Le silence du sanctuaire s’était épaissi comme une brume. La lumière blanche qui avait jailli des mains d’Éléa s’était dissipée, ne laissant derrière elle qu’une faible chaleur sous la peau. Kaël était resté debout un moment, immobile, observant les cendres de la créature qu’elle avait détruite.
— C’était un Chasseur de la première caste, murmura-t-il. Tu l’as annihilé d’un seul flux.
Elle avait du mal à parler, la gorge nouée. Ses jambes tremblaient encore.
— Je ne sais pas comment j’ai fait…
— Tu l’as senti, n’est-ce pas ? La lune en toi. Elle t’a guidée.
Éléa s’assit lentement, ses mains reposant sur ses genoux. Un millier de questions tournaient dans sa tête, mais aucune ne semblait assez concrète pour franchir ses lèvres. Elle voulait comprendre, tout comprendre, mais chaque réponse amenait de nouvelles interrogations.
— Pourquoi moi ? répéta-t-elle dans un souffle. Pourquoi maintenant ?
Kaël s’assit en face d’elle. Ses yeux, habituellement dorés et perçants, étaient maintenant adoucis par une lueur étrange — une forme de respect, peut-être. Ou de peur.
— Parce que le cycle recommence. Comme tous les mille ans. Et tu es née à la fin du dernier cycle. Comme la prophétie l’annonçait.
— Tu parles encore de prophéties ? Tu crois vraiment à tout ça ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il se leva, marcha lentement jusqu’à l’autel de pierre au fond du sanctuaire, et en écarta une dalle couverte de mousse.
— Viens.
Éléa le suivit. Sous la dalle, un escalier de pierre s’enfonçait dans la terre. Kaël descendit sans hésiter. Elle prit une profonde inspiration et emboîta le pas.
L’air devint froid, humide. Des torches s’allumèrent toutes seules à leur passage. De chaque côté du couloir, des fresques couvertes de poussière montraient des scènes de batailles anciennes : des êtres aux yeux brillants affrontant des monstres sombres, des silhouettes levées vers la lune rouge, des cercles de flammes.
Et puis, tout au fond, une fresque plus grande que les autres.
Elle représentait une jeune fille, les bras levés, le ciel s’ouvrant au-dessus d’elle. Autour d’elle, la terre se fissurait, le feu et la lumière jaillissaient. Et au centre de sa poitrine… la marque.
— C’est…
— Toi, dit Kaël. Ou plutôt… celle que tu deviendras.
Elle recula d’un pas, mal à l’aise.
— Non. Ce n’est qu’un dessin. Une légende. Je ne suis pas une arme. Je suis une fille normale.
— Plus maintenant. Tu es la Lune Scellée. La Clef. La Fin et le Commencement.
Ils remontèrent en silence. Le ciel s’était dégagé, et une lune presque pleine baignait le sanctuaire d’une lumière spectrale. Éléa leva les yeux. Elle sentit son cœur s’accélérer. Elle ne l’avait jamais vraiment regardée, cette lune. Pas ainsi. Mais ce soir, elle la sentait vibrer en elle, comme une présence.
— Il faut que je rentre, dit-elle. Ma mère doit être morte d’inquiétude.
Kaël hocha la tête.
— Sois prudente. Et ne t’approche plus de la forêt. Pas seule.
Elle s’arrêta en haut des marches.
— Tu vas où, toi ?
— Je veille. Loin de la ville. Tu n’es pas encore prête pour ce qui arrive.
Elle aurait voulu lui dire de rester. De ne pas la laisser. Mais elle ne le fit pas. Elle tourna les talons et marcha vers la route.
Quand elle franchit la porte de chez elle, il était plus de deux heures du matin. La maison était plongée dans le noir, mais la lumière du salon était allumée. Sa mère dormait sur le canapé, le téléphone à la main.
Éléa s’approcha, la couverture à la main.
— Maman… murmura-t-elle.
Mais au moment où elle posa la couverture sur elle, sa mère se réveilla en sursaut.
— ÉLÉA ! Bon sang ! Tu étais où ?!
— Je…
Elle ne savait pas quoi dire. Tout semblait irréel. Comment expliquer les monstres, la lumière, le sanctuaire ?
— J’étais... j’avais besoin de réfléchir. Je suis allée marcher. Je suis désolée.
Sa mère, furieuse, éclata :
— Tu as disparu plus de dix heures ! J’ai appelé la police, j’ai cru que tu t’étais fait enlever !
— Je vais bien, maman. Je vais bien maintenant.
— T’as une trace sur ton cou. On dirait une brûlure !
— Je suis tombée, mentit-elle.
Elle vit les yeux de sa mère se remplir de larmes.
— Tu ne peux pas me faire ça. Pas encore.
Éléa resta figée.
— Qu’est-ce que tu veux dire… "pas encore" ?
Mais sa mère détourna le regard.
— Rien. Oublie. Va dormir.
Elle s’endormit tard, la lune sur son visage, la marque battant comme un cœur sous sa peau. Et cette phrase, qui tournait sans cesse :
> "Pas encore."
Elle avait entendu quelque chose, là, dans la voix de sa mère. Un souvenir. Une peur ancienne. Peut-être… un lien avec tout ce que Kaël lui avait dit.
Elle nota mentalement de fouiller dans les affaires de sa mère le lendemain. Il y avait des secrets à déterrer.
Mais elle n’eut pas le temps.
Le lendemain matin, quelque chose avait changé.
En entrant au lycée, elle sentit immédiatement que les regards sur elle étaient différents. Trop insistant. Trop nombreux.
Yacine, d’habitude souriant, détourna les yeux. Le surveillant lui lança un regard appuyé. Et Malika, en s’approchant, lui souffla :
— T’as entendu les rumeurs ? Quelqu’un a filmé un truc bizarre près de la vieille chapelle. Un éclair de lumière, et un monstre ou je sais pas quoi. C’est partout sur Insta.
Éléa sentit son cœur s’arrêter.
— Tu plaisantes ?
— Non. Regarde.
Elle lui montra son téléphone. Une vidéo floue, prise de loin, de nuit. On y voyait une forme humaine lever la main, une explosion de lumière blanche, et une silhouette sombre pulvérisée.
— Les gens disent que c’est un montage. Mais certains pensent que c’est vrai. Que c’est… surnaturel.
— Qui a posté ça ?
— Un certain Cendres Noires. Un pseudo. Personne ne sait qui c’est.
Kaël. Ce devait être lui. Ou quelqu’un d’autre… qui les surveillait.
— Éléa, t’as l’air malade. Tout va bien ?
— Faut que je parte.
Elle tourna les talons et s’échappa du lycée en courant.
Elle retrouva Kaël dans le même sanctuaire, assis en tailleur sur l’autel.
— Tu sais pour la vidéo ?! cria-t-elle. Tu comprends ce que ça veut dire ? Les gens vont chercher !
— C’est déjà trop tard.
— Comment ça ?
Il leva les yeux vers elle.
— Le Conseil a vu la vidéo. Ils arrivent.
— Le… Conseil ?
— Les anciens Lunaires. Ceux qui ont survécu. Ils se cachent depuis des siècles. Ils t’observaient. Mais maintenant… ils savent.
— Et ils vont venir m’aider ?
Kaël se leva.
— Ils vont venir te juger.
Dans les heures qui suivirent, des silhouettes apparurent dans le sanctuaire. L’une après l’autre, vêtues de noir, de gris, d’argent. Des visages pâles, marqués par le temps. Des yeux trop clairs. Une aura étrange autour d’eux.
Kaël s’inclina.
— Honorable Conseil.
Un vieil homme s’avança. Sa voix était sèche, tranchante.
— Est-ce donc elle ? La fille de la lignée déchue ?
Il s’approcha d’Éléa, l’étudia.
— La marque est vraie.
— Je suis qui vous dites… mais je ne suis pas une menace.
— Peut-être. Mais ton sang l’est. Il appelle l’ennemi.
— Alors aidez-moi. Aidez-nous.
Un silence tomba. Puis une femme aux cheveux blancs parla enfin.
— Elle a éveillé la lumière sans formation. Elle est plus forte que prévu.
Le vieillard hocha la tête.
— Alors elle doit choisir. Ou bien elle entre dans l’ordre et apprend à se contrôler… ou bien…
Il s’arrêta. Son regard était froid.
— …nous mettons fin à la lignée maintenant.
Kaël se plaça entre eux, les bras écartés.
— Non.
— Tu n’as pas voix au chapitre, Kaël.
— Je me porte garant. Je l’entraîne. Je la surveille.
Un long silence.
— Soit, dit enfin le vieillard. Une lune. Un cycle. Si elle dévie… elle meurt.
Éléa comprit alors : elle n’était plus libre.
Elle était une pièce sur un échiquier ancien.
Et la partie venait de commencer.
Très
Le ciel s’était assombri bien avant la tombée de la nuit. Une étrange couverture de nuages tournait lentement au-dessus du sanctuaire, comme un œil observant la terre. Éléa marchait dans le cercle de pierre, ses pas hésitants traçant des arabesques dans la poussière. Les membres du Conseil la fixaient en silence.
Kaël lui avait tendu une arme — pas une lame, ni une arme à feu, mais un sceptre d’argent fin, gravé de runes anciennes. Lorsqu’elle l’avait effleuré, la marque sur sa poitrine avait brûlé, comme si elle répondait à l’appel d’un sang oublié.
— C’est l’Arkhé, dit Kaël. Le canal de ta lumière. Tant que tu le portes, tu peux la diriger. La contenir.
Elle n’était pas certaine de vouloir la contenir. Une part d’elle, sombre et impérieuse, voulait tout embraser. Balayer le Conseil, déchirer les chaînes invisibles qu’ils posaient autour d’elle. Mais une autre, plus fragile, tremblait encore devant l’ampleur de ce qu’elle devenait.
— Que va-t-il se passer ? demanda-t-elle.
La femme aux cheveux blancs, celle que tous semblaient nommer Sélène, s’avança. Elle dégageait une autorité froide, presque animale.
— Tu vas passer l’Épreuve. Seule. Ce sanctuaire est bâti sur une faille entre les mondes. Ce que tu verras là-bas… ce sera toi. Ou ce que tu pourrais devenir.
— Et si je refuse ?
— Alors ta lumière nous attirera tous vers l’abîme. Et nous serons forcés d’agir.
Le sceptre trembla entre ses doigts. Elle regarda Kaël, espérant y lire une objection, un mot de réconfort. Mais il ne dit rien. Ses lèvres étaient scellées. Son regard plein de tristesse.
Alors elle hocha la tête.
— Je suis prête.
Le cercle s’illumina. Douze colonnes d’argent surgirent de terre dans un grondement sourd. Éléa fut prise dans une colonne de lumière, suspendue au-dessus du sol, ses pieds flottant dans l’air. Elle ne vit plus Kaël. Ni le Conseil. La lumière l’engloutit tout entière.
Puis elle tomba.
Quand elle rouvrit les yeux, elle n’était plus dans le sanctuaire. Mais dans une ville étrange. Froide, grise, déserte. Les immeubles semblaient faits de pierre noire, les rues étaient vides, et le ciel… le ciel était rouge sang.
Elle sentit la marque vibrer sous sa peau. Elle était dans un monde miroir.
Un monde où tout avait basculé.
— C’est ici que tu pourrais finir, dit une voix derrière elle.
Elle se retourna. Une femme se tenait là. Grande, mince, vêtue de cuir sombre. Ses yeux étaient exactement les siens. Son visage aussi. Mais il y avait dans son regard une dureté glaciale.
— Qui es-tu ?
— Je suis toi. Mais celle qui a cédé. Celle qui a embrassé le Sang de la Lune. Regarde.
La version sombre d’elle-même leva la main. Un éclair jaillit, pulvérisant une voiture abandonnée.
— Ici, j’ai tué Kaël. J’ai réduit le Conseil en cendres. Et j’ai pris ce monde. Tu vois ce qu’on devient, quand on arrête d’avoir peur ?
— Je ne suis pas toi.
— Pas encore. Mais tu pourrais. Il suffira d’un seul choix. Une seule blessure de trop.
Éléa leva le sceptre. La lumière répondit, comme un cri dans la nuit.
— Je ne veux pas détruire. Je veux comprendre.
— Alors tu seras brisée.
L’autre Éléa bondit.
Le combat était fulgurant. Éclair contre lumière, choc d’énergies contraires. Chaque coup faisait trembler les murs. Éléa sentait la rage de son double, une haine pure, froide, sans limites. Elle voulait la faire tomber, la faire douter, la réduire au silence.
Mais au cœur du tumulte, Éléa se souvenait. De sa mère, de sa chambre, de Kaël, de la forêt, du feu dans ses mains. De ce qu’elle était avant. Et de ce qu’elle voulait encore être.
Elle ne combattrait pas par la haine.
Elle planta le sceptre dans le sol.
— Je ne suis pas toi.
La lumière jaillit, blanche, pure, immense.
L’autre hurla. Se disloqua. Disparut.
Éléa tomba à genoux. Le monde s’effaça autour d’elle. Elle revint à elle dans le sanctuaire, haletante, les membres tremblants. Le Conseil la fixait. Kaël, enfin, souriait.
— Tu as choisi.
— J’ai résisté.
— Ce n’est que le début.
Sélène s’inclina.
— Elle est digne.
Mais un autre membre du Conseil, plus jeune, s’avança.
— Et pourtant… elle a réveillé la faille. Vous l’avez tous senti. Une puissance s’est levée dans l’ombre. Quelqu’un… ou quelque chose… a senti sa lumière.
Kaël pâlit.
— La Reine Cendreuse…
— Elle est de retour.
Dans les jours qui suivirent, l’entraînement d’Éléa devint intense. Kaël lui apprit à manier l’Arkhé, à appeler la lumière sans se brûler. À lire les runes lunaires, à tracer les cercles de protection, à écouter le vent.
Mais la peur ne la quittait pas.
Elle rêvait chaque nuit de la femme aux yeux noirs. De la ville rouge. Et parfois… de son propre visage déformé par la colère.
Un soir, alors qu’elle s’entraînait seule, elle entendit un bruissement derrière elle. Elle se retourna, en alerte.
Sa mère.
— Tu n’étais pas censée être ici…
— Je suis ta mère. Pas une prisonnière.
Éléa baissa le sceptre.
— Tu sais ce que je suis ?
Un silence. Puis un hochement de tête.
— Oui. Je l’ai toujours su. Ton père… était un Lunaire. Il a fui. Et moi, j’ai juré de te cacher. De ne jamais t’exposer.
— Pourquoi ne m’avoir rien dit ?
— Pour te protéger. Mais la lumière t’a trouvée, malgré tout.
— Il est encore en vie ?
Un long silence. Puis, d’une voix brisée :
— Je ne sais pas.
Cette nuit-là, Éléa ne dormit pas. Elle gravit les marches du sanctuaire, et contempla la lune.
La faille s’élargissait. L’équilibre était rompu.
Et dans les bois, au loin, une ombre se leva.
La Reine Cendreuse.
Elle aussi avait vu la lumière.
Et elle venait pour elle.
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✅ Le voilà