Chapitre 7

2915 Words
La femme de chambre était venue plusieurs fois écouter à la porte, étonnée qu’on ne la sonnât pas ; elle se décida à entrer. Anna la regarda d’un air interrogateur et rougit effrayée. Annouchka s’excusa, disant qu’elle avait cru être appelée ; elle apportait une robe et un billet. Ce billet était de Betsy, qui lui écrivait que Lise Merkalof et la baronne Stoltz avec leurs adorateurs se réunissaient ce jour-là chez elle pour faire une partie de croquet. « Venez les voir, écrivait-elle, quand ce ne serait que comme étude de mœurs. Je vous attends. » Anna parcourut le billet et soupira profondément. « Je n’ai besoin de rien, dit-elle à Annouchka qui rangeait sa toilette. Va, je m’habillerai tout à l’heure et descendrai. Je n’ai besoin de rien. » Annouchka sortit ; mais Anna ne s’habilla pas. Assise, la tête baissée, les bras tombant le long de son corps, elle frissonnait, cherchait à faire un geste, à dire quelque chose, et retombait dans le même engourdissement. « Mon Dieu ! mon Dieu ! » s’écriait-elle par intervalles, sans attacher aucune signification à ces mots. L’idée de chercher un refuge dans la religion lui était aussi étrangère que d’en chercher un auprès d’Alexis Alexandrovitch, quoiqu’elle n’eût jamais douté de la foi dans laquelle on l’avait élevée. Ne savait-elle pas d’avance que la religion lui faisait d’abord un devoir de renoncer à ce qui représentait pour elle sa seule raison d’exister ? Elle souffrait et s’épouvantait en outre d’un sentiment nouveau et inconnu jusqu’ici, qui lui semblait s’emparer de son être intérieur ; elle sentait double, comme parfois des yeux fatigués voient double, et ne savait plus ni ce qu’elle craignait, ni ce qu’elle désirait : Était-ce le passé ou l’avenir ? Que désirait-elle surtout ? « Mon Dieu ! que m’arrive-t-il ! » pensa-t-elle en sentant tout à coup une vive douleur aux deux tempes ; elle s’aperçut alors qu’elle avait machinalement pris ses cheveux à deux mains, et qu’elle les tirait des deux côtés de sa tête. Elle sauta du lit et se mit à marcher. Le café est servi, et mademoiselle attend avec Serge, dit Annouchka en rentrant dans la chambre. – Serge ? Que fait Serge ? demanda Anna, s’animant à la pensée de son fils, dont elle se rappelait pour la première fois l’existence. – Il s’est rendu coupable, il me semble, dit en souriant Annouchka. – Coupable de quoi ? – Il a pris une des pêches qui se trouvaient dans le salon, et l’a mangée en cachette, à ce qu’il paraît. » Le souvenir de son fils fit sortir Anna de cette impasse morale où elle était enfermée. Le rôle sincère, quoique exagéré, qu’elle s’était imposé dans les dernières années, celui d’une mère consacrée à son fils, lui revint à la mémoire, et elle sentit avec bonheur qu’il lui restait, après tout, un point d’appui en dehors de son mari et de Wronsky. Ce point d’appui était Serge. Quelque situation qui lui fût imposée, elle ne pouvait abandonner son fils. Son mari pouvait la chasser, la couvrir de honte, Wronsky pouvait s’éloigner d’elle et reprendre sa vie indépendante (ici elle eut encore un sentiment d’amer reproche) : l’enfant ne pouvait être abandonné ; elle avait un but dans la vie : il fallait agir, agir à tout prix, pour sauvegarder sa position par rapport à son fils, se hâter, l’emmener, et pour cela se calmer, se délivrer de cette angoisse qui la torturait ; et la pensée d’une action ayant l’enfant pour but, d’un départ avec lui n’importe pour où, l’apaisait déjà. Elle s’habilla vivement, descendit d’un pas ferme, et entra dans le salon où l’attendaient comme d’habitude pour déjeuner Serge et sa gouvernante. Serge, vêtu de blanc, debout près d’une table, le dos voûté et la tête baissée, avait une expression d’attention concentrée qu’elle lui connaissait, et qui le faisait ressembler à son père ; il arrangeait les fleurs qu’il venait d’apporter. La gouvernante avait un air sévère. En apercevant sa mère, Serge poussa, comme il le faisait souvent, un cri perçant : « Ah ! maman ! » puis il s’arrêta indécis, ne sachant s’il jetterait les fleurs pour courir à sa mère, ou s’il achèverait son bouquet pour le lui offrir. La gouvernante salua et entama le récit long et circonstancié des forfaits de Serge ; Anna ne l’écoutait pas. Elle se demandait s’il faudrait l’emmener dans son voyage. « Non, je la laisserai, décida-t-elle, j’irai seule avec mon fils. » « Oui, c’est très mal, – dit-elle enfin, et, prenant Serge par l’épaule, elle le regarda sans sévérité. – Laissez-le-moi, » dit-elle à la gouvernante étonnée, et, sans quitter le bras de l’enfant, troublé mais rassuré, elle l’embrassa, et s’assit à la table où le café était servi. « Maman, je…, je… ne… » balbutiait Serge en cherchant à deviner à l’expression du visage de sa mère ce qu’elle dirait de l’histoire de la pêche. « Serge, dit-elle aussitôt que la gouvernante eut quitté la chambre, c’est mal, mais tu ne le feras plus, n’est-ce pas ? tu m’aimes ? » L’attendrissement la gagnait : « Puis-je ne pas l’aimer, – pensait-elle, touchée du regard heureux et ému de l’enfant, – et se peut-il qu’il se joigne à son père pour me punir ? Se peut-il qu’il n’ait pas pitié de moi ? » Des larmes coulaient le long de son visage ; pour les cacher, elle se leva brusquement et se sauva presque en courant sur la terrasse. Aux pluies orageuses des derniers jours avait succédé un temps clair et froid, malgré le soleil qui brillait dans le feuillage. Le froid, joint au sentiment de terreur qui s’emparait d’elle, la fit frissonner. « Va, va retrouver Mariette », dit-elle à Serge qui l’avait suivie, et elle se mit à marcher sur les nattes de paille qui recouvraient le sol de la terrasse. Elle s’arrêta et contempla un moment les cimes des trembles, rendus brillants par la pluie et le soleil. Il lui sembla que le monde entier serait sans pitié pour elle, comme ce ciel froid et cette verdure. « Il ne faut pas penser », se dit-elle en sentant comme le matin une douloureuse scission intérieure se faire en elle. « Il faut s’en aller, où ? quand ? avec qui ?… À Moscou, par le train du soir. Oui, et j’emmènerai Annouchka et Serge. Nous n’emporterons que le strict nécessaire, mais il faut d’abord leur écrire à tous les deux ». Et, rentrant vivement dans le petit salon, elle s’assit à sa table pour écrire à son mari. « Après ce qui s’est passé, je ne puis plus vivre chez vous : je pars et j’emmène mon fils ; je ne connais pas la loi, j’ignore par conséquent avec qui il doit rester, mais je l’emmène parce que je ne puis vivre sans lui ; soyez généreux, laissez-lemoi. » Jusque-là elle avait écrit rapidement et naturellement, mais cet appel à une générosité qu’elle ne reconnaissait pas à Alexis Alexandrovitch, et la nécessité de terminer par quelques paroles touchantes, l’arrêtèrent. « Je ne puis parler de ma faute et de mon repentir, c’est pour cela… » Elle s’arrêta encore, ne trouvant pas de mots pour exprimer sa pensée. « Non, se dit-elle, je ne puis rien ajouter ». Et, déchirant sa lettre, elle en écrivit une autre ; d’où elle excluait tout appel à la générosité de son mari. La seconde lettre devait être pour Wronsky : « J’ai tout avoué à mon mari, » écrivait-elle, puis elle s’arrêta, incapable de continuer : c’était si brutal, si peu féminin ! « D’ailleurs que puis-je lui écrire ? » Elle rougit encore de honte et se rappela le calme qu’il savait conserver, et le sentiment de mécontentement que lui causa ce souvenir lui fit déchirer son papier en mille morceaux. « Mieux vaut se taire », pensa-t-elle en fermant son buvard ; et elle monta annoncer à la gouvernante et aux domestiques qu’elle partait le soir même pour Moscou. Il fallait hâter les préparatifs de voyage. L’agitation du départ régnait dans la maison. Deux malles, un sac de nuit et un paquet de plaids étaient prêts dans l’antichambre, la voiture et deux isvostchiks attendaient devant le perron. Anna avait un peu oublié son tourment dans sa hâte de partir, et, debout devant la table de son petit salon, rangeait elle-même son sac de voyage, lorsque Annouchka attira son attention sur un bruit de voiture qui approchait de la maison. Anna regarda par la fenêtre et vit le courrier d’Alexis Alexandrovitch sonnant à la porte d’entrée. « Va voir ce que c’est », dit-elle ; et, croisant ses bras sur ses genoux, elle s’assit résignée dans un fauteuil. Un domestique apporta un grand paquet dont l’adresse était de la main d’Alexis Alexandrovitch. « Le courrier a l’ordre d’apporter une réponse », dit-il. « C’est bien », répondit-elle, et, dès que le domestique se fut éloigné, d’une main tremblante elle déchira l’enveloppe. Un paquet d’assignats sous b***e s’en échappa ; mais elle ne songeait qu’à la lettre, qu’elle lut en commençant par la fin. « Toutes les mesures pour le déménagement seront prises… j’attache une importance très particulière à ce que vous fassiez droit à ma demande », lut-elle. Et, reprenant la lettre, elle la parcourut pour la relire ensuite d’un bout à l’autre. La lecture finie, elle eut froid, et se sentit écrasée par un malheur terrible et inattendu. Le matin même, elle regrettait son aveu et aurait voulu reprendre ses paroles ; voici qu’une lettre les considérait comme non avenues, lui donnait ce qu’elle avait désiré, et ces quelques lignes lui semblaient pires que tout ce qu’elle aurait pu imaginer. « Il a raison ! raison ! murmura-t-elle ; comment n’aurait-il pas toujours raison, n’est-il pas chrétien et magnanime ? Oh ! que cet homme est vil et méprisable ! et dire que personne ne le comprend et ne le comprendra que moi, qui ne puis rien expliquer. Ils disent : « C’est un homme religieux, moral, honnête, intelligent, » mais ils ne voient pas ce que j’ai vu ; ils ne savent pas que pendant huit ans il a opprimé ma vie, étouffé tout ce qui palpitait en moi ! A-t-il jamais pensé que j’étais une femme vivante, qui avait besoin d’aimer ? Personne ne sait qu’il m’insultait à chaque pas, et qu’il n’en était que plus satisfait de lui-même. N’ai-je pas cherché de toutes mes forces à donner un but à mon existence ? N’ai-je pas fait mon possible pour l’aimer, et, n’ayant pu y réussir, n’ai-je pas cherché à me rattacher à mon fils ? Mais le temps est venu où j’ai compris que je ne pouvais plus me faire d’illusion ! Je vis : ce n’est pas ma faute si Dieu m’a faite ainsi, il me faut respirer et aimer. Et maintenant ? s’il me tuait, s’il le tuait, je pourrais comprendre, pardonner ; mais non, il… Comment n’ai-je pas deviné ce qu’il ferait ? Il devait agir selon son lâche caractère, il devait rester dans son droit, et moi, malheureuse, me perdre plus encore… « Vous devez comprendre ce qui vous attend, vous et votre fils », se dit-elle en se rappelant un passage de la lettre. C’est une menace de m’enlever mon fils, leurs absurdes lois l’y autorisent sans doute. Mais ne vois-je pas pourquoi il me dit cela ? Il ne croit pas à mon amour pour mon fils ; peut-être méprise-t-il ce sentiment dont il s’est toujours raillé ; mais il sait que je ne l’abandonnerai pas, parce que, sans mon fils, la vie ne me serait pas supportable, même avec celui que j’aime, et si je l’abandonnais, je tomberais au rang des femmes les plus méprisables ; il sait, il sait que jamais je n’aurais la force d’agir ainsi. « Notre vie doit rester la même » ; cette vie était un tourment jadis ; dans les derniers temps, c’était pis encore. Que serait-ce donc maintenant ? Il le sait bien, il sait aussi que je ne saurais me repentir de respirer, d’aimer ; il sait que, de tout ce qu’il exige, il ne peut résulter que fausseté et mensonge : mais il a besoin de prolonger ma torture. Je le connais, je sais qu’il nage dans le mensonge comme un poisson dans l’eau. Je ne lui donnerai pas cette joie : je romprai ce tissu de faussetés dont il veut m’envelopper. Advienne que pourra ! Tout vaut mieux que tromper et mentir ; mais comment faire ?… Mon Dieu, mon Dieu ! Quelle femme a jamais été aussi malheureuse que moi ! Je romprai tout, tout ! » ditelle en s’approchant de sa table pour écrire une autre lettre ; mais, au fond de l’âme, elle sentait bien qu’elle était impuissante à rien résoudre et à sortir de la situation où elle se trouvait, quelque fausse qu’elle fût. Assise devant sa table, elle appuya, au lieu d’écrire, sa tête sur ses bras, et se mit à pleurer comme pleurent les enfants, avec des sanglots qui lui soulevaient la poitrine. Elle pleurait ses rêves du matin, cette position nouvelle qu’elle avait crue éclaircie et définie ; elle savait maintenant que tout resterait comme par le passé, que tout irait même beaucoup plus mal. Elle sentait aussi que cette position dans le monde, dont elle faisait bon marché il y a quelques heures, lui était chère, qu’elle ne serait pas de force à l’échanger contre celle d’une femme qui aurait quitté mari et enfant pour suivre son amant ; elle sentait qu’elle ne serait pas plus forte que les préjugés. Jamais elle ne connaîtrait l’amour dans sa liberté, elle resterait toujours la femme coupable, constamment menacée d’être surprise, trompant son mari pour un homme dont elle ne pourrait jamais partager la vie. Tout cela elle le savait, mais cette destinée était si terrible qu’elle ne pouvait l’envisager, ni lui prévoir un dénouement. Elle pleurait sans se retenir, comme un enfant puni. Les pas d’un domestique la firent tressaillir, et, cachant son visage, elle fit semblant d’écrire. « Le courrier demande une réponse, dit le domestique. – Une réponse ? oui, qu’il attende, dit Anna, je sonnerai. » « Que puis-je écrire ? pensa-t-elle, que décider toute seule ? que puis-je vouloir ? qui aimer ? » Et, s’accrochant au premier prétexte venu pour échapper au sentiment de dualité qui l’épouvantait : « Il faut que je voie Alexis, pensa-t-elle, lui seul peut me dire ce que j’ai à faire. J’irai chez Betsy, peut-être l’y rencontrerai-je. » Elle oubliait complètement que la veille au soir, ayant dit à Wronsky qu’elle n’irait pas chez la princesse Tverskoï, celui-ci avait déclaré ne pas vouloir y aller non plus. Elle s’approcha de la table et écrivit à son mari : « J’ai reçu votre lettre. « ANNA. » Elle sonna et remit le billet au domestique. « Nous ne partons plus, dit-elle à Annouchka qui entrait. – Plus du tout ? – Non ; cependant ne déballez pas avant demain, et que la voiture attende. Je vais chez la princesse. – Quelle robe faut-il préparer ? » La société qui se réunissait chez la princesse Tverskoï pour la partie de croquet à laquelle Anna était invitée, se composait de deux dames et de leurs adorateurs. Ces dames étaient les personnalités les plus remarquables d’une nouvelle coterie pétersbourgeoise, qu’on avait surnommée « les Sept merveilles du monde », par imitation de quelque autre imitation. Toutes deux appartenaient au plus grand monde, mais à un monde hostile à celui que fréquentait Anna. Le vieux Strémof, un des personnages les plus influents de Pétersbourg, l’admirateur de Lise Merkalof, était l’ennemi déclaré d’Alexis Alexandrovitch. Anna, après avoir pour cette raison décliné une première invitation de Betsy, s’était décidée à se rendre chez elle, dans l’espoir d’y rencontrer Wronsky. Elle arriva la première chez la princesse. Au même moment, le domestique de Wronsky, ressemblant à s’y méprendre à un gentilhomme de la chambre avec ses favoris frisés, s’arrêta à la porte pour la laisser passer, et souleva sa casquette. En le voyant, Anna se souvint que Wronsky l’avait prévenue qu’il ne viendrait pas : c’était probablement pour s’excuser qu’il envoyait un billet par son domestique. Elle eut envie de demander à celui-ci où était son maître, de retourner pour écrire à Wronsky en le priant de venir la rejoindre, ou d’aller elle-même le trouver ; mais une cloche avait déjà annoncé sa visite, et un laquais près de la porte attendait qu’elle entrât dans la pièce suivante. « La princesse est au jardin, on va la prévenir », dit un second laquais. Il lui fallait, sans avoir vu Wronsky et sans avoir rien pu décider, rester avec ses préoccupations dans ce milieu étranger, animé de dispositions si différentes des siennes ; mais elle portait une toilette qui, elle le savait, lui allait bien ; l’atmosphère d’oisiveté solennelle dans laquelle elle se trouvait lui était familière, et enfin, n’étant plus seule, elle ne pouvait se creuser la tête sur le meilleur parti à prendre. Anna respira plus librement. En voyant venir Betsy à sa rencontre, dans une toilette blanche d’une exquise élégance, elle lui sourit comme toujours. La princesse était accompagnée de Toushkewitch et d’une parente de province qui, à la grande joie de sa famille, passait l’été chez la célèbre princesse. Anna avait probablement un air étrange, car Betsy lui en fit aussitôt l’observation.
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