans quelques heures. Il n’avait jamais repris contact. Le voilier n’était jamais rentré au port et toute tentative pour les joindre avait été vaine. Seule piste, la localisation satellite de la dernière conversation qui était précise : « A un mille au sud-ouest de l’île de Téviec. »
Les opérations de plongée commencèrent. Les heures s’égrenaient sans que rien ne les distingue les unes des autres. Les plongées se succédaient.
En fin d’après-midi, la fatigue commençait à se lire sur les visages des hommes assis dans les deux bateaux mouillés sur zone. Ils avaient tous hâte que cette journée prenne fin. Les cinq hommes attendaient impatiemment que la dernière équipe remonte.
Perreire et Mat formaient cette dernière équipe.
Quand Mat avait proposé à Perreire de descendre avec lui en fin d’après-midi, il l’avait fait comme pour lancer un défi à Perreire. Mais ce qui l’avait surpris, c’est que Perreire acceptât sans dire mot, paraissant même ravi de pouvoir enfin servir à quelque chose.
Tandis que l’ambiance était morose en surface, les deux plongeurs palmaient à douze mètres de profondeur dans un chaos de blocs formant une sorte de petit canyon. Les fonds étaient clairs. Soudain, Mat se retourna puis fit un signe à Perreire. Il avait repéré quelque chose. Perreire s’immobilisa et vit son équipier pointer son fusil de chasse dans sa direction, il était prêt à tirer. En un éclair de seconde, Perreire songea que sa dernière heure était venue, Mat allait le tuer. Il allait mourir d’une flèche en pleine tête. La flèche partit, frôla son masque et atteint sa cible. Perreire tourna la tête et vit le poisson. Le congre qui faisait plus de deux mètres de long sortait sa gueule blessée d’un trou dans la roche. Affaibli, il s’éloigna de l’entrée d’une grotte. Tout s’était passé très vite, Mat venait de sauver la vie à Perreire.
Ils étaient venus là pour trouver une épave et se retrouvaient face à un monstre marin. Le congre gardait l’accès d’une sorte de caverne suffisamment large pour que deux hommes puissent se frayer un chemin. Les deux plongeurs s’approchèrent de l’entrée et s’y engouffrèrent prudemment.
La grotte était sombre et l’éclairage de leurs lampes était insuffisant pour leur permettre d’avancer en confiance. Perreire éclaira la paroi sur sa droite et vit un premier dessin. Mat le vit en même temps que lui, ils restèrent à se regarder, tous les deux médusés de ce qu’ils avaient découvert. Ils voyaient la silhouette d’un homme, peinte sur la roche. Cette silhouette faisait environ quarante centimètres de haut et deux empreintes de mains blanches étaient placées sous le personnage. Perreire appliqua sa paume droite sur la paroi pour couvrir l’emplacement de l’empreinte. Sa main couvrait le dessin et suivait parfaitement la trace des doigts, elle était de la même taille que la sienne.
Perreire balaya le tunnel avec un faisceau de lumière. Il vit qu’il n’y avait pas une mais plusieurs peintures rupestres tout autour d’eux.
Pendant que Perreire éclairait la grotte, Mat lui fit signe qu’il allait prendre des photos de la paroi. Il se mit à mitrailler au hasard.
Plus ils progressaient, plus la grotte se rétrécissait. Ils s’enfoncèrent dans l’obscurité sur une quinzaine de mètres de long. Ils étaient dans un boyau qui faisait deux mètres de haut. Les peintures étaient nombreuses et recouvraient presque totalement la paroi. Les dessins représentaient des scènes de chasse, des hommes, des animaux, des archers poursuivant des cerfs et des mains. Sur chaque scène, il y avait des traces de doigts. L’ensemble donnait l’impression de se trouver au centre d’une foule de mains positionnées au gré des scènes peintes. Les empreintes étaient blanches, comme si un homme avait joué l’artiste en trempant ses doigts dans la peinture pour laisser son empreinte partout. Il y avait là une logique que Perreire devinait. La créativité des artistes faisait percevoir un message laissé par des hommes, il y a des milliers d’années.
Perreire était comme hypnotisé par la beauté des traits, des contours et des lignes, par la luminosité des couleurs à dominante rouge et noire, par ces mains blanches parsemées sur la paroi.
Mat attrapa le bras de Perreire et lui fit un signe. En tapotant sur son profondimètre, il lui indiqua qu’il était temps pour eux de remonter. Ils firent demi-tour avant d’avoir distingué le bout du tunnel.
A la surface, le soleil couchant colorait la mer de rouge sang. Nous étions le 17 juin, il était 22 heures. Perreire et Mat venaient de découvrir le passage.