III LE PIÈGE-1

2007 Words
III LE PIÈGE« Je caille ! » pleurnicha Étienne en se frottant vigoureusement les cuisses et le torse. Les deux ouvertures de chaque côté du véhicule ne possédaient pas de vitres et s’y engouffraient de terribles courants d’air. Un vent glacial balayait l’intérieur de la voiture. « Vous n’auriez pas dû venir avec moi, rétorqua Jérémie en colère. Alex ne l’entendait pas de cette oreille. –C’est toi Cendrillon, c’est toi qui nous as mis dans cette galère. Son visage était rouge comme du piment. –Menteur ! » hurla Jérémie. La diligence cahota sur une route pleine de pavés avant de longer des champs sur des sentiers caillouteux. L’orage avait cessé, cédant la place à une pleine lune resplendissante. À cet instant, une roue passa dans un nid-de-poule gorgé d’eau et une flaque de boue aspergea tout le monde et surtout Étienne, qui rouspéta davantage. Jérémie reconnut la boulangerie située près de chez lui… Ainsi la diligence l’amenait chez son oncle. Il s’y attendait, mais il était plus de minuit et le message disait « avant minuit ». Ils aperçurent la maison. « On va chez toi alors qu’il n’y a personne, se plaignit Alex. –On va geler, » craignit Étienne qui, bien qu’il adorait les aventures, commençait à regretter celle-ci. Son oncle devait être chez Valérie et ne tarderait plus à rentrer. Mais qui était ce mystérieux cocher ? Qu’allait-il se passer ? Mystère. La voiture ralentissait et les garçons se penchèrent aux deux ouvertures. Ah ! La surprise était de taille. Il y avait de la lumière partout, du rez-de-chaussée jusqu’aux étages. « Ton oncle est rentré, » s’empressa de constater Étienne. Au fur et à mesure que la diligence s’avançait, Jérémie remarqua que beaucoup trop de pièces étaient illuminées. Un flot invraisemblable de fiacres, de diligences et de calèches envahissait l’entrée ainsi que la cour en gravier de la propriété. Jérémie sentit son cœur s’emballer. Qu’était-ce que ceci ? Le silence dans la voiture était pesant. La diligence s’engagea dans l’allée. Elle se faufila entre les véhicules et stoppa près de l’entrée principale. Le cocher lança un « hooo ! » sonore pour arrêter les quatre chevaux qui s’ébrouèrent. « Je ne vois pas la voiture de mon oncle ! s’écria Jérémie de plus en plus mal à l’aise. Ils descendirent en grelottant. –Je veux rentrer chez moi, gémissait Étienne en claquant des dents. –Ah non, le tança Jérémie, nous devons tous trois faire bloc face au danger ! Tenons-nous tous les trois par la main et allons-y. » Ils s’exécutèrent et se dirigèrent vers la porte d’entrée. Ils ressentaient cette étrange sensation de se diriger vers une scène de théâtre où se déroulerait bientôt un spectacle grandiose. Alex et Jérémie étaient habillés à peu près correctement en Harry Potter, mais Étienne, en Rahan, se sentait très gêné. Ils poussèrent la lourde porte d’entrée en bois. Une magnifique bouffée de chaleur les emplit de bonheur. Ils s’avançaient dans l’entrée, toujours en se tenant la main. La porte se referma toute seule derrière eux. Ils ouvrirent des yeux comme des soucoupes. La scène à laquelle ils assistèrent était à peine imaginable : une centaine de convives en smoking et robes longues du soir, jeunes et âgées, fumaient et devisaient tranquillement dans la maison. Certaines personnes étaient habillées à la mode du xixe siècle et d’autres à celle du xviiie siècle, comme à l’époque de Louis XV et de la Pompadour. Tous buvaient du grand champagne millésimé servi par des maîtres d’hôtel grand style et savouraient saumon, caviar russe et petits fours. L’ambiance était feutrée, comme il sied à des gens du monde. Il n’y avait pas un mot plus fort que l’autre mais des expressions hautement distinguées. Les trois enfants ne se sentirent pas isolés car ils étaient du même milieu social et ils connaissaient ce type de soirée. Un beau jeune homme, à l’élégance du xviiie siècle avec sa perruque blanche poudrée, jouait du clavecin et une superbe marquise tournait les pages de partition en le dévorant des yeux. Quand il eut terminé, une jeune femme en robe de soirée, coiffée d’un magnifique chignon, joua sur le piano quart de queue de Chelsea une valse de Chopin suivie d’un nocturne. « Les vieux fêtent aussi Halloween ? » s’interrogea Étienne, bien que cela ressemblait plus à carnaval. Des femmes âgées assises dans des crapauds se donnaient de l’air avec des éventails et s’entretenaient entre elles ou avec leurs maris, très « bon chic bon genre ». Un orchestre de chambre, caché au regard des garçons par les convives, commença à jouer le 5e concerto brandbourgeois de J.-S. Bach. Plusieurs personnes observaient le trio de manière intriguée. Certaines leur firent signe d’approcher. « Il n’est pas question de se séparer, bredouilla Alex paniqué. Soudain Jérémie serra fortement la main d’Étienne. Une terrible certitude le saisit. –Ce ne sont pas des amis de mon oncle, je ne les ai jamais vus ! Qui sont ces gens ?! Ils demeurèrent figés sur place. –On bouge de là, décida Alex, ils me font peur, ce ne sont pas des humains… –Tu divagues, sursauta Étienne, si ce ne sont pas des humains alors c’est quoi ? Des Martiens ? –Mais comment sont-ils entrés ? Ils avaient la clé ? » Jérémie décida de prendre les devants. Il aborda un homme aux cheveux gris portant un haut-de-forme, une redingote, un monocle ainsi qu’une belle moustache avec des pointes sur les côtés. L’homme regarda le petit garçon d’un air curieux. Ce regard avait matière à inquiéter Jérémie. « Qui êtes-vous, lui demanda-t-il, que faites-vous chez M. Hollbrook ? Le visage de l’homme s’assombrit. –Vous êtes le fils de la maison ? Que faites-vous déguisé de la sorte ? Ça c’était la meilleure ! –Répondez à ma question monsieur, insista Jérémie en rassemblant toutes les forces qui lui restaient. On entendit un bris de verre et des éclats de rire. –Nous venons de loin, nous avons reçu un carton d’invitation au nom d’Hogmanay. Jérémie pâlit. D’une voix chevrotante il questionna : –Que lui voulez-vous à Hogmanay ? –Tu le connais ? –Non, non, je ne sais pas qui c’est. Étienne et Alex tiraient Jérémie par la manche. –Viens, le suppliait Alex, on s’arrache d’ici, c’est un piège ! Jérémie repoussa ses amis et relança l’homme à la moustache : –Que lui voulez-vous à Hogmanay ? L’orchestre jouait toujours du Bach et dans ce climat de peur, cela sonnait faux. Une lueur étrange traversa les prunelles de l’homme, un sourire cruel retroussa ses lèvres. –Nous voulons l’occire. –L’occire ? –Lui faire passer l’arme à gauche. Jérémie ouvrait de grands yeux. –Lui tordre le cou ! –Vous êtes fous, hurla l’enfant, pourquoi ?! L’homme ne répondit pas et se contenta de sortir une pipe de sa poche qu’il bourra de tabac avant de l’allumer. –Viens, insista Étienne en tirant Jérémie par la manche. Alex restait en retrait. Il murmura à l’oreille d’Étienne : –On te regarde bizarrement, habille-toi ! » Alex s’empara d’un manteau dans une penderie et l’en revêtit. L’ex Rahan gloussa de bien-être. Le manteau à col de fourrure était bien trop large et trop long mais il cachait ses jambes. Jérémie, de son côté, décida d’agir à nouveau. Il se rua au milieu du grand salon, fendant la foule des invités et exigea que l’orchestre s’arrête. « Mesdames, messieurs, s’il vous plaît écoutez-moi ! Vous êtes ici chez M. Hollbrook, mon oncle, j’aimerais savoir qui vous a invité ici ce soir ? » Plusieurs hommes en smoking et fumant le cigare dévisagèrent Jérémie. Des femmes très distinguées éclatèrent de rire. L’un des hommes cracha sa fumée au plafond, faisant des ronds. Il sortit de la poche de sa veste un petit bristol doré et bordeaux, très raffiné et le donna à l’enfant : Prière de vous rendre à l’adresse ci-dessus (…) Le 31 octobre à 23 heures pour assister à la fête d’Hogmanay. Signé : Manikus, chef des Baalamites virtutis causa Jérémie ressentit un flot de déprime le submerger. Ce bristol était un faux. Mais ces deux sigles l’intriguaient. L’un ressemblait à une galaxie et l’autre… À rien. Six branches étaient soudées à un point central et trois autres non. Pourquoi ? Qu’est-ce que cela signifiait ? Cette invitation n’était-elle pas un piège qui lui était destiné ? Ces gens-là étaient chez lui, buvant du champagne servi par des domestiques en livrée et écoutant des concerts. Voulaient-ils vraiment le tuer ?! Jérémie relut la signature : Manikus, chef des Baalamites. Il n’y comprenait rien. Sa main tremblait et il manqua de lâcher le bristol. Ils sont ici « pour ma fête ». Mais quelle fête ? Il en arriva à la certitude que ces gens voulaient sa mort et qu’ils étaient ses ennemis. Mon Dieu ! Et Étienne, et Alexandre ? Il se précipita vers eux, les suppliant de partir, mais ils refusèrent de l’écouter. « Hé, les interpella un vieil homme en nœud papillon et en frac, vous êtes les trois nos invités. À la vôtre. » Il éclata de rire en levant sa coupe de champagne. À cet instant, Étienne poussa un cri. Le manteau qu’Alex lui avait mis sur le dos commença à pourrir ! L’espace d’une seconde il devint grouillant de vers. Jérémie et Alex reculèrent, épouvantés. Étienne arracha les débris du manteau et les jeta à terre. Les lambeaux se transformèrent en centaines de petits serpents qui s’enfuirent sous les meubles et se faufilèrent sous les tapis. « La vache ! C’est trop cool, s’écria Étienne. Une dizaine de convives applaudirent et levèrent leurs coupes de champagne : –Crudelitas ! Crudelitas ! Mais voici que sous les yeux des enfants tétanisés des centaines de scorpions issus de nulle part se ruèrent sur les serpents et les dévorèrent. En quelques minutes il n’en resta plus qu’un seul. –Beurk ! Étienne et Alex vomirent. –Gloire à l’enfant-soleil ! Gloire à Satur ! Gloire à Beltis ! Viva 126, viva 126 ! –Ooh ! crièrent d’une seule voix d’autres convives, cri qui se changea en plainte. –Hogmanay est l’un de ces trois enfants ! Oui, celui que nous devons assassiner est ici, hurla un jeune homme, les yeux rendus fous par la peur. –Partez ! supplia Jérémie. Étienne commençait à flancher, c’en était trop pour lui. –Qui est Satur ? On veut t’assassiner, l’enfant-soleil, c’est toi ? –Prenez la diligence et partez ! –Jamais sans toi, ils vont te tuer, répliqua Alex, mais Jérémie les poussait vers la porte. Celle-ci était fermée à clé ! Alex avait le visage décomposé. –On est pris au piège, on est foutu… –Et les calèches sont parties, il n’y a plus rien ! dit Étienne. Jérémie et Alex se précipitèrent vers les fenêtres. La cour du parc était vide. Le visage d’Étienne avait perdu ses couleurs de guerre, hormis un peu de noir autour des yeux. Un horrible doute s’imposa à Jérémie et il resta figé un long moment, dévorant des yeux chaque invité, cherchant un indice pouvant le mettre sur une voie. L’angelot ne l’avait pas envoyé ici pour se faire massacrer quand même ! L’orchestre cessa de jouer. Le temps sembla suspendu… Assis sur un tapis, Étienne pleurnichait, comme à son habitude. Ces gens étaient vraiment bizarres. À y regarder de plus près, tous n’étaient pas vêtus d’habits anciens. D’autres étaient habillés en complet cravate, une tenue classique bien actuelle, et tous étaient extrêmement élégants. Jérémie entendait les convives parler entre eux et il ne comprenait rien de ce qu’ils disaient. Alex et Étienne l’interrogeaient du regard. « Ça sent la mort, » dit Alex, apeuré. Un accordéon de bal musette remplaça le clavecin, ce qui fut totalement anachronique avec les lieux. Oui, Jérémie n’en douta plus : ces gens qui s’amusaient sur des airs d’accordéon et parlant une langue inconnue étaient MORTS. Et morts depuis longtemps… « Qui est ce Hogmanay ? questionna Étienne. –Silence idiot ! s’énerva Jérémie. » La question d’Étienne fit l’effet d’un catalyseur sur les morts-vivants. Leurs faces blanchâtres et grimaçantes furent agitées de tics nerveux effrayants. Les trois garçons reculèrent, mais la foule s’intéressa soudainement à eux et marcha implacablement dans leur direction. « Ils vont nous tuer ! » paniqua Étienne qui fondit en larmes. Jérémie se précipita au-devant de ses copains et écartant les bras comme pour les protéger, il lança un ultime défi à la foule hideuse. « Si c’est moi que vous voulez, me voici ! Alex le poussa violemment : –Tu es fou ? Que cherches-tu ? –Il se sacrifie pour nous, dit Étienne, laisse-le faire… » Jérémie se mit à hurler, le visage comme transfiguré. Il n’avait plus peur de rien ni de personne. Repoussant Alex, il ouvrit les bras en croix. « Je suis celui que vous cherchez, je suis… Hogmanay ! » Tétanisé, Étienne ne fit aucun geste pour empêcher cet accès de folie. Alex, en revanche, s’empressa de supplier les monstres en smoking et robes de soirée de ne pas le croire. « C’est faux, il est fou ! Hogmanay c’est moi ! –Laisse-moi idiot, trépignait Jérémie en tapant des pieds, ne l’écoutez pas, Hogmanay c’est moi ! –Oh ! rouspétèrent les morts-vivants, lequel à raison ?! Leurs visages devenaient hideux… –Personne ! Étienne s’était ressaisi et faisait face aux monstres, bombant le torse. –Personne, continua-t-il de sa voix haut perchée, car Hogmanay c’est moi, et moi seul ! » Les créatures criaient, leurs vêtements commençaient à tomber en loques et en poussière, rongés par les mites. Une femme au visage dévasté de furoncles et autres boutons affreux s’adressa à Étienne avec une voix glutturale. « C’est donc toi Jérémie ? Étienne piqua un fard, prenant brusquement conscience d’être allé trop loin. –Heu, bredouilla-t-il, il faudrait reconsidérer la question… –Imbécile, l’invectiva Jérémie, ne fais pas ça. Écoutez, vous autres, Hogmanay c’est moi et moi seul, personne d’autre ! –Non, c’est moi, hurla Alex. –Toi aussi ? s’étonna un homme horrible clignant des yeux et bavant comme un crapaud. –Taisez-vous ! » ordonna Jérémie en vain. Une des créatures dont le smoking pendait en lambeaux et avec la chair du visage qui grouillait de vermine leva la main pour réclamer la parole.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD