IV. La curiosité

2629 Words
IV LA CURIOSITÉ L’homme est un être curieux, il n’a de cesse de vouloir comprendre. Le mystère attise cette curiosité au plus haut point. Elle peut devenir jouissive et aller jusqu’au voyeurisme. Émi était assise côté passager, dans une grosse américaine et trouvait cela incongru. Cette voiture était bien étrange et, si elle allait comme un gant à son propriétaire, elle cadrait peu avec la fonction de commissaire. Maurier avait une conduite sportive, absolument pas adaptée à la sinuosité de la petite route qui longeait la falaise. Dès qu’il ouvrait la bouche pour parler, il regardait Émi et quittait la ligne blanche des yeux, cela la rendait nerveuse. Elle fixait la route pour deux et les crissements de pneus lui résonnaient dans la tête. Elle n’avait qu’une hâte, c’était d’arriver à destination et en un seul morceau. Maurier pointa du doigt un promontoire sur la falaise : — Nous arrivons au Camp des Vénètes… Nous serons à la plage dans quelques minutes. Émi avait le mal des transports et n’ouvrit pas la bouche. Accroché au rétroviseur, tout un petit attirail tintait, brillait et sautait en suivant les virages. Un chapelet de perles dansait devant ses yeux. Sa danse suivait les courbes sinueuses de la route. Le chapelet n’était pas seul mais accompagné d’une chaîne où pendait une grosse bague en argent. La chevalière était sertie d’une sorte de blason et d’une inscription en arabe. Émi détourna les yeux de la quincaillerie, source de ses nausées. Elle décrocha un premier mot : — Oui, les Vénètes, je savais que ce campement existait, mais je ne l’avais pas précisément localisé. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui parlait de ce camp. Elle n’en avait vraiment rien à faire ! Et puis, pourquoi ne lui donnait-il pas de précisions sur le squelette ? Ouvrir la conversation sur le sujet devenait urgent mais l’urgence était freinée par le personnage. Ce commissaire aux allures de star de western américain la mettait mal à l’aise. Plongée dans un brouillard, elle rêvait de poursuivre sa nuit mais elle ne le pouvait pas. Les yeux grands ouverts, elle faisait mine d’écouter tout en se concentrant sur sa fonction de copilote impuissant. Maurier poursuivit : — Cette pointe rocheuse que nous apercevons devant nous s’appelle Beg en Aud, “la pointe en mer” en breton. Les Vénètes y avaient établi leur quartier, c’était juste avant que les Romains ne débarquent sur cette côte. Émi songea que la conversation prenait une tournure surréaliste, il l’avait sortie du lit pour la traîner en visite guidée ! Ce commissaire avait-il raté sa vocation de pilote de rallye pour car de touristes ? A moins que, sans en avoir l’air, il essayait de lui ouvrir une porte pour qu’elle s’y engouffre… Savait-il qu’elle était une experte de la période gallo-romaine ? Il connaissait son nom, sa profession, son numéro de portable et quoi d’autre encore sur elle ? Émi ne savait pas vraiment quoi penser de cet homme qui lui parlait de Romains, sans lui dire exactement qui il était et comment il était arrivé jusqu’à elle. En proie à toutes sortes d’interrogations, elle calma le jeu. Sa tendance à voir le mal partout prenait le dessus et elle se faisait souffrir pour rien. Profiter pleinement de chaque minute de sa journée d’anniversaire serait plus positif. Pour savoir quelle attitude adopter, la superstition lui était généralement d’un grand secours. Elle regarda le chapelet accroché au rétroviseur. S’il se balançait trois fois de suite sur la droite sans toucher la bague, elle continuerait la conversation sur l’histoire locale. Sinon, elle n’ouvrirait la bouche que pour prononcer le mot “squelette”. Superstition oblige, elle fit ce qu’elle s’était promis. Son guide poursuivit : — Vous qui êtes une historienne, vous devez tout savoir ? Le chapelet avait fait la farandole par trois fois, frôlant la bague sans la toucher. Émi reprit le fil de sa conversation de salon sur l’Histoire. — Tout, je ne sais pas qui pourrait se targuer de tout savoir… Moi, je m’essaie à lever le voile sur des petits bouts d’histoires. L’histoire avec un grand H est une suite de ces petites histoires. Tenez, ce camp des Vénètes dont vous me parlez est un élément qui participe à retracer une période de l’Histoire. Les Vénètes y ont bataillé ferme face aux assauts des Romains, enfin d’après “La guerre des Gaules” de Jules César. Justement, je mène des recherches au laboratoire de Protohistoire de l’Ouest de la France et je suis spécialiste de cette époque, précisément. — C’était quand, cette Protohistoire ? — La période est fluctuante. Pour la Préhistoire, c’est plus clair, c’est l’Histoire des peuples sans écriture. Pour la Protohistoire dont je vous parle, c’est variable selon la région étudiée. On dit que c’est l’Histoire de peuples sans écriture mais qui étaient les contemporains de peuples maîtrisant l’écriture. En Bretagne, quand des hommes dressaient des menhirs et ne connaissaient pas l’écriture, d’autres, au Proche-Orient, la maniaient déjà très bien. Vos Vénètes font partie de mon champ de prédilection, disons, gallo-romain. Émi était hypnotisée par la bague, elle venait de frapper trois fois de suite le chapelet. Elle était maudite. Maurier de son côté, tira une moue, preuve de sa perplexité. Il continua son interrogatoire : — Soyez plus claire, cette Protohistoire, c’était il y a combien de millions d’années, ici en Europe ? — De 2500 ans avant Jésus-Christ à l’arrivée des Romains en 52 avant Jésus-Christ. Elle s’arrêta de parler, le commissaire savait maintenant tout sur la Protohistoire. La causerie prit définitivement fin lorsque la voiture fit quelques embardées sur un chemin de galets. L’arrivée sur un parking caillouteux marqua le gong du début de l’aventure. Maurier freina et fit crisser les pneus en soulevant une tonne de poussière. Il gara la grosse américaine blanche au milieu des camping-cars parqués en face des dunes. Émi sortit avec élégance de la voiture, telle une star de Hollywood prête à se faire acclamer par la foule. Mais l’heure matinale rendait le public bien maigre. Elle fit quand même son petit effet sur le seul public masculin qui traînait sur la dune, un jeune surfeur blond aux allures d’Australien. Se sentant regardé par le blondinet, elle se mit à respirer l’air pur en faisant jouer ses boucles brunes. Maurier la regarda du coin de l’œil, il était le deuxième spectateur, visiblement attiré par les courbes parfaites de la jeune femme. Émi fit son petit cinéma trente secondes. Elle bulla, tout en songeant qu’elle ne voyait pas encore la mer mais qu’elle l’entendait et pouvait la sentir. Des surfs posés le long du fossé herbeux laissaient présager des vagues, les vacances en somme. Puis la bulle s’envola et elle redescendit sur le sol poussiéreux du parking. Elle n’avait plus qu’une hâte c’était de se retrouver sur la plage pour qu’on lui explique enfin cette urgence qui l’avait fait sortir du lit si tôt. Émi emboîta le pas pressé de Maurier. Ils suivirent un chemin serpentant sur la dune qui menait tout droit à nulle part, dominant l’à-pic d’une falaise abrupte. — Nous descendons par là, proposa Maurier. — Par où ? Il n’y a pas d’accès ? — Suivez mes pas et soyez prudente ! La mer a monté et la crique de Por Rhu n’est plus accessible par la grande plage. Nous ne pouvons plus y arriver que par ce passage. C’était un escalier naturel, formé de marches rocheuses plus ou moins espacées, creusées par le passage répété des hommes. Le chemin était escarpé, les roches étaient glissantes et friables. Arrivé tout en bas, l’étroitesse de la crique rendait la falaise irréelle et monumentale. Émi leva les yeux, son regard se posa sur un petit homme avec un affreux chien qui les regardait de là-haut. Il avait un comportement à la limite du suicidaire, tant il se penchait pour tenter de voir ce qui se passait en bas. La petite anse était formée de deux parties. Ils contournèrent un pic de roches pour accéder à l’endroit où ils étaient attendus. Il y avait là cinq gendarmes et une femme en civil qui s’activait sur un petit carré de sable. Émi remarqua que le plus jeune des gendarmes semblait mal à l’aise. Il sautillait sur place dans son uniforme bleu et ses chaussures vernies étaient pleines de sable. Le lieu était magnifiquement calme et sans aucun recoin. Émi resta fixée sur les sauts de cabri du jeune gendarme. Elle songea, amusée, qu’il était coincé dans un site naturel, pris d’un besoin urgent qui l’était tout autant. Émi se tenait discrètement derrière Maurier et attendait que le groupe s’intéresse à eux. La seule femme de la petite troupe s’approcha des deux nouveaux venus et se présenta d’un ton sec et autoritaire : — Hélène Boutet, du laboratoire médico-légal d’expertise de Nantes, vous êtes certainement de la brigade d’intervention spéciale ? — Oui, exactement, je suis le commissaire Maurier et je suis venu avec Émilienne Chapelain qui est protohistorienne et peut nous aider. Émi resta dubitative devant les propos de cette femme ; que pouvait bien être cette brigade d’intervention spéciale à laquelle elle faisait allusion ? Elle écoutait en silence, tout en dévisageant son interlocutrice. Hélène Boutet était une petite rousse, toute en rondeurs. Elle parlait avec beaucoup d’assurance, expliquant qu’elle avait été dépêchée par le laboratoire d’expertise pour venir constater la découverte d’un cadavre. Par chance, elle se trouvait en vacances sur la côte et elle avait pu arriver sur les lieux très rapidement. Elle expliquait à Maurier ce qu’elle avait fait depuis son arrivée, avec quelle minutie elle avait découvert centimètre par centimètre, le crâne, l’éclat planté dans ce crâne, le haut du squelette, les ossements du bras gauche tout d’abord puis le haut du droit et tout le bras. Elle tournait par moments la tête vers Émi mais s’adressait plus particulièrement à Maurier, cherchant son approbation. Elle avait mené son travail à bien et attendait que, d’un signe, d’un hochement de tête, Maurier acquiesce. Émi, quant à elle, n’écoutait plus, elle n’espérait plus qu’une chose que cette femme déplace son petit corps dodu et lui laisse enfin voir le squelette. Mais la petite rousse continuait à parler. Ces paroles semblaient ne pas devoir s’arrêter, tant elle donnait de détails sur la minutie du travail accompli pour ne pas détériorer les os. Maurier acquiesçait avec politesse mais il pensait comme Émi : « Comment faire cesser ce flot de paroles ? » Il interrompit la petite rousse : — La mer monte, ne devrions-nous pas agir vite ? Émi qui, jusque-là, n’avait pas porté le regard sur Maurier, le fixa et le remercia d’un clignement de paupières. La femme se poussa et dit : — Vous voulez le voir ? — Oui, rapprochons-nous, fit Maurier en avançant de deux pas. L’expression du visage de Maurier trahit son étonnement. Il entrouvrit la bouche et ânonna : — Vous nous avez parlé de la pointe de métal plantée dans le crâne mais qu’est-ce que ce bracelet à côté du poignet droit ? Et cette chaîne ? — La chaîne est reliée à une menotte sécurisée. Ce qui est étrange, c’est qu’elle soit restée au même niveau que les ossements du poignet. Il y a quelque chose d’accroché à la chaîne, que je n’ai pas encore mis à jour. Notre squelette n’a pas l’air d’un quidam tombé du haut de la falaise. Et d’une, il a été tué d’une pointe de métal ou plutôt d’une flèche et de deux, il y a cette menotte qu’il a au poignet. Maurier se tourna vers Émi et lui demanda : — A votre avis, mademoiselle Chapelain, ce cadavre est là depuis combien de temps ? Émi sourit, cela faisait belle lurette qu’on ne l’avait pas appelée mademoiselle, cela lui plut. Elle passa sa main dans sa chevelure et se mit à triturer une de ses boucles brunes. Elle prit enfin la parole. — Je dirais au moins deux ans mais ce pourrait être vingt ou plus, la décomposition d’un corps est très rapide, lui répondit Émi spontanément. Elle s’y connaissait plus en squelettes datant de quelques milliers d’années mais cette réponse suffisamment vague lui paraissait crédible. La petite rousse reprit la conversation en main et intervint : — Je pense comme vous, cependant je pencherais plus pour une vingtaine d’années. Nous serons fixés après une datation au carbone 14. De plus, l’homme a de magnifiques plombages aux molaires, ce qui peut nous aider à l’identifier. Nous analyserons non seulement ses empreintes dentaires mais aussi ce bracelet métallique. Le gendarme le plus gradé de la troupe se tourna vers Maurier. — Cet homme a été certainement assassiné ; toutefois, c’est bizarre… — Comment cela bizarre ? s’exclama Maurier. — Oui, pourquoi ne l’a-t-on pas retrouvé bien avant ? Maurier, avec beaucoup d’aplomb, dit fermement : — Une seule explication, l’accident, enfin le meurtre a eu lieu en hiver. Le sable a pu recouvrir le cadavre de quelques centimètres, puis de plus en plus, au fil des années. D’ailleurs, même l’été, personne ne doit remuer le sable ici. La côte est escarpée, dangereuse et ce n’est pas un terrain de jeu propice aux châteaux de sable ! — A moins que ce ne soit le meurtrier qui ait enfoui le corps ici ? Émi commençait à trouver la tournure des choses intéressante. Cela valait peut-être la peine de s’être levée à l’aube pour voir ce squelette bien mystérieux… En ce moment, elle avait besoin d’un peu de piquant dans sa vie et cette matinée commençait bien côté piment. Elle détestait l’ennui et, pourtant, depuis quelque temps, c’était devenu un peu trop son lot quotidien. Ce qu’elle n’arrivait toujours pas à saisir c’est ce pourquoi elle était là. En quoi la police avait besoin de son expertise dans cette affaire ? La flèche peut-être, la pointe était étrange… Il aurait fallu la voir de près. Elle lui faisait penser à une flèche ancienne… bien que le métal parût tout à fait contemporain. Émi s’agenouilla pour regarder de plus près. Elle réfléchit à haute voix : — La chaîne sert d’attache à quelque chose, je crois que c’est une poignée de mallette. La femme du laboratoire se mit à repousser le sable et mit à jour une poignée de cuir usée par le temps. — On dirait un attaché-case… murmura Maurier pas très sûr de ce qu’il venait d’annoncer. Émi tira avec force sur la poignée, elle était coincée sous une roche qui affleurait maintenant. — Il faut m’aider, en soulevant la pierre, proposa Émi. — Qu’est-ce que vous faites ? Bon sang, mais faites attention au squelette ! lui cria dans les oreilles la petite rousse qui se voulait l’experte de l’équipe. Aidés des gendarmes, ils soulevèrent la roche et dégagèrent une mallette en acier. On pouvait imaginer qu’elle avait été recouverte d’un cuir noir, à en juger par les traces de grains lisses et sombres de la peausserie que l’on apercevait par endroits. L’attaché-case était en acier trempé, ce qui lui avait permis de rester intact face aux assauts de la nature et du temps. Un des gendarmes se hasarda à demander si on pouvait l’ouvrir. Tous pensaient la même chose. Poussé par la curiosité, un homme seul découvrant l’objet l’aurait aussitôt ouvert. Mais là, la curiosité collective menait à l’inaction. Le plus petit des gendarmes, plus sage ou plus craintif, s’avança et dit à voix basse à son supérieur : — Et si c’était dangereux, un gaz toxique ou une bombe ? — De toute façon, cela ne paraît pas si simple. Il semble y avoir une serrure avec un code chiffré. Alors on va devoir l’embarquer au poste de police, lui rétorqua le supérieur. — Oui, c’est ça au poste et très vite ! Le cri inattendu du plus jeune des gendarmes venait du cœur et aussi d’un peu plus bas. Émi le regarda, compatissante. Le jeune bleu dansait toujours la danse de Saint-Guy. Maurier intervint dans l’urgence et proposa d’un ton assuré : — Je vais ramener la mallette avec moi, c’est une pièce à conviction. Nous avons des spécialistes à la brigade qui sauront comment agir. Il y eut un petit brouhaha sur la plage et des hochements de tête dans tous les sens. Cela sembla satisfaire la petite équipe de gendarmerie qui voyait du danger dans le transport de cette valise. En plus, le gendarme en chef songeait que la transporter n’avait pas porté bonheur à son dernier propriétaire. Il tendit un sac plastique à Maurier pour qu’il y place l’attaché-case. Maurier mit calmement l’objet dans le sac et personne ne l’en empêcha, même pas la petite tigresse rousse. Il tourna les talons, tout en saluant la petite assemblée. Émi le suivit, sans vraiment comprendre ce qu’elle était venue faire là-dedans. Une chose était sûre, l’hypothèse du meurtrier cachant le cadavre sous le sable, ne tenait plus la route. Il lui aurait pris sa mallette. A moins que le seul objectif ait été de le tuer… Quelques minutes plus tard, le commissaire Maurier s’assit au volant de son américaine, Émi prit place, côté passager. Le sac plastique contenant la mallette était posé entre eux deux. Sans dire un mot, Maurier posa le sac sur ses genoux et l’ouvrit. Il en tira la valise et fit tourner avec difficulté les trois petites molettes. Le temps n’avait pas détérioré le mécanisme, le code chiffré marchait. Il réussit à l’ouvrir. Sous les yeux incrédules d’Émi, Maurier se retourna vers elle et lui dit d’une voix ferme : — Maintenant c’est à vous de jouer. Vous allez devoir m’aider et vite !
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD