Avant la première goutte
Marina
Royaume humain de Soléria — Quartier des Fleurs
— Aujourd’hui, tu rentres avant la sixième cloche.
Maëlle prononça ces mots sans lever les yeux de la couronne de jasmin qu’elle assemblait. Assise près de la fenêtre, elle faisait passer un fil entre les tiges avec une précision qu’aucune épine ne semblait pouvoir troubler.
Je déposai un panier de roses sur la table.
— Bonjour à toi aussi.
— Tu m’as entendue ?
— Tout le quartier t’a entendue.
Elle releva enfin la tête. Ses cheveux grisonnants étaient noués à la hâte, et une trace de terre barrait sa joue. Malgré cela, elle conservait cette allure digne qui poussait nos voisins à la saluer comme si elle avait autrefois vécu dans un palais.
Cette idée m’avait toujours amusée. Maëlle détestait les nobles, leurs réceptions et tout ce qui brillait plus que nécessaire.
— Marina.
Son ton suffit à effacer mon sourire.
— Je rentrerai avant la sixième cloche, promis.
— À la cinquième.
— Tu viens de dire la sixième.
— Et je viens de changer d’avis.
Je retins un soupir. Discuter avec elle ressemblait à négocier avec une porte fermée : beaucoup d’efforts pour rester exactement au même endroit.
À travers la fenêtre, le ciel paraissait pourtant dégagé. Une lumière pâle glissait sur les toits du quartier et les premières charrettes roulaient déjà en direction du marché. Aucun nuage, pas même une légère brume, ne menaçait l’horizon.
— Il ne va pas pleuvoir.
Les doigts de Maëlle s’immobilisèrent.
— Il pleuvra.
— Comment peux-tu en être aussi certaine ?
Elle reprit son ouvrage.
— Mes os.
— Tes os prédisent aussi les heures, maintenant ?
— Mes os ont plus de bon sens que toi.
Je levai les yeux au ciel, puis me penchai sur les roses. Certaines avaient souffert du froid de la nuit. J’arrachai les pétales abîmés avant de raccourcir les tiges.
Maëlle pouvait plaisanter tant qu’elle le souhaitait, je savais que ses avertissements n’avaient rien à voir avec ses articulations. Elle ressentait la pluie bien avant son arrivée. La veille d’un orage, elle devenait nerveuse. Elle vérifiait plusieurs fois les fenêtres, surveillait mon collier et comptait les minutes qui me séparaient du retour.
Ce matin-là, elle avait déjà touché trois fois la perle suspendue à mon cou.
Je posai instinctivement les doigts dessus. Elle était lisse, froide et légèrement plus grosse qu’une pièce de monnaie. Je la portais depuis aussi loin que remontaient mes souvenirs. Maëlle affirmait qu’elle appartenait à ma mère, mais refusait de me dire qui elle était ou ce qui lui était arrivé.
Chaque question obtenait la même réponse.
Tu es en vie. C’est tout ce qui compte.
Pour elle, peut-être.
Pour moi, ce silence était une pièce sans fenêtre dans laquelle je tournais depuis vingt ans.
— Ne retire pas ton collier, dit-elle.
— Je ne le retire jamais.
— Et ne passe pas près du palais.
— Je vends des fleurs au marché, Maëlle. Je ne prévois pas de prendre le thé avec le roi.
Elle serra les lèvres. Le roi Aldric était rarement un sujet de plaisanterie dans cette maison.
Je plaçai les roses dans un grand panier, puis ajoutai quelques branches de lavande. Leur parfum couvrit celui de la terre humide répandue sur le sol. Notre maison était petite, mais elle débordait de plantes. Des bouquets séchaient contre les murs, des herbes poussaient sur les rebords des fenêtres et des feuilles s’échappaient même des fissures du toit.
Maëlle disait que les fleurs se sentaient bien auprès de moi.
Je n’avais jamais osé lui répondre que l’eau aussi semblait se sentir bien en ma présence.
Elle frémissait parfois lorsque j’approchais la main d’un bassin. Elle remontait le long des parois d’un verre quand j’étais en colère. Une nuit, après un cauchemar, j’avais découvert des gouttes suspendues dans les airs autour de mon lit.
Maëlle les avait fait disparaître avant de me prendre dans ses bras.
J’étais une sirène. Je connaissais au moins cette partie de mon histoire.
Une sirène privée d’océan, élevée au milieu des pavés et condamnée à surveiller le ciel.
Lorsque de l’eau de pluie touchait ma peau, mes yeux changeaient en premier. Ensuite venaient les écailles. Si je restais mouillée trop longtemps, mes jambes disparaissaient.
Cela ne m’était arrivé qu’une fois.
J’avais neuf ans. Maëlle m’avait retrouvée au bord d’une fontaine, tremblante, incapable de comprendre pourquoi une longue queue argentée remuait à la place de mes jambes. Elle m’avait enfermée dans la maison pendant trois jours et m’avait fait jurer de ne jamais laisser personne me voir ainsi.
À Soléria, les enfants apprenaient très tôt que les sirènes attiraient les marins vers la mort. Dans certaines tavernes, des mâchoires de créatures marines étaient accrochées aux murs comme des trophées. Les soldats recevaient même une récompense lorsqu’ils rapportaient des écailles véritables.
Si quelqu’un découvrait ce que j’étais, je n’aurais pas droit à un procès.
— La cinquième cloche, répéta Maëlle.
— Je serai là.
Elle me fixa encore un moment, puis glissa une petite cape dans mon panier.
— Au cas où.
— Une cape ne suffira pas si le ciel me tombe dessus.
— Elle te donnera le temps de courir.
Je déposai un b****r sur sa tempe.
— Tu t’inquiètes trop.
— Et toi, pas assez.
Je soulevai mes paniers et quittai la maison avant qu’elle décide de me faire rentrer à la quatrième cloche.
Le quartier des Fleurs s’éveillait dans un mélange de couleurs et de voix. Des vendeuses installaient leurs étoffes devant les boutiques. Un boulanger criait le prix de ses miches pendant qu’une b***e d’enfants tentait de lui en voler une. Plus loin, deux femmes se disputaient autour d’un panier de poissons.
Je traversai la rue en saluant les visages familiers.
Notre maison se trouvait dans une partie modeste de Lysandre, assez loin du palais pour que ses habitants ne croisent presque jamais la noblesse. Pourtant, les tours d’Aurelys dominaient toute la capitale. Elles brillaient au-dessus des toits comme si le royaume ne manquait de rien.
En bas, la réalité avait moins d’éclat.