la sœur perdue

1556 Words
Le mot gravé sur le sol pulsait faiblement, comme une braise prête à redevenir flamme. Astrae. Éléa fixait les lettres incandescentes avec une stupeur mêlée d’effroi. Une ancienne douleur, longtemps enfouie, s’éveillait lentement dans ses veines, remontant de la mémoire d’un autre monde, d’une autre époque. Kaël s’approcha, posant une main hésitante sur son épaule. — Tu veux dire… qu’elle a existé avant ce monde ? Éléa ne répondit pas tout de suite. Elle s’accroupit devant le nom, tendant la main sans le toucher. Autour de ses doigts, l’air vibrait, chauffait, résistait. Comme si même la mémoire d’Astrae refusait d’être effleurée. — Avant que ce monde existe, dit-elle enfin, il y en avait un autre. Un monde façonné par sept lignées, chacune gardienne d’un fragment. Nous étions deux, elle et moi. Jumelles, mais divisées par un choix ancien. J’ai choisi la lumière. Sa voix trembla. — Elle a choisi l’absolu. Kaël ne comprenait pas. Ou ne voulait pas comprendre. — Tu parles comme si tu avais vécu tout ça. Comme si tu étais… éternelle. Elle le regarda. Dans ses yeux brillait une mélancolie vertigineuse. — Je ne suis pas éternelle. Je suis revenue. Une boucle incomplète. Une faille dans le cycle. Mais elle… elle ne s’est jamais effacée. Une brume dorée commençait à s’élever autour d’eux, comme une rémanence du passé convoquée par le nom interdit. Et dans cette brume, des silhouettes prenaient forme. Des souvenirs ? Des avertissements ? Kaël posa la main sur le manche de son sabre. — Est-ce que tu crois qu’elle est ici ? Maintenant ? Éléa hocha la tête lentement. — Je ne crois pas, Kaël. Je sens. Un bruit sourd résonna soudain dans les hauteurs de la Tombe. Le ciel, déjà rouge, vira au noir, strié de zébrures indigo. Le vaisseau vivant s’était arrêté. Suspendu juste au-dessus de la faille. Une lumière triangulaire jaillit de sa coque, s’ouvrant comme une pupille cyclopéenne. Et alors… Elles descendirent. Les Coursières du Néant. Elles étaient six. Imparfaites, effilées, semblant faites d’os et de cuir lunaire, animées par une force sans nom. Leurs visages n’en étaient pas. Juste des masques blancs sans bouche, marqués d’un seul œil noir en leur centre. Et de ce regard unique, émanait une volonté glaciale. Kaël se plaça devant Éléa. — Tu les connais ? Elle acquiesça. — Elles servaient le Néant à l’époque d’Astrae. Elles chassent ce qui échappe au destin. Elles viennent refermer la boucle. — On peut les vaincre ? — Non. — Alors on fait quoi ? — On court. Elle n’eut pas à le répéter. Kaël bondit, attrapant Éléa par la taille pour l’entraîner dans un passage dissimulé que la lumière du vaisseau n’avait pas encore atteint. Ils dévalèrent un escalier de pierre fracturée, la poussière et les souvenirs les poursuivant. Mais derrière eux, un cri aigu s’éleva. Pas un cri humain. Un cri de vide. Un cri qui effaçait le son lui-même. Les Coursières étaient à leurs trousses. ** Ils couraient sans parler, sans réfléchir, jusqu’à une cavité basse à moitié scellée par l’éboulement d’un ancien pilier. Éléa s’y glissa la première, Kaël la suivant de justesse avant que l’ombre d’une lame ne frappe l’entrée. Un souffle de néant passa si près qu’il gela la pierre. Kaël tremblait. — On ne pourra pas fuir éternellement… — Je sais, dit Éléa. C’est pourquoi je vais les détourner. Il la saisit brusquement. — Non. — C’est moi qu’elles veulent. Pas toi. — Justement. Tu crois que je peux te laisser ? Elle posa une main sur sa joue. — Tu m’as toujours suivie, Kaël. Même dans les lieux qui n’existaient pas. Mais cette fois, c’est différent. Ce n’est pas une mission. C’est un souvenir qui revient nous détruire. — Tu parles comme si… Il s’interrompit. — Comme si tu allais mourir. — Je ne sais pas si je vais mourir, dit-elle. Mais je sais que ce qui m’attend est plus grand que moi. Plus ancien que nous tous. Si Astrae est vraiment revenue… Elle s’interrompit à son tour. Car une voix résonna alors dans la grotte, douce, glaciale, familière. > — Elle l’est. Une silhouette apparut dans la pierre elle-même, comme sculptée dans l’ombre : une femme, grande, vêtue d’un manteau d’étoiles mortes, sa peau constellée de fissures brillantes. Ses yeux étaient deux abîmes d’encre. Et sur son front, un fragment, parfaitement incrusté, pulsait d’un éclat violet. Astrae. — Tu m’as oubliée, Éléa, dit-elle. Mais moi, je t’ai rêvée chaque nuit de néant. Kaël voulut parler, mais aucun mot ne vint. Astrae fit un pas. — Tu n’as jamais compris pourquoi tu es revenue. Mais moi, je sais. Tu n’as pas été envoyée. Tu as fui. Elle leva la main. — Et maintenant, tu dois payer le prix. Le fragment sur son front brilla. Et le sol se mit à hurler. Des racines de vide jaillirent des murs, envahissant l’espace, traquant la lumière. Kaël poussa Éléa de côté. Elle tomba, roula, se releva… juste à temps pour voir Kaël se faire empoigner par l’une des racines. — Non ! Elle courut, appela, tendit la main — mais trop tard. Kaël fut aspiré dans l’ombre. Et il disparut. Astrae s’approcha. — Choisis, sœur. Le Cinquième Fragment… ou lui. Mais Éléa ne bougeait plus. Ses yeux se remplirent d’une lumière inconnue. Quelque chose… s’éveillait. Le fragment en elle brillait plus fort que jamais. Et dans son dos, d’antiques symboles se mirent à flotter dans l’air. Des marques de pacte. Des sceaux oubliés. Astrae fronça les sourcils. — Tu… Éléa leva les yeux. Et parla avec une voix ancienne : — Je suis revenue, oui. Mais pas pour fuir. Pour finir ce que tu as commencé. Elle leva les mains. Et le Cinquième Fragment répondit. La lumière jaillit. Et Astrae recula, pour la première fois, incertaine. La lumière s’échappa d’Éléa comme un torrent silencieux, déchirant l’ombre à chaque pulsation. Le sol, autrefois pierre, devint verre, puis mémoire. Les murs de la caverne s’effacèrent, remplacés par un ciel sans astres, suspendu entre deux battements de cœur. Astrae recula d’un pas, sa main tremblant à peine, mais son regard — ce puits d’absolu — révélait une chose qu’Éléa n’avait jamais vue en elle : le doute. — Comment… ? Ce pouvoir n’existait plus. Je l’ai brisé avec le Cercle. Éléa avançait, chaque pas illuminant le sol sous elle. — Tu l’as cru. Mais le pouvoir d’un fragment ne disparaît pas. Il attend. Il s’endort dans la chair, se fond dans les os, murmure dans les veines… jusqu’à ce qu’on l’appelle. Elle leva les mains. Derrière elle, six sceaux tournoyaient lentement. Six. Pas sept. Le septième… était ailleurs. — Je suis la Porteuse, Astrae. Et toi… tu n’es plus qu’une gardienne de l’oubli. Astrae gronda, et le ciel s’ouvrit. Des larmes d’ombre tombèrent comme des plumes, brûlant le sol où elles touchaient. La Coursière restante surgit des ténèbres, frappant avec une vitesse impossible. Sa lame visait la gorge d’Éléa. Mais elle fut arrêtée. Par Kaël. Il surgit de l’ombre comme projeté par elle-même. Son armure était brisée, ses yeux injectés de lumière bleue, et dans ses mains, son sabre brillait d’un feu ancien. — Surprise, dit-il avec un sourire tremblant. La Coursière recula, blessée. Éléa sentit sa gorge se serrer. — Comment… ? — Le Néant m’a pris. Mais il n’a pas pu me garder. Parce que quelque chose me liait encore ici. Il la regarda. — Toi. Astrae rugit, cette fois. Une onde de choc balaya la caverne-mémoire. Les fragments autour d’Éléa frémirent, hésitant. Le choix approchait. — Tu crois que l’amour peut briser les lois du Néant ? Tu n’as donc rien appris ?! — Ce n’est pas l’amour, dit Éléa. C’est la mémoire. Ses paumes s’ouvrirent, et les fragments autour d’elle se figèrent. Puis ils tournèrent… et se rassemblèrent en un cercle incomplet. Elle fixait Astrae. — Tu veux le Cinquième Fragment ? Alors prends-le. Elle le tira de sa poitrine. L’objet flottait entre elles. Un cœur cristallin, vibrant d’une force presque vivante. Astrae tendit la main. Mais le fragment recula. — Il… me refuse ? murmura-t-elle. — Parce que tu ne portes plus rien en toi, répondit Éléa. Ni serment. Ni souvenir. Juste la faim. Astrae hurla. Un cri si fort que l’espace se fendit. Un éclair noir frappa Éléa, la projetant au sol. Le monde vacilla. Les sceaux éclatèrent. Kaël cria son nom, courant vers elle, mais déjà l’obscurité les séparait. Dans ce vide, une voix ancienne s’éleva. Pas Astrae. Pas Rachild. Quelqu’un d’autre. Quelque chose d’autre. > — Le Pacte est rompu. Le Cercle a parlé. Le choix doit être fait. Maintenant. Une silhouette descendit dans le néant. Vêtue d’une armure de lumière fracturée, portant dans ses mains le Septième Fragment. Kaël tomba à genoux. Il n’arrivait pas à respirer. Éléa releva lentement la tête. Et elle vit son propre visage. Pas celui qu’elle portait ici. Un autre. Plus ancien. Plus fort. Plus brisé. Une Éléa d’avant. — Je suis celle que tu as été. Celle que tu as reniée. Et je viens réclamer ce que tu as abandonné. Astrae recula. Même elle… avait peur. La vraie Éléa — ou celle qui l’avait été autrefois — s’approcha et posa le Septième Fragment au sol, devant elles. > — Choisis, Éléa. Fusionne… ou fuis. Le monde entier se suspendit. Et le destin attendit sa décision.
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