Chapitre 10

3643 Words
Swiagesky était maréchal de son district ; plus âgé que Levine de cinq ans, il était marié depuis longtemps ; sa belle-sœur, une jeune fille très sympathique, vivait chez lui, et Levine savait, comme les jeunes gens à marier savent ces choses-là, qu’on désirait la lui voir épouser. Quoiqu’il songeât au mariage, et qu’il fût persuadé que cette aimable personne ferait une charmante femme, il aurait trouvé aussi vraisemblable de voler dans les airs que de l’épouser. La crainte d’être pris pour un prétendant lui gâtait le plaisir qu’il se proposait de sa visite, et l’avait fait réfléchir en recevant l’invitation de son ami. Swiagesky était un type intéressant de propriétaire adonné aux affaires du pays ; mais il y avait peu de rapports entre les opinions qu’il professait et sa façon de vivre et d’agir. Il méprisait la noblesse, qu’il accusait d’être hostile à l’émancipation, traitait la Russie de pays pourri, dont le détestable gouvernement ne valait guère mieux que celui de la Turquie ; et cependant il avait accepté la charge de maréchal de district, charge dont il s’acquittait consciencieusement ; jamais il ne voyageait sans arborer la casquette officielle, bordée de rouge et ornée d’une cocarde. Le paysan russe représentait pour lui un intermédiaire entre l’homme et le singe, mais c’était aux paysans qu’il serrait de préférence la main pendant les élections, et eux qu’il écoutait avec le plus d’attention. Il ne croyait ni à Dieu ni au diable, mais se préoccupait beaucoup d’améliorer le sort du clergé, et tenait à garder l’église paroissiale dans sa terre. Dans la question de l’émancipation des femmes, il se prononçait pour les théories les plus radicales, mais, vivant en parfaite harmonie avec sa femme, il ne lui laissait aucune initiative, et ne lui confiait d’autre soin que celui d’organiser aussi agréablement que possible leur vie commune sous sa propre direction. Il affirmait qu’on ne pouvait vivre qu’à l’étranger, mais il avait en Russie des terres qu’il exploitait par les procédés les plus perfectionnés, et il suivait soigneusement les progrès qui s’accomplissaient dans le pays. Malgré ces contradictions, Levine essayait de le comprendre, le considérant comme une énigme vivante, et grâce à leurs relations amicales il cherchait à dépasser ce qu’il appelait le « seuil » de cet esprit. La chasse à laquelle son hôte l’emmena fut médiocre ; les marais étaient à sec, et les bécasses rares ; Levine marcha toute la journée pour rapporter trois pièces ; en revanche, il revint avec un excellent appétit, une humeur parfaite, et une certaine excitation intellectuelle, qui résultait toujours pour lui d’un exercice physique v*****t. Le soir, auprès de la table à thé, Levine se trouva assis près de la maîtresse de la maison, une blonde de taille moyenne, au visage rond embelli de jolies fossettes. Obligé de causer avec elle et sa sœur placée en face de lui, il se sentait troublé par le voisinage de cette jeune fille, dont la robe, ouverte en cœur, semblait avoir été revêtue à son intention. Cette toilette, découvrant une poitrine blanche, le déconcertait ; il n’osait tourner la tête de ce côté, rougissait, se sentait mal à l’aise, et sa gêne se communiquait à la jolie belle-sœur. La maîtresse de la maison avait l’air de ne rien remarquer, et soutenait de son mieux la conversation. « Vous croyez que mon mari ne s’intéresse pas à ce qui est russe ? disait-elle. Bien au contraire ; il est plus heureux ici que partout ailleurs ; il a tant à faire à la campagne ! vous n’avez pas vu notre école ? – Si fait ; c’est cette maisonnette couverte de lierre ? – Oui, c’est l’œuvre de Nastia, dit-elle en désignant sa sœur. – Vous y donnez vous-même des leçons ? demanda Levine en regardant comme un coupable du côté du corsage ouvert. – J’en ai donné et j’en donne encore, mais nous avons une maîtresse excellente. – Non merci, je ne prendrai plus de thé ; j’entends là-bas une conversation qui m’intéresse beaucoup », dit Levine se sentant impoli, mais incapable de continuer la conversation. Et il se leva en rougissant. Le maître de la maison causait à un bout de la table avec deux propriétaires ; ses yeux noirs et brillants étaient fixés sur un homme à moustaches grises, qui l’amusait de ses plaintes contre les paysans. Swiagesky paraissait avoir une réponse toute prête aux lamentations comiques du bonhomme, et pouvoir d’un mot les réduire en poudre, si sa position officielle ne l’eût obligé à des ménagements. Le vieux propriétaire, campagnard encroûté et agronome passionné, était visiblement un adversaire convaincu de l’émancipation ; cela se lisait dans la forme de ses vêtements démodés, dans la façon dont il portait sa redingote, dans ses sourcils froncés et sa manière de parler sur un ton d’autorité étudiée ; il joignait à ses paroles des gestes impérieux de ses grandes belles mains hâlées et ornées d’un vieil anneau de mariage. « N’était l’argent dépensé et le mal qu’on s’est donné, mieux vaudrait abandonner ses terres, et s’en aller, comme Nicolas Ivanitch, entendre la « Belle Hélène » à l’étranger, dit le vieux propriétaire, dont la figure intelligente s’éclaira d’un sourire. – Ce qui ne vous empêche pas de rester, dit Swiagesky ; par conséquent vous y trouvez votre compte. – J’y trouve mon compte parce que je suis logé et nourri, et parce qu’on espère toujours, malgré tout, réformer le monde ; mais c’est une ivrognerie, un désordre incroyables ! les malheureux ont si bien partagé, que beaucoup d’entre eux n’ont plus ni cheval ni vache ; ils crèvent de faim. Essayez cependant, pour les sortir de peine, de les prendre comme ouvriers,… ils gâcheront tout, et trouveront encore moyen de vous traduire devant le juge de paix. – Mais, vous aussi, vous pouvez vous plaindre au juge de paix, dit Swiagesky. – Moi, me plaindre ? pour rien au monde ! Vous savez bien l’histoire de la fabrique ? Les ouvriers, après avoir touché des arrhes, ont tout planté là et sont partis. On a eu recours au juge de paix… Qu’a-t-il fait ? Il les a acquittés. Notre seule ressource est encore le tribunal de la commune ; là on vous rosse votre homme, comme dans le bon vieux temps. N’était le starchina [12], ce serait à fuir au bout du monde. – Il me semble cependant qu’aucun de nous n’en vient là : ni moi, ni Levine, ni monsieur, dit Swiagesky en désignant le second propriétaire. – Oui, mais demandez à Michel Pétrovitch comment il s’y prend pour faire marcher ses affaires ; est-ce là vraiment une administration rationnelle ? dit le vieux en ayant l’air de se faire gloire du mot rationnel. – Dieu merci, je fais mes affaires très simplement, dit Michel Pétrovitch ; toute la question est d’aider les paysans à payer les impôts en automne ; ils viennent d’euxmêmes : « Aide-nous, petit père », et comme ce sont des voisins, on prend pitié d’eux : j’avance le premier tiers de l’impôt en disant : « Attention, enfants : je vous aide, il faut que vous m’aidiez à votre tour, pour semer, faucher ou moissonner », et nous convenons de tout en famille. On rencontre, il est vrai, parfois des gens sans conscience… » Levine connaissait de longue date ces traditions patriarcales ; il échangea un regard avec Swiagesky, et, interrompant Michel Pétrovitch, s’adressa au propriétaire à moustaches grises : « Et comment faut-il faire maintenant, selon vous ? – Mais comme Michel Pétrovitch, à moins d’affermer la terre aux paysans ou de partager le produit avec eux ; tout cela est possible, mais il n’en est pas moins certain que la richesse du pays s’en va, avec ces moyens-là. Dans les endroits où, du temps du servage, la terre rendait neuf grains pour un, elle en rend trois maintenant. L’émancipation a ruiné la Russie. » Swiagesky regarda Levine avec un geste moqueur ; mais celui-ci écoutait attentivement les paroles du vieillard, trouvant qu’elles résultaient de réflexions personnelles, mûries par une longue expérience de la vie de campagne. « Tout progrès se fait par la force, continua le vieux propriétaire : Prenez les réformes de Pierre, de Catherine, d’Alexandre. Prenez l’histoire européenne ellemême… Et c’est dans la question agronomique surtout qu’il a fallu user d’autorité. Croyez-vous que la pomme de terre ait été introduite autrement que par la force ? At-on toujours labouré avec la charrue ? Nous autres, propriétaires du temps du servage, avons pu améliorer nos modes de culture, introduire des séchoirs, des batteuses, des instruments perfectionnés, parce que nous le faisions d’autorité, et que les paysans, d’abord réfractaires, obéissaient et finissaient par nous imiter. Maintenant que nos droits n’existent plus, où trouverons-nous cette autorité ? Aussi rien ne se soutient plus, et, après une période de progrès, nous retomberons fatalement dans la barbarie primitive. Voilà comment je comprends les choses. – Je ne les comprends pas du tout ainsi, dit Swiagesky ; pourquoi donc ne continuez-vous pas vos perfectionnements en vous aidant d’ouvriers payés ? – Permettez-moi de vous demander par quel moyen je continuerais, manquant de toute autorité ? « La voilà, cette force élémentaire », pensa Levine. – Mais avec vos ouvriers. – Mes ouvriers ne veulent pas travailler convenablement en employant de bons instruments. Notre ouvrier ne comprend bien qu’une chose, se soûler comme une brute, et gâter tout ce qu’il touche : le cheval qu’on lui confie, le harnais neuf de son cheval ; il trouvera moyen de boire au cabaret jusqu’aux cercles de fer de ses roues, et d’introduire une cheville dans la batteuse pour la mettre hors d’usage. Tout ce qui ne se fait pas selon ses idées lui fait mal au cœur. Aussi l’agriculture baisse-t-elle visiblement ; la terre est négligée et reste en friche, à moins qu’on ne la cède aux paysans ; au lieu de produire des millions de tchetverts de blé, elle n’en produit plus que des centaines de mille. La richesse publique diminue. On aurait pu faire l’émancipation, mais progressivement. » Et il développa son plan personnel, où toutes les difficultés auraient été évitées. Ce plan n’intéressait pas Levine, et il en revint à sa première question avec l’espoir d’amener Swiagesky à s’expliquer. « Il est très certain que le niveau de notre agriculture baisse, et que dans nos rapports actuels avec les paysans il est impossible d’obtenir une exploitation rationnelle. – Je ne suis pas de cet avis, répondit sérieusement Swiagesky. Que l’agriculture soit en décadence depuis le servage, je le nie, et je prétends qu’elle était alors dans un état fort misérable. Nous n’avons jamais eu ni machine, ni bétail convenables, ni bonne administration ; nous ne savons pas même compter. Interrogez un propriétaire, il ne sait pas plus ce qui lui coûte que ce qui lui rapporte. – La tenue de livres italienne, n’est-ce pas ? dit ironiquement le vieux propriétaire. Vous aurez beau compter et tout embrouiller, vous n’y trouverez pas de bénéfice. – Pourquoi embrouiller tout ? Votre misérable batteuse russe ne vaudra certes rien et se brisera vite, mais une batteuse à vapeur durera. Votre mauvaise rosse qui se laisse traîner par la queue ne vaudra rien, mais des percherons, ou simplement une race de chevaux vigoureux, réussiront. Il en sera de tout ainsi. Notre agriculture a toujours eu besoin d’être poussée en avant. – Encore faudrait-il en avoir le moyen, Nicolas Ivanitch. Vous en parlez à votre aise ; mais lorsqu’on a comme moi un fils à l’Université et d’autres au Gymnase, on n’a pas de quoi acheter des percherons. – Il y a des banques. – Pour voir ma terre vendue aux enchères ? Merci. » Levine intervint dans le débat. « Cette question de progrès agricole m’occupe beaucoup ; j’ai le moyen de risquer de l’argent en améliorations, mais jusqu’ici elles ne me représentent que des pertes. Quant aux banques, je ne sais à quoi elles peuvent servir. – Voilà qui est vrai ! confirma le vieux propriétaire avec un rire satisfait. – Et je ne suis pas le seul, continua Levine ; j’en appelle à tous ceux qui ont fait des essais comme moi : à de rares exceptions près, ils sont tous en perte. Mais, vousmême, êtes-vous content ? » demanda-t-il en remarquant sur le visage de Swiagesky l’embarras que lui causait cette tentative de sonder le fond de sa pensée. Ce n’était pas de bonne guerre ; Mme Swiagesky avait avoué pendant le thé à Levine qu’un comptable allemand, mandé exprès de Moscou, qui, pour 500 roubles, s’était chargé d’établir les comptes de leur exploitation, avait constaté une perte de 3000 roubles. Le vieux propriétaire sourit en entendant Levine ; il savait évidemment à quoi s’en tenir sur le rendement des terres de son voisin. « Le résultat peut n’être pas brillant, répondit Swiagesky, mais cela prouve tout au plus que je suis un agronome médiocre, ou que mon capital rentre dans la terre afin d’augmenter la rente. – La rente ! s’écria Levine avec effroi. Elle existe peut-être en Europe, où le capital qu’on met dans la terre se paye, mais chez nous il n’en est rien. – La rente doit exister cependant. C’est une loi. – Alors c’est que nous sommes hors la loi ; pour nous, ce mot de rente n’explique et n’éclaircit rien ; au contraire, il embrouille tout ; dites-moi comment la rente… – Ne prendriez-vous pas du lait caillé ? Macha, envoie-nous du lait caillé ou des framboises, dit Swiagesky en se tournant vers sa femme ; les framboises durent longtemps cette année. » Et il se leva enchanté, et probablement persuadé qu’il venait de clore la discussion, tandis que Levine supposait qu’elle commençait seulement. Levine continua à causer avec le vieux propriétaire ; il chercha à lui prouver que tout le mal venait de ce qu’on ne tenait aucun compte du tempérament même de l’ouvrier, de ses usages, de ses tendances traditionnelles ; mais le vieillard, comme tous ceux qui sont habitués à réfléchir seuls, entrait difficilement dans la pensée d’un autre, et tenait passionnément à ses opinions personnelles. Pour lui, le paysan russe était une brute qu’on ne pouvait faire agir qu’avec le bâton, et le libéralisme de l’époque avait eu le tort d’échanger cet instrument utile contre une nuée d’avocats. « Pourquoi pensez-vous qu’on ne puisse pas arriver à un équilibre qui utilise les forces du travailleur et les rende réellement productives ? lui demanda Levine en cherchant à revenir à la première question. – Avec le Russe, cela ne sera jamais : il faut l’autorité, s’obstina à répéter le vieux propriétaire. – Mais où voulez-vous qu’on aille découvrir de nouvelles conditions de travail ? dit Swiagesky se rapprochant des causeurs, après avoir mangé du lait caillé et fumé une cigarette. N’avons-nous pas la commune avec la caution solidaire, ce reste de barbarie, qui d’ailleurs tombe peu à peu de lui-même ? Et maintenant que le servage est aboli, n’avons-nous pas toutes les formes du travail libre, l’ouvrier à l’année ou à la tâche, le journalier, le fermier, le métayer, sortez donc de là ? – Mais l’Europe elle-même est mécontente de ces formes ! – Oui, elle en cherche d’autres et peut-être en trouvera-t-elle. – Alors pourquoi ne chercherions-nous pas de notre côté ? – Parce que c’est tout comme si nous prétendions inventer de nouveaux procédés pour construire des chemins de fer. Ces procédés sont inventés, nous n’avons qu’à les appliquer. – Mais s’ils ne conviennent pas à notre pays, s’ils lui sont nuisibles ? » dit Levine. Swiagesky reprit son air effrayé. « Aurions-nous donc la prétention de trouver ce que cherche l’Europe ? Connaissez-vous tous les travaux qu’on a faits en Europe sur la question ouvrière ? – Peu. – C’est une question qui occupe les meilleurs esprits ; elle a produit une littérature considérable, Schulze-Delitzsch et son école, Lassalle, le plus avancé de tous, Mulhausen…, vous connaissez tout cela. – J’en ai une idée très vague. – C’est une manière de dire, vous en savez certainement aussi long que moi. Je ne suis pas un professeur de science sociale, mais ces questions m’ont intéressé, et puisqu’elles vous intéressent aussi, vous devriez vous en occuper. – À quoi ont-ils tous abouti ? – Pardon… » les propriétaires s’étaient levés, et Swiagesky arrêta encore Levine sur la pente fatale où il s’obstinait en voulant sonder le fond de la pensée de son hôte. Celui-ci reconduisit ses convives. Levine prit congé des dames en promettant de passer avec elles la journée du lendemain pour faire, tous ensemble, une promenade à cheval. Avant de se coucher, il entra dans le cabinet de son hôte afin d’y chercher des livres relatifs à la discussion de la soirée. Le cabinet de Swiagesky était une grande pièce, tout entourée de bibliothèques, avec deux tables, dont l’une, massive, tenait le milieu de la chambre, et l’autre était chargée de journaux et de revues en plusieurs langues, rangés autour d’une lampe. Près de la table à écrire, une espèce d’étagère contenait des cartons étiquetés de lettres dorées renfermant des papiers. Swiagesky prit les volumes, puis s’installa dans un fauteuil à bascule. « Que regardez-vous là ? demanda-t-il à Levine qui, arrêté devant la table ronde, y feuilletait des journaux. Il y a, dans le journal que vous tenez, un article très bien fait. Il paraît, ajouta-t-il gaiement, que le principal auteur du partage de la Pologne n’est pas du tout Frédéric. » Et il raconta, avec la clarté qui lui était propre, le sujet de ces nouvelles publications. Levine l’écoutait en se demandant ce qu’il pouvait bien y avoir au fond de cet homme. En quoi le partage de la Pologne l’intéressait-il ? Quand Swiagesky eut fini de parler, il demanda involontairement : « Et après ? » Il n’y avait rien après, la publication était curieuse et Swiagesky jugea inutile d’expliquer en quoi elle l’intéressait spécialement. « Ce qui m’a intéressé, moi, c’est votre vieux grognon, dit Levine en soupirant. Il est plein de bon sens et dit des choses vraies. – Laissez donc ! c’est un vieil ennemi de l’émancipation, comme ils le sont du reste tous. – Vous êtes à leur tête cependant ? – Oui, mais pour les diriger en sens inverse, dit en riant Swiagesky. – Je suis frappé, moi, de la justesse de ses arguments, lorsqu’il prétend qu’en fait de systèmes d’administration, les seuls qui aient chance de réussir chez nous sont les plus simples. – Quoi d’étonnant ? Notre peuple est si peu développé, moralement et matériellement, qu’il doit s’opposer à tout progrès. Si les choses marchent en Europe, c’est grâce à la civilisation qui y règne : par conséquent l’essentiel pour nous est de civiliser nos paysans. Comment ? – En fondant des écoles, des écoles et encore des écoles. – Mais vous convenez vous-même que le peuple manque de tout développement matériel : en quoi les écoles y obvieront-elles ? – Vous me rappelez une anecdote sur des conseils donnés à un malade : Vous feriez bien de vous purger. – J’ai essayé, cela m’a fait mal. – Mettez des sangsues. – J’ai essayé, cela m’a fait mal. – Alors priez Dieu. – J’ai essayé, cela m’a fait mal. – Vous repoussez de même tous les remèdes. – C’est que je ne vois pas du tout le bien que peuvent faire les écoles ! – Elles créeront de nouveaux besoins. – Tant pis si le peuple n’est pas en état de les satisfaire. Et en quoi sa situation matérielle s’améliorera-t-elle parce qu’il saura l’addition, la soustraction et le catéchisme ? Avant-hier soir je rencontrai une paysanne portant son enfant à la mamelle ; je lui demandai d’où elle venait : « De chez la sage-femme ; l’enfant crie, je le lui ai mené pour le guérir ». Et qu’a fait la sage-femme ? – « Elle a porté le petit aux poules, sur le perchoir, et a marmotté des paroles. » – Vous voyez bien, dit en souriant Swiagesky, pour croire à de pareilles sottises… – Non, interrompit Levine contrarié, ce sont vos écoles, comme remède pour le peuple, que je compare à celui de la sage-femme. L’essentiel ne serait-il pas de guérir d’abord la misère ? – Vous arrivez aux mêmes conclusions qu’un homme que vous n’aimez guère, Spencer. Il prétend que la civilisation peut résulter d’une augmentation de bien-être, d’ablutions plus fréquentes, mais que l’alphabet et les chiffres n’y peuvent rien. – Tant mieux ou tant pis pour moi, si je me trouve d’accord avec Spencer ; mais croyez bien que ce ne seront jamais les écoles qui civiliseront notre peuple. – Vous voyez cependant que l’instruction devient obligatoire dans toute l’Europe. – Mais comment vous entendez-vous sur ce chapitre avec Spencer ? » Les yeux de Swiagesky se troublèrent et il dit en souriant : « L’histoire de votre paysanne est excellente. – Vous l’avez entendue vousmême ? – Vraiment ? » Décidément ce qui amusait cet homme était le procédé du raisonnement, le but lui était indifférent. Cette journée avait profondément troublé Levine. Swiagesky et ses inconséquences, le vieux propriétaire qui, malgré ses idées justes, méconnaissait une partie de la population, la meilleure peut-être,… ses propres déceptions, tant d’impressions diverses produisaient dans son âme une sorte d’agitation et d’attente inquiète. Il se coucha, et passa une partie de la nuit sans dormir, poursuivi par les réflexions du vieillard. Des idées nouvelles, des projets de réforme germaient dans sa tête ; il résolut de partir dès le lendemain, pressé de mettre ses nouveaux plans à exécution. D’ailleurs, le souvenir de la belle-sœur et de sa robe ouverte le troublait : il valait mieux partir sans retard, s’arranger avec les paysans avant les semailles d’automne, et réformer son système d’administration en le basant sur une association entre maître et ouvriers.
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