V
L’OBÉISSANCE
Quels sont les hommes qui ont le plus marqué l’Humanité ? Ceux qui se sont soumis aux ordres ou ceux qui ont désobéi ?
A moins de six kilomètres de la plage de la découverte macabre, une voiture de sport fonçait à vive allure sur la départementale. Perreire appuyait sur l’accélérateur sans trop réfléchir, ses pensées étaient ailleurs.
La sonnerie de son portable lui fit faire un écart sur la route. Il freina brusquement et arrêta son coupé sur le bas-côté. Il décrocha et reconnut tout de suite la voix grave de Sécardin.
— Perreire ?
— Oui.
— Le corps de Vanier a été retrouvé, tôt ce matin.
— Vanier ! C’est incroyable, vous êtes bien sûr que c’est lui ? s’exclama Perreire.
— Oui, tout indique que c’est bien lui. Le lieu où a été retrouvé son cadavre ou plutôt ce qu’il en reste et certains indices le prouvent.
— Quels indices et puis, on l’a découvert où ?
— Sur une plage à quelques kilomètres de Téviec. Et vous, où êtes-vous ?
— Je rentre sur la presqu’île de Quiberon. Je ne le crois pas, Vanier a été tué ici ? Mais qu’est-ce que je dois faire ? Je fonce là-bas ?
— Non, vous ne faites rien, nous nous en occupons. Vous poursuivez votre mission comme prévu. Vous êtes attendu sur l’île de Téviec, il faut faire vite.
L’homme raccrocha, laissant Perreire sur sa faim.
Il allait faire chaud, Perreire sentait déjà la chaleur lui peser. Il devait quitter sa voiture au plus vite pour prendre l’air. Il avait un besoin urgent de s’éclaircir les idées.
Il ouvrit la portière et sortit avec peine de son coupé. Sa hanche lui faisait toujours aussi mal, depuis si longtemps ! Marcher l’aiderait à réfléchir, il enjamba un parapet et se fraya un chemin dans la lande.
Il n’arrêtait pas de se répéter que ce n’était que le hasard, une coïncidence inimaginable. Pourquoi, justement aujourd’hui, après tant d’années, le passé resurgissait-il ? Vanier, disparu depuis vingt ans, était mort ici, assassiné. Depuis vingt ans, il avait cru que Vanier s’était lâchement envolé. Il avait eu tort et il s’en voulait. Le réseau lui commandait de poursuivre sa mission, comment le pouvait-il après l’annonce d’une telle découverte ?
Il n’arrêtait pas de se dire qu’il n’était qu’un pion, un simple maillon de leur chaîne. La force du réseau ne résidait-elle qu’en une chaîne de maillons comme lui ? Il avait envie de tout foutre en l’air et de se précipiter pour voir de ses yeux le cadavre de Vanier.
Il retourna à sa voiture en boitillant. La sueur perlait sur son front mais ce n’était pas la moiteur de ce début de journée qui en était la cause.
Il s’assit face au volant, les yeux dans le vague. Il ne savait pas que faire : suivre les ordres et se rendre sur l’île ou vérifier par lui-même que c’était bien le cadavre de Vanier que l’on venait de mettre à jour…
Les ordres, il les avait toujours suivis, à la lettre, comme un bon petit soldat. Mais était-il vraiment un bon petit soldat ? Il en faut des soldats, lui avait toujours répété son père. Les héros, ils gagnent les guerres.
Les paroles de son père lui revenaient en mémoire : « Toi, mon fils, tu vas apprendre à obéir. Dans la famille, on sait ce que c’est que la discipline. »
Tant d’années à suivre les ordres ! Il ne s’en était jamais plaint jusqu’à aujourd’hui. Son père avait-il raison ? La discipline est-elle la seule vérité ? Avec le réseau, il avait trouvé cette vérité.
Son père le hantait toujours. Il pensait si souvent à celui qui l’avait si peu aimé. Le visage de son père s’associait toujours à une scène de son enfance. Une fois encore, elle lui revint violemment en pleine face. Il colla son visage sur son volant, les yeux fermés, une larme mouilla le cuir du siège.
Perreire se revoyait enfant dans la maison familiale.
A sept ans, il était frêle et trop chétif. Il ne l’avait pas fait exprès, elle était tombée toute seule la photo de Kipling. Il avait encore les cris de son père trop présents en lui.
— Demande pardon, excuse-toi, à genoux !
Le nez au milieu du verre brisé, l’enfant qu’il était pleurait en demandant pardon.
Il revoyait le ceinturon que son père avait défait des passants de son pantalon. Il avait encore devant les yeux, la terrible boucle, une suite de petites étoiles aux branches tranchantes.
Toute la scène était gravée à jamais dans sa mémoire d’adulte, son père maintenant son pantalon de sa main gauche et faisant balancer la ceinture de la droite. Le cuir qui claque sur ses côtes encore et encore. La chute. « Il faut que je me relève ! » Il avait encore à l’oreille le bruit du coup qui le fit basculer. La violence était dans sa chair. Il ressentait une douleur, là, sur le côté. Il avait trop mal pour hurler. Des larmes coulaient sur ses joues. Il avait sept ans, il savait qu’il devrait obéir toute sa vie pour arrêter la douleur.
Il s’était évanoui et s’était réveillé bien plus tard sur le carrelage glacé de la cuisine. Il était seul, son père avait calmé sa soif d’obéissance. Lui, il était si petit pour tout comprendre…
Aujourd’hui que son père était mort, chaque jour où sa hanche lui faisait mal lui rappelait celui qui lui avait appris l’obéissance. Depuis, il n’avait cessé de penser à Kipling, combien de fois avait-il récité le poème « Tu seras un homme, mon fils »… Il ne savait pas s’il avait réussi à être homme au sens où son père l’entendait, mais il savait que son géniteur avait perdu son fils, le jour de ses sept ans. Le fils était mort sur le carrelage d’une cuisine.
Perreire tourna la page de son passé et regarda au-delà du pare-brise de son coupé sport. Peut-être, un jour, arrêterait-il de suivre la route ?
Le jour n’était pas venu.
Nous étions le 17 juin, il était neuf heures trente du matin, il tourna la clé de contact et redémarra. Il était à six kilomètres du cadavre du professeur Vanier mais ce n’était pas vers lui qu’il devait aller.
Sa mission serait longue et, pourtant, il avait si peu de temps pour agir…