III. Sherlock Holmes

813 Words
III SHERLOCK HOLMES Enfant, on adore les romans d’Agatha Christie. Adulte, on se délecte des crimes parfaits toujours élucidés par Colombo. Quel que soit l’âge, on aime se faire peur mais sans se faire mal. Alors quand le mystère d’un meurtre est à portée de son quotidien, on enfile volontiers la redingote de Sherlock Holmes. La gendarmerie avait établi un périmètre de quelques mètres carrés avec des piquets et une corde. Une zone de protection délimitait l’espace tout autour du crâne. Le sable était littéralement recouvert de traces de pas dans la zone protégée. Une femme faisait tache au milieu de la scène. Agenouillée sur le sable aussi blanc que sa blouse, elle tirait une moue de désapprobation. Ses cris réveillèrent les gendarmes qui l’entouraient. — On ne voit plus rien, faites-moi de l’air et allez voir ailleurs ! Et puis reculez le cordon et laissez-moi travailler ! Avec une petite pelle et une balayette, elle se remit au travail, repoussant le sable tout en douceur. Après vingt minutes de fouille minutieuse, elle avait réussi à mettre à jour le crâne, tout le haut du squelette et les ossements de ce qui devait être les restes du bras gauche de l’inconnu. Le squelette ou du moins ce qu’il en restait, était enfoui sous trente centimètres de sable. Ce qui avait attiré le chien, c’était l’éclat luisant planté dans le crâne. On le voyait maintenant très distinctement. Les badauds matinaux grossissaient la troupe des curieux sur la plage. Un homme en short discutait avec un surfeur à quelques dizaines de mètres de là. Il tirait sur la laisse de son chien. — C’est Lézard, mon épagneul qui a trouvé le crâne. Le jeune surfeur était vêtu d’une combinaison néoprène de couleur vive. Il tenait fermement son surf sous le bras. Le chien qui n’avait qu’une vague ressemblance avec un épagneul avait une fâcheuse tendance à vouloir le prendre pour un réverbère. Il répondit néanmoins au maître : — S’il y a un crâne, il y a peut-être aussi le squelette. Vous croyez que c’est un noyé ? Ou un type qui s’est suicidé ? — Ni noyé, ni suicidé. C’est un meurtre. Un vieux meurtre mais un assassinat tout de même. On ne se suicide pas en s’enfonçant tout seul une lame dans la tête. Lézard, mon chien l’a même léchée. Elle est plantée sur l’avant du crâne au-dessus des orbites. — La lame est restée plantée dans le crâne ? Bah, c’est dégueulasse ! Tout en s’exclamant, le surfeur fila un coup de pied discret au chien. Lézard commençait à vouloir s’en prendre au liche accroché au surf. — Ce n’est pas vraiment une lame, c’est plutôt une pointe de flèche en métal. Poursuivit l’homme en short. — Il a été tiré comme un lapin ? — Non, plutôt harponné comme un poisson. En tout cas, une chose est sûre, ce n’est pas un suicidé que mon petit Lézard a découvert ! Le surfeur regarda l’animal dénommé Lézard et trouva qu’il portait bien son nom. Le Lézard en question tirait maintenant une langue prête à gober la première mouche qui s’approcherait. Le jeune sourit puis reprit un air grave : — A votre avis, pourquoi il n’a pas été découvert avant, ce squelette ? — Moi, j’ai ma petite idée… Cette crique n’est accessible qu’à marée basse et il est impossible de voir ce qui est en bas à moins de descendre. Il y a bien un passage par la falaise mais pas facile d’accès. Soit le type a été tué ici, soit son cadavre a été ramené par la marée. Je viens en vacances ici depuis plus de trente ans et la mer, je ne l’ai jamais vu recouvrir toute la petite plage. Et jamais le haut de la crique où j’ai trouvé le crâne. Le sable, il y en a de plus en plus avec les années sur le haut du rivage, il remonte, poussé par la mer et les tempêtes. Il recouvre même des rochers que l’on voyait autrefois. — Alors vous en déduisez quoi ? — Que notre squelette est là depuis plusieurs années. Il n’a pas été ramené par la mer. L’homme a été tué ici. Le sable a recouvert son corps sur une trentaine de centimètres. Si mon hypothèse est juste, il a même été assassiné à l’automne ou au début de l’hiver ! — Et pourquoi en hiver ? — En été, il aurait été mis à jour. Il a fallu plusieurs mois pour que le cadavre soit complètement recouvert. Il a dû être dépecé par les oiseaux, peut-être qu’il est resté coincé entre les rochers… Le surfeur fit une grimace. Il imaginait le bec d’un goéland picorant les yeux du mort. Il mit sa main devant sa bouche et murmura : — Vous m’avez l’air rudement perspicace, vous travaillez dans la police ? — Je dirais que je suis un peu un Peter Falk, vous savez l’acteur dans Colombo, la série TV américaine, je suis une sorte de Colombo en vacances qui aurait troqué son imperméable pour un short et un “petit Marcel”. — Mais si ce squelette est là depuis des lustres, votre petite histoire tombe à l’eau ! Lézard tirait sur sa laisse, il avait envie de courir. Son maître fut entraîné par le chien, ce qui coupa court la conversation. Le surfeur se dirigea droit vers l’océan : squelette ou pas, ce matin, il allait surfer.
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