I L’ORPHELIN-1
I
L’ORPHELINBeaucoup de monde se bousculait dans le grand salon. Il n’y avait pas tellement d’enfants, que des grandes personnes. M. Hollbrook, le maître des lieux, avait fait les choses en grand. Sa gouvernante, Prudence Malaimmer, une vieille fille de 45 ans, l’avait largement secondé.
Inutile de préciser que Chelsea, la fille unique de M. Hollbrook âgée de 10 ans, n’avait rien fait pour les aider. Elle ne faisait jamais rien à la maison et surtout, la venue dans la famille de son cousin Jérémie, un intrus de deux ans son aîné, avait matière à renforcer son mauvais caractère. Elle détestait ce garçon avant même son arrivée. Elle ne supportait pas de voir son père embrasser l’enfant, le montrer fièrement aux hôtes, ce petit prince avec un nœud papillon, et parler de lui comme de son « fils adoptif », ce qui faisait son petit effet sur les invités.
M. Hollbrook s’éclaircissait la voix et réclamait le silence parmi les invités trop occupés à dévorer les petits fours et à vider les coupes de champagne.
« Mesdames, messieurs, s’il vous plaît, je demande votre attention.
Quel brouhaha ! Il insista. C’était un homme de 50 ans aux cheveux dégarnis et portant une paire de lunettes rondes.
–Je suis heureux de vous annoncer la venue de mon neveu Jérémie dans la famille…
Il s’interrompit pour boire un verre d’eau.
–Je ne remplacerai pas hélas ses pauvres parents, snif… Ma sœur Clémence…
Il sortit un mouchoir et se moucha bruyamment, à la grande gêne des invités. Il embrassa Jérémie.
–Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’il se sente ici chez lui, que ma chère fille l’aime autant que moi et qu’ils deviennent dès lors inséparables, comme frère et sœur… »
Il se moucha à nouveau mais ce faisant, d’un geste maladroit il renversa son verre d’eau sur le parquet ciré. Il se pencha vivement pour le récupérer mais trébucha sur Jérémie… Il exécuta un impressionnant grand écart qui fit craquer son pantalon, puis, ayant réussi à se redresser, il glissa cette fois-ci sur le verre et s’agrippa, affolé, à un tableau accroché au mur.
« Aaah ! cria l’assistance.
–Que Dieu vous bénisse » eut-il le temps de crier avant de disparaître derrière le buffet renversant plusieurs coupes de champagne et plats de petits fours…
Plusieurs invités se précipitèrent à son secours. M. Hollbrook avait perdu ses lunettes et un grand trou dans son pantalon laissait entrevoir son caleçon. Rouge de confusion il s’excusa et prit congé accompagné d’une amie afin de changer de vêtements. Chelsea, honteuse de son père, haussa les épaules et regarda son cousin, qui fut très peiné.
Jérémie connaissait peu sa cousine mais il se souvenait l’avoir rencontrée à l’occasion de quelques fêtes. Il était de la ville et elle de la campagne. Aussi adorait-il venir avec ses parents chez cet oncle un peu excentrique qui habitait cette immense maison lugubre dont on disait qu’elle possédait des passages secrets et des oubliettes datant du Moyen-Âge.
La mère de Chelsea était partie vivre aux États-Unis avec un autre homme. Une ou deux fois par an la fillette partait à Boston pour la retrouver. Sa mère l’adorait et la gâtait beaucoup mais l’enfant aimait revenir chez son père.
Chelsea avait des taches de rousseur sur sa frimousse et de grands yeux malicieux. Elle coiffait ses longs cheveux roux en nattes et s’habillait comme les poupées Barbie. Elle avait du sang écossais du côté de son père tout comme Jérémie en avait lui aussi du côté de sa mère. Cela risquait de provoquer quelques étincelles…
Depuis la mort de ses parents, le garçonnet demeurait très seul. Sans la bonté de son oncle, il se serait retrouvé dans un orphelinat. Cependant, il avait le sentiment de n’être qu’un paquet balloté dans le monde des adultes. La main de son oncle le fit sursauter. Jérémie constata qu’il avait changé de pantalon et il le trouva aussi laid que le précédent.
« Mon garçon je vais te montrer à quelques amis. Certains sont venus d’Écosse spécialement pour te connaître. »
Jérémie n’en fut pas très heureux mais avait-il le choix ? M. Hollbrook le présenta ainsi à sa sœur aînée, Miss Sheila Janet Susan Hollbrook, célibataire, très distinguée et fort riche de surcroît. Il le présenta aussi à des artistes peintres qui, comme lui, dirigeaient des galeries de peinture, des musées, des théâtres…
L’allure dégingandée de son oncle contrastait nettement avec celle de ses invités, cependant il dominait tout son monde d’une tête. L’enfant reçut nombre de caresses et de baisers. Puis son oncle l’emmena au buffet et lui fit servir ce qu’il voulait par le maître d’hôtel. Chelsea vint le rejoindre.
« Sois gentille avec lui Chelsea, ne vous disputez pas.
–Mais papa, répondit Chelsea en lançant un regard à son père trop innocent pour être honnête. Je l’adooorre cet enfant !
–Bien dit-il. Je vais rejoindre mes invités.
Il partit et se prenant les pieds dans le tapis, et faillit s’étaler de tout son long. Jérémie n’osa pas rire.
–Il est toujours là pour se ridiculiser, murmura la fillette.
La gouvernante la sermonna sévèrement :
–Vous devriez avoir honte mademoiselle et vous aussi monsieur Jérémie. Je vous ai vu sourire, vous moquer d’un homme qui vous accueille chez lui, ce n’est pas bien.
–Moi ? s’exclama le petit garçon.
–Oui vous, que cela ne se reproduise plus.
Elle tourna les talons.
Chelsea lui tira la langue.
–Espèce de vieille chouette à carreaux ! Passe-boules ! Passe-boules ! Passe-boules ! »
Jérémie s’étonna du surnom donné à la gouvernante. Chelsea lui répondit qu’elle avait une bouche énorme en forme de passe-boules. Il était vrai que la gouvernante avait une bouche vraiment grande, mais Jérémie était surtout peiné par l’attitude de sa cousine envers lui. Il n’était pas dupe.
« Pourquoi me détestes-tu ?
–Tu n’auras pas mon père ! Il est à moi, à moi seule ! Tu m’entends sale mioche ?! Tu me le prendras pas. »
Jérémie baissa les yeux. Que pouvait-il y faire ? Il ne cherchait pas à lui « prendre son père », elle était vraiment stupide. Le cœur gros, il prit son assiette remplie de desserts et s’assit seul à une table. Les parents de la maman de Jérémie vinrent le rejoindre et l’enfant se jeta dans les bras de sa grand-mère.
« Mon pauvre petit, tu seras heureux chez ton oncle. Nous sommes trop vieux et à ton âge, un enfant c’est turbulent, mais tu viendras chez nous pour les vacances… »
Sa grand-mère maternelle était une petite femme rondelette qui avait tenu pendant des années une boutique de vêtements. Son mari était un médecin à la retraite. À présent ils habitaient une jolie maison avec jardin et tentaient de se consoler de la disparition de leur fille.
« Mamie, je t’aime tellement… »
Jérémie pleurait. Chelsea observait la scène sans sourciller, froide. Prudence Malaimmer lui demanda de laisser Jérémie seul avec ses grands-parents et c’est à regret qu’elle suivit la gouvernante.
Prudence Malaimmer connaissait Chelsea depuis l’âge de deux ans et M. et Mme Hollbrook lui avaient toujours témoigné leur confiance. Quand la maman de Chelsea quitta la maison pour un autre homme, la petite fille avait huit ans. Durant cette épreuve, une forte complicité était née entre la fillette et son père que seule la gouvernante pouvait troubler. Or voici qu’un intrus venait chez elle lui « voler » son père ! Cela sonnait comme une immense injustice à ses yeux. Son père était l’unique être avec qui elle partageait son amour (tant pis pour sa mère) et cet amour-là, ce bonheur, elle ne voulait le partager avec personne.
Tout en suivant sa gouvernante, Chelsea pestait de partir au lit de si bonne heure.
« Votre cousin gagnera sa chambre aussi vite que possible » tenta de la rassurer Mlle Malaimmer. Toutes deux traversaient le grand couloir ciré en équilibre sur des patins, sous une lumière blafarde. La fillette se coucha rapidement, mais aussitôt la gouvernante partie, elle se releva pour guetter la venue de son « frère ».
Ce soir-là, Jérémie rentra très tard, étant un peu « le roi de la fête ». Arrivé près de la porte de sa chambre, il aperçut de la lumière sous celle de sa cousine, sa « sœur » maintenant. Elle s’éteignit et la porte s’entrouvrit. Les deux enfants s’observèrent à la dérobée…
« Bonne nuit Chelsea… » murmura Jérémie.
Elle n’avait plus ses nattes et il la trouva moins jolie. Elle ne répondit pas et ferma brusquement la porte.
Jérémie aimait bien sa nouvelle chambre. Son oncle l’avait meublée « pour plaire à un garçon ». Il y avait nombre de maquettes de Formule 1, d’avions, de motos qui étaient posées sur des étagères ou suspendues au plafond. Toutes ses BD étaient là. Près du bureau se trouvait une mappemonde des temps anciens et accrochée au mur juste derrière, une immense carte. Certains de ces objets venaient de chez lui, il retrouvait ici son petit espace familier. Jérémie se déshabilla et enfila son pyjama « Harry Potter » dont il adorait les aventures. Enfin il se glissa sous la couette et éteignit la lumière. Il frissonna de joie et de peur mélangées. Sa nouvelle chambre ressemblait vraiment à celle d’Harry, et même mieux qu’au cinéma. Il s’attendait à voir jaillir Harry sur son balai modèle 2000 ! En fait c’était la maison entière qui ressemblait à celle d’Harry, comme si on y fêtait Halloween en permanence. Elle était sombre et assez lugubre, et il adorait ça. Elle était surtout très vaste, dotée de quinze pièces et de plusieurs salons sur trois étages.
Jérémie et Chelsea occupaient le troisième étage, presque sous les toits, avec une salle de bains rien que pour eux et de la moquette partout. La gouvernante habitait en dessous dans un petit appartement meublé avec cuisine et salle de bains, le grand luxe, qui occupait entièrement le deuxième étage. Le premier étage était réservé aux réceptions, il était spacieux et superbement meublé. M. Hollbrook dormait dans une petite chambre au rez-de-chaussée.
Jérémie glissait lentement dans le sommeil quand des bruits insolites lui firent ouvrir les yeux. Venaient-ils du plafond ? Non, plutôt du grenier où se trouvait la salle de jeux. Il entendait des bruits bizarres et se redressa brusquement. Était-ce Chelsea qui jouait ? C’était peu probable. Il entendit des cavalcades, des cris, des frôlements… Il y avait des bêtes là-haut ! Au bout d’un moment ces bruits cessèrent et il retomba sur son oreiller, épuisé.
Jérémie était légèrement grippé et était tenu de demeurer à la maison. Étant donné que son oncle et Chelsea ne rentreraient que dans la soirée, il avait pour lui seul une longue journée à passer en solitaire, et il en fut assez content. Mais que faire ? Le circuit électrique et l’ordinateur ne suffiraient pas à occuper toutes ces heures interminables.
En l’absence de son oncle, toutes les pièces où il travaillait et où il entreposait ses toiles et ses tableaux étaient fermées à clé. Or Jérémie adorait passer des heures à les admirer… Son oncle les exposait même au Japon et aux États-Unis. Mais l’enfant désirait surtout explorer la fameuse salle de jeux au grenier, à cause des bruits entendus la veille. Il se leva tout excité, prit sa douche dans la salle de bains à l’étage et remit son pyjama Harry Potter. De toute façon il n’avait pas le droit de sortir, et dehors le temps était affreux. Il descendit prendre son petit déjeuner à l’anglaise : œufs, bacon, toast, pancakes, sirop d’érable et jus d’orange avec chocolat chaud.
Jérémie s’approcha de la gouvernante et comme ça, froidement, posa la question fatidique :
« Dites Prudence, y a-t-il des rats au grenier ?
La gouvernante laissa tomber un verre.
–Tout d’abord ne m’appelez pas par mon prénom, mais appelez-moi mademoiselle. Ça fait mille fois que je vous le dis ! Vous êtes têtu comme un Écossais. Et puis comment pouvez-vous poser une question pareille ! Des rats, ici ?! Ce n’est plus un grenier là-haut mais une salle de jeux, tout a été refait à neuf.
Jérémie la regardait, fasciné. C’est vrai qu’elle avait une grande bouche…
–Mais… Hier j’ai entendu des bruits, comme des craquements…
Prudence Malaimmer n’était pas femme à se laisser embêter par les enfants. Elle était gouvernante diplômée certes, mais de là à prêter une oreille à leurs divagations, non ! Il y avait des limites.
–Mon pauvre enfant ! C’est la charpente en bois qui travaille. Rien de plus normal.
Voyant le petit garçon hésiter sur une éventuelle réplique, la gouvernante ajouta :
–Vous n’allez pas rester dans mes jambes toute la journée ! Allez, du vent. »
Jérémie termina son jus d’orange et ne se le fit pas répéter deux fois. Il partit au grenier. Tout en tremblant de peur et d’excitation, il se demanda si la gouvernante avait raison ou pas. À l’instant où il posa la main sur la poignée en fer forgé noir, un bruit de cavalcade le fit battre en retraite dans l’escalier.
Il était proche de minuit. Jérémie entendait toujours des brouhahas. Il alluma sa lampe électrique et éclaira le plafond de la chambre. C’était un réflexe idiot, vu que tout se passait au grenier. Il quitta son lit chaud sur la pointe des pieds. Le couloir était sombre. Chelsea devait dormir et la réveiller à cette heure de la nuit la ferait sûrement rouspéter mais tant pis. Il avait trop peur. Il frappa à la porte de la chambre de sa cousine.