Préparation de guerre
Espéria, deux semaines plus tard.
L
a reine était assise sur son trône et lisait avec attention un long rapport. Alors qu’elle soupira devant l’ampleur de la tâche l’attendant, un garde pénétra en silence dans la pièce. Lorsqu’il arriva devant le trône, il mit son poing droit sur son cœur, posa un genou à terre et baissa la tête comme le protocole l’exigeait. La reine replia soigneusement le rapport et lui ordonna de se relever.
— Majesté, annonça le garde, maître Yoris, archimage du cercle des conjureurs souhaite s’entretenir avec vous.
— Bien, j’attendais sa visite. Vous pouvez l’introduire.
Un instant plus tard, le garde refit son apparition avec un homme d’un âge avancé se déplaçant lentement à l’aide d’une longue canne noueuse et tordue.
— Merci, fit-elle à l’attention du garde, vous pouvez disposer.
Une fois que le garde fût sorti, maître Yoris porta le poing sur son cœur et s’apprêta à se mettre sur un genou quand la reine l’arrêta :
— Maître Yoris, ne vous prosternez pas devant moi. Je vous ai déjà dit à maintes reprises que votre âge vous dispensez de telles acrobaties.
— Mais Majesté, le protocole ne doit souffrir d’aucune entorse.
— Le protocole garde toute sa légitimité tant qu’il ne va pas à l’encontre du bon sens, et si cela ne vous suffit pas, ma parole est au-dessus du protocole.
— Bien Majesté, répondit-il en baissant la tête.
— Alors, demanda la reine pour le sortir de son embarras, où en sommes-nous ?
Le vieil archimage releva la tête avec gravité :
— Nous avons réussi, répondit-il sans pouvoir contenir un sourire. Nous avons mis au point un sortilège capable de détruire le démonium en un instant.
— Félicitation. Je savais que vous y parviendriez, je n’avais absolument aucun doute là-dessus.
— Merci Majesté.
— Est-ce un sortilège qui demande une longue préparation ou pourrions-nous l’utiliser à n’importe quel moment sur le champ de bataille ?
— Non, il pourra être lancé à tout moment.
— Excellente nouvelle. Et à combien estimez-vous son taux de réussite ?
— Je pense pouvoir dire sans me tromper qu’il est infaillible. Une fois lancé, aucune arme ou armure en démonium n’en réchappera.
— Je suis très satisfaite de votre travail. Vous êtes allé bien au-delà de mes espérances. Grâce à vous la guerre sera rapidement un mauvais souvenir, j’en suis sûre.
— Merci, ma reine, mais ne chantons pas victoire trop tôt. Vixar n’est pas un adversaire ordinaire. Il faut s’attendre à quelque traîtrise de sa part, et ce, malgré la perte de l’une de ses cartes maîtresses.
La reine soupira :
— Oui, je ne le sais que trop bien, mais un peu d’optimisme ne peut nous faire de mal.
— L’optimisme ne fait pas gagner de guerre, la lucidité si.
— Maître Yoris, l’optimisme ne fait peut-être pas gagner des guerres, mais elle donne la force de se battre. Une armée partant combattre sans la certitude de vaincre est battue avant même le début de la bataille.
— C’est, ma foi, vrai.
— Bien, vous pouvez vous retirer.
Il plaça son poing droit sur son cœur, puis se retira de sa lente démarche de vieil homme accablé par les ans. La reine se replongea avec assiduité dans son rapport, pourtant, au bout d’un moment, elle le reposa près d’elle. Malgré l’excellente nouvelle apportée par maître Yoris, elle ne pouvait se défaire d’un mauvais pressentiment.
À Gaïannia, à la Citadelle (QG de l’Organisation).
Sylvestre tenta de parer l’attaque en levant désespérément sa rapière, mais le coup de pied qu’il reçut à l’estomac, bien que retenu par son adversaire, l’envoya roulé-boulé contre le mur derrière lui. Il essaya rapidement de se relever, mais la douleur à l’estomac était bien trop forte. Il tituba, puis mit un genou à terre en gémissant. Avant qu’il ne puisse faire le moindre mouvement, il sentit l’acier glacé d’une lame se poser sur sa gorge dénudée.
— Et voilà, tu es mort pour la trente-septième fois aujourd’hui, s’écria son adversaire en retirant l’arme de son cou et en lui tendant la main. Tu progresses, continua-t-il en se moquant de lui gentiment.
Sylvestre saisit la main tendue par Thyrias et eut une moue boudeuse en se relevant maladroitement.
— Tu parles, je suis trop nul. Je n’ai même pas réussi à te porter le moindre coup alors que tu te sers uniquement de ta rapière.
— Allons petit scarabée, tu ne comptais quand même pas avoir la plus petite chance de ne serait-ce que m’érafler, j’espère ? Allez, ça suffit pour aujourd’hui. On reprendra demain matin, dit-il en rangeant leurs armes d’entraînements dans un petit coffre prévu à cet effet.
Cela faisait déjà deux semaines qu’il était à la Citadelle, deux semaines d’entraînement intensif. Les jours passaient et se suivaient inlassablement avec la même rigueur toute militaire. Le matin, il développait ses aptitudes martiales avec Thyrias, et l’après-midi, il apprenait à maîtriser le pouvoir du Cleüs sommeillant en lui. Ce n’était pas une période facile, car il avait l’impression de ne faire aucun progrès malgré l’urgence de la situation.
Quelques heures plus tard, cet après-midi-là, il écoutait scrupuleusement les instructions données par Morgane, suivant à la lettre ses directives, pourtant, malgré ses efforts, il n’obtenait toujours aucun résultat.
— Je n’y arrive pas, dit-il, dépité par ses échecs continuels. Je crois que je n’ai aucun talent.
— Sylvestre ! Le réprimanda sévèrement Morgane. Croyais-tu sincèrement arriver à des résultats concrets en seulement deux semaines ? Tu as beau être le Cleüs, tu n’en restes pas moins un enfant de 12 ans sans aucune expérience significative. Seule une pratique quotidienne et assidue te permettra d’arriver à des résultats. Il y a justement un magnifique proverbe Gaïanneen illustrant cela avec justesse. Pour ta gouverne je vais te l’apprendre, il dit ceci : « Avec du temps et de la patience, les feuilles de mûrier se transforment en robe de soie. »
— Mais, du temps nous n’en avons pas, s’écria Sylvestre désespéré. Vixar n’attendra pas tranquillement que je maîtrise mon pouvoir.
— Raison de plus pour ne pas baisser les bras et t’entraîner avec encore plus d’application. En outre, mon cher Sylvestre, bien que tu sois l’un des cinq élus ayant le pouvoir de sauver Wontania, tu n’es pas le seul à œuvrer en ce sens. D’ailleurs, si ton destin est de sauver mon monde, tu le feras, que tu maîtrises ou non tes pouvoirs.
— Dans ce cas, à quoi ça sert que je m’entraîne si durement tous les jours ?
Morgane soupira :
— Sylvestre, ce qui te fait défaut n’est pas le temps ou le talent, c’est le manque de foi en toi.