Le sol vibra. Le monde retenait son souffle.
La Reine Cendreuse ne bougeait pas. Elle se tenait au bord du sanctuaire, son corps éthéré enveloppé d’un voile de suie et de lueurs mourantes. Elle ne semblait pas marcher. Elle glissait. Son regard s'était ancré dans celui d'Éléa comme une lame plantée dans la chair.
— Tu n'aurais pas dû appeler la lumière, murmura-t-elle, sa voix traînante comme un souffle de mort. Tu as brisé le pacte.
Éléa, les pieds fermement plantés dans la terre, sentit son pouvoir frémir sous sa peau. Elle ne comprenait pas encore tout, mais une vérité ancienne vibrait dans ses os : cette entité, cette reine née des cendres, était plus qu’un simple ennemi. Elle était un souvenir vivant, un vestige d’un âge oublié. Une justice que le monde avait essayé d’enterrer.
— C'est toi qui as brisé le monde, répondit Éléa d’une voix claire. Moi, je n’ai fait que le défendre.
La Reine inclina légèrement la tête, presque amusée.
— Défendre ? Non, enfant. Tu as réveillé une lumière que tes ancêtres ont sacrifiée pour la paix. Ton feu attire les monstres. Y compris moi.
Kaël, resté silencieux jusqu’ici, dégaina son sabre. La lame vibra d’un éclat bleuté. Il s’interposa légèrement devant Éléa, même s’il savait qu’il ne ferait probablement pas le poids.
— Tu ne l’auras pas, grogna-t-il. Même pas en rêve.
Mais la Reine n’avait pas l’intention de se battre. Pas encore. Elle tendit la main vers eux. Et dans l'air, une faille invisible s'ouvrit. Ce n’était pas une déchirure physique, mais une brèche dans la mémoire. Des images jaillirent.
Des batailles. Des flammes. Des cris.
Un passé lointain où les Chasseurs de la Lune combattaient des êtres faits d’ombre et de poussière. Éléa vit une autre version d’elle-même, plus ancienne, plus puissante. Couronnée de lumière. Puis trahie. Sacrifiée.
La faille se referma aussi soudainement qu’elle était apparue.
— Tu vois maintenant, dit la Reine. Tu n’es pas celle que tu crois. Tu es la dernière clé. Et moi… je suis la gardienne de la fin.
Éléa recula d’un pas. Son souffle était court. Le monde vacillait autour d’elle, comme si la terre elle-même hésitait à choisir son camp. Pourtant, une certitude grandissait en elle. Elle n’était pas une victime. Elle n’était pas une erreur. Elle était un choix.
— Alors viens, dit-elle. Montre-moi pourquoi on t’appelle reine.
Le sourire de la Reine s’élargit. Et l’air s’embrasa.
Une onde de cendres s’échappa de son corps, dévastant tout sur son passage. Kaël cria à Éléa de se baisser, mais elle ne bougea pas. Elle leva les bras et un mur de lumière jaillit du sol. Les deux forces se rencontrèrent dans une explosion silencieuse. Le monde sembla s’arrêter. Puis reprendre, violemment.
Kaël roulait au sol, projeté par le choc. La Reine, elle, se tenait toujours debout, le voile autour d’elle désormais strié de fissures lumineuses. Elle pencha la tête.
— Tu es plus forte que je ne le pensais.
— Tu es plus vieille que je ne l’espérais, répondit Éléa.
Elles s’élancèrent l’une vers l’autre.
Les premiers coups furent des éclats d’étoiles. Les secondes, des chocs d’univers. Chaque frappe d’Éléa repoussait les ténèbres. Chaque geste de la Reine appelait les souvenirs morts à se relever. Des formes surgirent du sol : des silhouettes noires, sans visage, nées des cendres.
Éléa hurla et un cercle de feu éclata autour d’elle. Les ombres furent consumées. Mais d’autres prenaient leur place. La Reine ne combattait pas seule. Elle était un empire de ruines à elle seule.
Kaël revint à la charge. Son sabre fendit l’air et trancha l’une des ombres. Il cria le nom d’Éléa, mais elle ne l’entendait plus. Elle était ailleurs, dans un espace entre les mondes, là où son feu prenait racine. Et elle comprit enfin : ce n’était pas une guerre contre l’obscurité. C’était une guerre contre l’oubli.
Ses yeux s’ouvrirent sur une flamme bleue. Une lumière ancienne. Une lumière pure.
— Assez ! cria-t-elle.
Le sanctuaire entier fut enveloppé de clarté. Les ombres hurlèrent et disparurent. La Reine recula, le visage fissuré, comme une statue sur le point d’exploser.
— Tu... tu n’es pas censée... te souvenir...
Mais Éléa s’avança.
— Je me souviens de tout maintenant. Du pacte. Du feu. De la chute. Et de ce que tu as volé.
Elle tendit la main, et une sphère de lumière naquit dans son creux. L'air trembla.
— Ce monde ne t’appartient plus, Reine des ruines.
D’un geste, elle lança la sphère.
Le ciel s’ouvrit.
Une colonne de lumière s’écrasa sur la Reine Cendreuse. Il n’y eut pas de cri. Pas de plainte. Juste un souffle... puis plus rien.
Quand la lumière se dissipa, la Reine n’était plus qu’un souvenir, un nuage de cendre dans le vent.
Kaël boitait vers elle. Son visage était couvert de poussière, mais ses yeux brillaient.
— Tu l’as fait.
Éléa hocha la tête. Elle tomba à genoux, épuisée, mais éveillée.
— Non, Kaël... Je viens juste de commencer.
Et derrière eux, au bord du monde, une autre faille s’ouvrait déjà