Le sol avait cessé de trembler. Mais l’air… l’air vibrait d’une tension nouvelle. Comme si la réalité elle-même retenait son souffle. Éléa restait debout, droite, les yeux encore brûlants de l’éclat du fragment. Kaël, à quelques pas d’elle, l’observait avec une crainte qu’il ne connaissait pas avant. Pas peur d’elle. Non. Peur de ce qu’elle
Et puis…
Des pas.
Des pas légers, nets, précis.
Pas un, ni deux.
Cinq.
Ils résonnaient à l’unisson, comme un écho parfaitement calculé, descendant les marches du cristal noir.
Kaël dégaina son sabre dans un murmure d’acier.
Éléa, elle, ne bougea pas.
Elle les sentait. Avant même qu’ils ne se montrent.
Les Veilleurs de l’Ancienne Concorde.
Ils apparurent dans l’ouverture, leurs silhouettes dissimulées par des capes aux bords brûlés, ornées de glyphes vivants. Leurs visages étaient voilés, sauf leurs yeux, chacun d’une couleur différente : argent, ambre, cyan, ébène et blanc laiteux.
Celui aux yeux d’argent prit la parole, sa voix aussi calme que la lame d’un couteau immobile :
— Tu as brisé le Quatrième Sceau, Éléa d’Héliara.
Elle ne répondit pas. Pas encore.
Le Veilleur aux yeux d’ébène fit un pas en avant.
— Tu n’avais pas le droit.
— Elle l’a pris, dit celui aux yeux d’ambre, d’un ton presque amusé. Donc elle le mérite. L’ancienne règle est rompue. Le Jeu reprend.
Kaël fronça les sourcils.
— Le jeu ?
Le dernier Veilleur, celui aux yeux de lait, inclina légèrement la tête.
— Sept fragments, sept clefs. Trois porteurs. Et une faille. C’est ainsi que le monde finit.
— Ou renaît, murmura Éléa.
Tous se tournèrent vers elle.
Elle avançait à présent, chaque pas posé avec l’assurance d’un oracle éveillé.
— Vous venez pour m’arrêter ?
— Non, dit le Veilleur aux yeux cyan. Nous venons t’observer. Et… t’avertir.
Un long silence. Puis :
— Tu n’es pas la seule à rassembler les fragments.
Un frisson courut le long de l’échine de Kaël.
— Qui d’autre ?
Les Veilleurs ne répondirent pas. Mais une image jaillit dans l’esprit d’Éléa. Une femme, au loin. Ses cheveux étaient d’encre liquide. Ses mains d’obsidienne. Et dans son regard brûlait une étoile éteinte.
Elle portait deux fragments.
Et elle souriait.
Un sourire sans lumière.
Éléa chancela. L’image s’effaça, mais la sensation resta.
Une voix s’éleva, venue de nulle part. Mais Éléa la reconnut. C’était lui. Le roi sans trône. Le souffle du sable.
> — L’ombre a une reine. Et elle se souvient de toi.
— Qui est-elle ? demanda Kaël.
— Une autre moi, souffla Éléa. Une possibilité. Une divergence née d’un choix que je n’ai pas fait. Mais elle… elle l’a fait. Et elle veut tout ce que je suis.
Les Veilleurs s’écartèrent.
— Alors cours, Éléa. Cherche le Cinquième Fragment. Il se trouve dans la Forteresse Renversée, là où le temps ne coule plus.
Kaël fronça les sourcils.
— Je croyais que ce lieu était une légende.
— Il l’est, répondit le Veilleur aux yeux d’argent. Mais tu es en train de vivre dans une légende, garçon. Tu ferais bien de t’y habituer.
Il tourna les talons, suivi des autres.
Mais juste avant de disparaître dans l’ombre, le dernier, celui aux yeux laiteux, murmura une dernière chose à Éléa :
— Quand tu poseras la main sur le Cinquième, tu devras choisir : être lumière… ou devenir feu.
Et puis ils furent partis.
Éléa serra les poings.
— Il est temps d’aller là où le passé s’est effondré.
Kaël posa une main sur son bras.
— Peu importe ce que tu choisis, Éléa. Je serai là.
— Non, dit-elle doucement. Là où nous allons… seule la porteuse entre.
Kaël voulut protester, mais il vit dans son regard que cette décision n’était pas discutable.
Il baissa les yeux. Accepta.
Et elle s’éloigna, seule, vers une arche de lumière qui venait d’apparaître au fond de la Tombe.
Mais juste avant de la franchir, une voix familière, rauque, brisée, résonna dans la salle :
> — Éléa…
Elle se figea.
Kaël tourna la tête.
Une silhouette apparaissait lentement, titubante, ensanglantée.
C’était Rachild.
Vivante.
Ou quelque chose qui lui ressemblait.
Mais ses yeux… n’étaient plus les siens
Rachild chancela dans l’arche, sa silhouette brumeuse, instable, comme si le monde hésitait encore à le laisser revenir.
Kaël recula d’un pas, l’œil agrandi d’un mélange de stupeur et de douleur.
— Rachild… ?
Mais Éléa, elle, ne bougea pas.
Elle fixait cet être qui portait un visage familier, mais dont l’énergie n’était plus la même.
Rachild releva lentement la tête.
Ses yeux, autrefois d’un vert de mousse, étaient désormais striés de veines d’argent. Sa peau semblait avoir été recousue par des fils de lumière noire. Son torse était fendu… et à l’intérieur, il n’y avait rien. Pas de cœur. Pas de souffle. Juste un vide vibrant, comme une coquille habitée par autre chose.
Il sourit. Lentement.
— Éléa… tu es allée trop loin.
Kaël dégaina son sabre, le pointa droit devant lui.
— Tu es mort. On t’a vu mourir. Ton sang a coulé dans mes mains !
Rachild — ou la chose qu’il était devenu — inclina la tête.
— La mort est un passage. Comme la lumière. Comme toi, Kaël. Tu crois encore que mourir, c’est finir ? Pauvre guerrier. Tu fais pitié à l’obscurité.
Il avança.
Un pas.
Deux.
Mais le sol se déroba soudain sous ses pieds, comme si la Tombe elle-même refusait sa présence.
Et pourtant, il resta debout.
— Le trône m’a appelé, dit-il. Il m’a reconstruit avec ce qui restait de mon nom. Je suis une relique, Éléa. Comme les fragments que tu poursuis.
— Tu n’es pas lui, murmura-t-elle. Tu n’es qu’un reflet. Une copie pervertie. Un écho volé.
Un ricanement.
— Peut-être. Mais tu sais ce qu’on dit des échos… ils viennent toujours d’un cri. Et ce cri, c’était toi. Quand tu m’as laissé mourir.
Elle recula d’un pas, vacillant.
Kaël se plaça devant elle.
— Tu ne l’approches pas.
Mais la créature le fixa, presque amusée.
— Tu ne peux pas la protéger d’elle-même. Ce qui vient… ce n’est plus une guerre. C’est une révélation.
Éléa ferma les yeux.
Elle sentit le fragment en elle trembler.
Non de peur. De reconnaissance.
Quelque chose en Rachild — malgré la corruption — portait encore la trace du lien qu’ils avaient tous partagés.
Et cette trace pouvait ouvrir.
Elle ouvrit les mains.
— Je ne te combattrai pas ici. Pas encore. Pas tant que je ne saurai pourquoi tu es revenu.
Rachild pencha la tête, ses yeux brillant d’un éclat étrange.
— Tu crois que c’est moi qui suis revenu ?
Il éclata d’un rire sans chaleur.
— Non, Éléa. C’est toi. C’est toi qui es revenue.
Elle se figea.
— Que veux-tu dire ?
Il avança encore, s’approcha presque à la toucher.
— Tu étais là, autrefois. Il y a très, très longtemps. Quand le Cercle a été brisé. Quand les sept fragments ont été scellés. Tu as fait ce choix. Tu as tout abandonné.
Kaël fronça les sourcils.
— Elle… l’a déjà vécu ?
Rachild sourit.
— Pas dans cette vie. Pas dans ce monde. Mais elle… n’est pas née ici. Elle est un retour. Une répétition. Une dernière chance.
Éléa se sentait chanceler. Des visions brèves traversèrent sa mémoire. Des visages inconnus. Un ciel brûlé. Un cercle d’êtres vêtus de lumière, brisant une sphère dorée.
Un nom. Une voix.
Et au centre, elle.
Elle avait été là.
Elle avait tout perdu.
Et elle était revenue.
— Qui suis-je… vraiment ? murmura-t-elle.
Rachild la regarda avec une douceur étrange.
— Tu es celle qui porte la faute du premier serment. Celle qui a trahi la lumière pour l’amour. Et celle qui devra choisir à nouveau.
Le sol trembla soudain.
Une alarme silencieuse résonna dans les murs brisés de la Tombe.
Les Veilleurs n’étaient plus là.
Mais quelque chose d’autre approchait.
Kaël leva les yeux.
Le ciel, à travers l’ouverture lointaine, saignait.
Et dans cette lumière écarlate, une forme immense descendait lentement.
Un temple volant.
Non… un vaisseau vivant, fait d’os, d’acier et de feu.
Une voix s’éleva dans toutes les pensées, glaciale et absolue :
> — Fragment cinq localisé. Initiation du Rituel d’Éveil. Activation des Coursières.
Rachild sourit.
— Ils viennent pour toi, Éléa. Les vrais chasseurs. Les liés du Néant.
Elle recula.
Kaël la saisit par le bras.
— On doit fuir.
Mais Éléa regardait toujours Rachild.
— Pourquoi me dire tout ça ? Pourquoi maintenant ?
Il s’approcha encore, tout près de son oreille.
— Parce qu’il y a quelqu’un d’autre… qui se souvient mieux que moi.
Il disparut.
Désintégré dans un souffle d’ombres, comme s’il n’avait jamais été là.
Il ne restait qu’un mot, gravé sur le sol.
Un nom que seul Éléa semblait pouvoir lire.
Ses lèvres le murmurèrent avec terreur.
— Astrae.
Kaël la regarda, perdu.
— Qui est-ce ?
Éléa recula, blanche.
— Ma sœur.
— Tu n’as jamais parlé d’elle.
— Parce qu’elle est morte… avant que ce monde existe