Le sable formait un cyclone inversé, aspiré vers le ciel sans fin. Le sol vibrait sous leurs pas. Kaël dégaina son sabre par réflexe, les yeux rivés sur le maelström qui se dessinait à l’horizon.
— Tu peux m’expliquer ce que c’est, exactement ?
Éléa s’était figée, la main sur sa poitrine où la clé transmise par la Gardienne pulsait faiblement. Chaque battement semblait résonner avec la terre elle-même.
— Ce n’est pas un homme, murmura-t-elle. Pas un roi. C’est un vestige. Un éclat de pouvoir qui a oublié son nom. Il règne sur les morts oubliés, les batailles effacées, les royaumes qui n’existent plus.
— Et pourquoi il vient vers nous ?
Elle le fixa.
— Parce que j’ai réveillé une clé. Et qu’il veut la briser avant qu’elle ne trouve sa serrure.
Le sable forma soudain une arche devant eux. Une silhouette s’en détacha, flottant légèrement au-dessus du sol. Aucun visage. Juste un masque doré, fissuré en son centre, et un manteau tissé d’ombres et de braises mortes. Ses mains — ou ce qui en tenait lieu — étaient couvertes de chaînes.
Kaël recula.
— Éléa…
— Ne bouge pas.
La silhouette s’arrêta. Et parla sans ouvrir la bouche.
> — Porteuse de la lumière divisée… tu approches trop près de la fin.
Sa voix était un écho dans un gouffre, mille voix tressées ensemble.
— Je ne cherche pas la fin, répondit Éléa. Je cherche à comprendre.
> — Comprendre, c’est ouvrir. Et ouvrir, c’est relâcher. Ce qui a été enfermé. Ce qui a été tu.
— Alors parle.
Le masque du Roi de Poussière pencha légèrement.
> — Tu es déjà marquée. Trois fragments en toi. Trois flammes. Trois blessures.
Il s’approcha lentement, ses chaînes traînant dans le sable sans un bruit.
> — Donne-les-moi. Et je t’offrirai l’oubli. Une vie simple. Sans guerre. Sans douleur.
Kaël s’interposa.
— Elle ne veut pas de votre marché.
Mais le roi ne le regarda même pas.
> — Les protecteurs ne vivent pas longtemps. Ils se consument pour ceux qui fuient. Tu mourras avant elle.
Il leva une main.
Kaël s’effondra à genoux.
Un cercle de cendres tournoyait autour de lui, aspirant son énergie, son souffle.
— NON !
Éléa tendit les mains.
La lumière en elle répondit, jaillissant comme une onde brûlante.
Les cendres furent repoussées.
Kaël tomba en arrière, haletant, vivant.
La silhouette du roi recula d’un pas.
> — La lumière commence à se souvenir…
Il leva ses chaînes. Celles-ci se mirent à tournoyer dans l’air, traçant des glyphes anciens.
> — Alors tu verras.
Un fragment s’éleva du sable. Noir. Fêlé. Il vibrait d’une magie inversée.
> — Le quatrième n’est pas caché. Il est gardé. Par ce que tu refuses de voir.
Il lança le fragment… et il ne vola pas vers Éléa.
Il vola en elle.
Une douleur fulgurante la traversa. Elle hurla, plaquée au sol. La lumière en elle se débattait, combattait cette force étrangère.
Kaël rampa jusqu’à elle.
— Tiens bon !
Mais elle ne l’entendait plus.
Elle voyait.
Elle voyait à travers des yeux qui n’étaient pas les siens.
Un trône d’os. Des armées de spectres. Et au sommet, une version d’elle-même. Sans cœur. Sans voix. Commandant le feu et la fin.
> — Ce que tu pourrais devenir…
> — … ce que je ne deviendrai pas !
Elle déchira la vision de l’intérieur. La lumière jaillit de son torse. Le fragment noir fut expulsé, réduit en poussière.
Le Roi de Poussière hurla sans bouche.
Un cri silencieux qui fit saigner le ciel.
Puis il disparut.
Balayé.
Le silence revint.
Kaël la tenait.
— Tu… tu l’as rejeté.
Elle tremblait, le souffle court.
— Il n’était pas le vrai fragment. Juste une copie. Une corruption. Un avertissement.
Elle tourna les yeux vers l’horizon.
— Le véritable fragment dort encore. Dans la Tombe de Verre. Et il m’attend.
— Tu es sûre d’être prête ?
Elle hocha la tête. Son regard brûlait d’une résolution nouvelle.
— Je suis Éléa. Porteuse de lumière. Héritière d’Héliara.
— Et moi, dit Kaël avec un sourire épuisé, je suis celui qui te suit. Même dans l’ombre. Même jusqu’au bout du monde.
Ils se relevèrent.
Et marchèrent vers la Tombe.
Vers la prochaine épreuve.
Vers la vérité.
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La Tombe de Verre s’élevait au centre d’une plaine silencieuse, là où même le vent semblait retenir son souffle. Des tours brisées émergeaient du sol comme les os d’un géant, et une lumière froide s’échappait des fissures de la terre. Le ciel au-dessus n’était plus vraiment un ciel. C’était un dôme de nuages figés, parcourus de veines bleu électrique.
Kaël ralentit le pas.
— C’est ici ?
Éléa hocha la tête. Ses doigts effleurèrent l’air devant elle, et les runes gravées sur ses bras — des marques qu’elle n’avait jamais vues avant la Gardienne — s’illuminèrent.
— La clé ouvre le seuil. Mais c’est le fragment en moi qui guidera le reste.
Un craquement profond leur répondit.
Le sol s’ouvrit doucement.
Pas comme un piège. Comme une invitation.
Un escalier descendait, taillé dans un cristal noir. Chaque marche vibrait, résonnait d’un chant ancien, presque inaudible.
— Garde ton sabre près de toi, murmura-t-elle.
Kaël obéit.
Ils descendirent.
La Tombe n’était pas un tombeau au sens humain.
C’était un sanctuaire inversé. Des murs recouverts de miroirs brisés renvoyaient leur reflet en mille morceaux déformés. Des statues sans visages bordaient leur passage, les mains tendues comme pour supplier ou avertir.
Puis une voix.
— Enfin.
Elle était douce, mais sans chaleur.
Au fond du couloir, un trône flottait dans le vide. Dessus, une femme.
Ou ce qui en restait.
Elle avait des cheveux de verre blanc, une peau marbrée de fissures lumineuses. Et dans sa poitrine battait un fragment. Un vrai. Un cœur de lumière pure, mais calme, ancien.
— Éléa, dit-elle. Tu viens pour moi.
— Je viens pour le fragment.
La femme sourit. Ce fut triste. Et immense.
— Il ne se prend pas. Il se reçoit. Il se mérite. Et surtout… il se comprend.
— Qui es-tu ? demanda Kaël, méfiant.
Elle ne le regarda pas.
— Je suis ce que la lumière a sacrifié pour exister. L’oubli. La compassion oubliée. Je suis l’Écho.
Elle leva une main.
— Éléa, pour porter le quatrième fragment, tu dois abandonner ce que tu tiens le plus.
— Je suis prête.
— Alors donne-le.
Éléa hésita.
Son regard glissa vers Kaël.
Et là, elle comprit.
L’Écho sourit.
— Tu vois, maintenant.
— Je ne peux pas… murmura-t-elle.
— Tu dois.
Kaël fronça les sourcils.
— Quoi ?
— Il faut que je te laisse. Que je t’efface de mon cœur. Que je devienne… seule.
Il blêmit.
— Non.
— Ce n’est pas pour toujours. C’est pour passer. Pour survivre.
Il avança vers elle.
— Alors meurs. Mais pas sans moi.
Elle posa une main sur sa joue.
— Si je garde ce lien maintenant… je perds le fragment. Et tout meurt.
— Je suis prêt à mourir avec toi.
— Mais moi… je suis prête à vivre pour nous deux.
Elle ferma les yeux.
Et laissa aller.
Le lien se brisa.
Un éclat blanc jaillit d’elle. Son cœur se fendit. Kaël recula, abattu d’un choc qu’il ne comprenait pas encore.
Et le fragment entra en elle.
Elle s’effondra.
Mais ne se brisa pas.
Elle se releva, seule. Mais entière.
Le trône était vide.
La lumière dormait en elle.
Elle regarda Kaël.
Il ne la reconnaissait plus tout à fait.
Mais elle… elle n’avait jamais été aussi claire.
— Cinq fragments, murmura-t-elle. Il m’en reste deux.
Et maintenant… le monde va commencer à trembler.