II. L’aventure

1244 Words
II L’AVENTURE Il y a des aventuriers qui courent le monde et des aventures du coin de la rue. L’aventure n’est pas toujours là où on l’attend. Il suffit d’être prêt à tenter l’aventure pour devenir l’aventurier du coin de sa rue. Émi avait eu une soirée difficile et elle était partie pour prolonger son sommeil jusqu’à l’heure du déjeuner. La sonnerie de son portable lui tira un râle de mécontentement. Elle se retourna dans le lit et laissa sonner. Son téléphone posé sur le sol, bipait irrémédiablement sans vouloir s’arrêter. Elle balança l’oreiller sur le parquet et manqua sa cible. Cela sonnait toujours. Elle sortit un bras et le haut de son corps de dessous la couette. A tâtons, elle chercha l’appareil et finit par répondre : — Allô ? — Vous êtes bien Émilienne Chapelain, directrice de recherche au CNRS* à Paris ? — Oui, je suis Émi Chapelain, murmura-t-elle. — Je suis le commissaire de police Maurier. Je m’excuse de vous déranger à une heure aussi matinale mais j’ai su que vous étiez au moulin et comme nous avons besoin de vous en urgence… Enfin voilà, je suis en bas, je vous attends devant la grille. La voix se tut, l’homme avait raccroché. Émi laissa tomber son mobile sur le parquet. Son geste malheureux la fit pester. « Mince et s’il était cassé », se dit-elle. « Un de plus à jeter, portable kleenex de malheur ! » Le nez collé à l’oreiller, son esprit à demi étouffé sous la couette se mit à fonctionner avec la lenteur des réveils de travers. Pourquoi un commissaire de police avait-il besoin d’elle ? Comment ce Maurier connaissait-il son numéro ? Et puis, il l’avait appelée Émilienne… Son lever de guingois avait le goût d’un méchant mal de mer. Elle regarda sa montre jetée à même le parquet, elle indiquait à peine huit heures. Ses paupières se refermèrent sur une douce somnolence. Elle savoura les derniers instants volés au petit matin puis cligna lentement des yeux tout en restant immobile, les bras le long du corps. Le plafond blanc l’aspirait dans un tourbillon amplifié par un fichu mal de tête qui commençait à monter. La veille au soir, elle avait a***é du champagne et tout son corps le lui rappelait. Le souvenir de sa confidente de flûte à champagne lui revint à l’esprit. Elle avait fêté seule son anniversaire de trop. Ce petit matin s’ouvrait sur le 17 juin. Émi avait trente-trois ans et cela ne lui plaisait pas vraiment de vieillir d’un an en une seule journée. En plus, ce chiffre trente-trois ne lui disait rien qui vaille. Comme elle se disait de confession “catholique non pratiquante superstitieuse”, elle pensait que le chiffre trente-trois portait malheur. Trente-trois ans est l’âge de la mort de Jésus-Christ. Émi sauta hors du lit et se signa à la va-vite d’un signe de croix plus superstitieux que catholique. Son jean traînait sur les lattes de chêne, elle l’enfila sans conviction et prit le premier tee-shirt qui dépassait de son sac de voyage. Elle tira de sa poche un turban et s’en servit pour retenir ses cheveux. Elle pencha la tête en avant puis la redressa pour faire retomber ses boucles brunes par-dessus le bandeau vert anis. Coiffée avec un clou, voilà le look qu’elle allait avoir si elle ne dénichait pas vite fait sa brosse à cheveux ! Elle ne la trouva pas et cela ne la dérangea pas outre mesure, de toute façon ce Maurier, elle ne le connaissait ni d’Adam ni d’Ève. Dans cinq minutes, elle allait le réexpédier à son commissariat. Elle se tritura une mèche de cheveux, cherchant quelle infraction elle avait pu commettre. Vraiment, elle ne voyait pas. Elle pressa le pas, cela l’intriguait. Puis elle se ravisa, il n’est pas nécessaire de voir quelqu’un en urgence pour un excès de vitesse. Cela devait être grave, elle se dépêcha à nouveau. Elle descendit l’escalier en colimaçon tout en sautillant. Les pierres froides des marches piquaient la plante de ses pieds nus. Le colimaçon lui donnait le tournis. Le soleil du matin inondait le salon, elle fut totalement éblouie et cela l’acheva. Elle se frotta énergiquement les yeux et sa vision devint plus claire. Soleil, alcool et lever de bon matin constituaient un cocktail qu’elle allait éviter dorénavant, surtout l’alcool. Elle devait démarrer ses trente-trois ans d’un bon pied ! Posée au-dessus de la cheminée, Paul ou plutôt sa photo lui souriait. Elle l’embrassa d’un b****r aérien de son index mouillé. Elle adressa une petite pensée d’amour à la photo jaunie. L’adolescent timide, serré dans les bras de sa mère, lui souhaitait son anniversaire, par-delà le temps. Paul lui avait laissé les clés de son moulin pour qu’elle vienne le rejoindre mais il ne serait pas là avant ce soir. Cette pensée la perturba, seul Paul était au courant de son escapade au bord de mer. Alors, comment ce Maurier savait-il qu’elle était là ? Elle se hâta à nouveau. Le passage dans la cuisine la ralentit. La tête brumeuse, elle se dit qu’un café serré lui serait d’un grand secours. Elle jeta un œil furtif sur le percolateur, ce faiseur de plaisir. Un instant d’hésitation la figea, hésitation entre la petite joie de boire un bon café et la politesse de ne pas faire attendre son visiteur. Comme elle n’aimait pas choisir, elle jugea qu’il fallait s’occuper de la priorité. En “un” expédier vite fait le commissaire et en “deux” boire son petit breuvage à la caféine en égoïste. Émi sortit dans le jardin et s’avança vers la grille. Se concentrant maladroitement sur le battant à ouvrir, elle regarda du coin de l’œil l’homme qui se tenait à quelques mètres devant elle, il était grand et maigre, le cheveu grisonnant. Il avait un sourire éclatant à la Clint Eastwood. Elle songea qu’elle allait lui offrir un arabica bien corsé, son égoïsme venait de s’évanouir devant ce physique de star… Maurier s’avança vers elle de quelques pas et lui tendit la main. — Commissaire Maurier. Vous êtes bien Émilienne Chapelain ? Émi remarqua que le col de la chemise blanche du commissaire était à demi levé et qu’il lui manquait un bouton. Nous étions dimanche matin, l’homme devait s’être habillé précipitamment. Émi serra la main tendue. Un courant électrique lui parcourut tout le corps et elle eut un mouvement de recul. Elle ne savait pas si ce premier contact électrisant était ou non de bon présage. Sa superstition reprenait le dessus. Elle lui demanda : — Oui, en quoi, puis-je vous aider de façon si urgente ? — Un squelette a été retrouvé sur une plage près d’ici et nous aurions besoin d’avoir votre avis d’expert. — A moins que votre squelette n’ait au moins 2 000 ans, je ne pourrais vous être que de peu de secours. Je n’ai aucune compétence en ce qui concerne ce type de découverte macabre. — Je vous demande de me suivre, nous verrons bien sur place. — Entrez, nous discuterons de tout cela devant un bon café, proposa Émi. — Nous n’avons pas le temps, la plage où a été découvert le corps ne sera bientôt plus accessible en raison de la marée. La réponse ne plut pas du tout à Émi, son programme était contrarié. Pas de café, pour cause de marée haute. Elle fit la moue, puis remarqua qu’il regardait ses pieds nus. — Vous me laissez tout de même le temps de prendre des chaussures et un sac ? — Bien sûr, je vous attends dans la voiture qui est garée juste devant votre grille. L’insistance et le mystère que laissait planer cet homme et surtout son sourire Ultra Bright décidèrent Émi à obtempérer. Elle fila dans la chambre chercher une paire de chaussures de sport, son petit sac à main et son portable. Petite vérification en passant, le fil à la patte avait encore des puces bien vivaces, il marchait toujours. Sans son arabica matinal dans l’estomac mais avec un petit goût d’aventure dans la bouche, elle sortit en hâte du moulin. La police la sollicitait pour une enquête policière et cela l’émoustillait. Sa trente-troisième année de vie commençait de façon bien étrange… *CNRS Centre National de Recherche Scientifique.
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