Site archéologique d’Ougarit, Ras Shamra – Syrie - 23 avril

900 Words
Site archéologique d’Ougarit RAS SHAMRA – Syrie - 23 avrilSix ans plus tôt… Il y a dans le déhanchement de Sofia un zeste de chorégraphie orientale. Est-ce cette accablante canicule qui la rend animale, le visage et le chemisier trempés de sueur ? En l’absence de maquillage, ce regard de louve un peu mélancolique me transperce l’âme. Je la contemple comme une sculpture, ode à la grâce, à la féminité, à la beauté. En Bretagne, j’ai passé mon enfance à entendre : « Vivement l’été ! » Ici, à Ougarit, nous suffoquons sous une incandescente chaleur. Une timide brise du sud, gorgée de pestilences, importe d’Irak une poussière de sable sulfurée des gaz brûlés des champs de pétrole. Nos masques de tissu jetés chaque soir filtrent les particules polluantes. Plusieurs fois par jour, les ouvriers se tournent vers La Mecque pour honorer Allah. Bien que chrétien non pratiquant, et sans doute pour cette raison, je m’incline avec eux et rends grâce pour l’eau pompée de l’Euphrate même si elle est infestée de larves de moustiques. En dehors de ma passion amoureuse pour Sofia, je ne sais plus ce que je suis venu faire ici, sinon gratter le sol pour y chercher ce qu’on trouve n’importe où dans le monde pour autant qu’on explore la terre, des tessons et des bouts de métaux corrodés. Nous nous sommes rencontrés lors d’une conférence de Michel Onfray. J’étais là par la volonté d’une copine journaliste qui partageait ses cartons d’invitation pour ne pas rester seule. Tel un rocker fatigué, Michel signait des autographes. Je me ruais sur le buffet et monopolisais le bar à champagne lorsqu’une jeune femme m’adressa la parole. — Vous êtes fan ? demanda-t-elle, évoquant le discours du philosophe. — Je préfère le Don Pérignon… mais comme celui-ci est gratuit. Je lui offris une coupe dont elle se saisit en souriant… Sofia comprit rapidement que cet exercice exigeait une longue expérience. J’avais, en pique-assiette de cocktails mondains, une certaine habileté à happer les coupes brandies aux invités de plus petite taille. Je proposai donc, sous les protestations de quelques victimes, une deuxième coupe à la jeune femme. J’attendis quelques secondes qu’elle m’en réclame une autre, qu’elle prétendit destinée à l’une de ses amies. Elle me rendit le second verre vide et ingénument celui de l’amie inexistante. C’est ainsi que je devinais que nous avions un point commun : une faiblesse pour le champagne. Plus tard dans la soirée, abandonnant lâchement ma copine journaliste, je suivis Sofia jusqu’à sa voiture. Nous arrivâmes tard chez elle où, pour ne pas paraître inculte en matière d’antiquités, je contemplai les nombreuses pièces qu’elle avait ramenées de ses fouilles archéologiques. Elle n’attendit pas que je lui pose des questions. Se pelotonnant contre moi, elle me versa sur le corps le contenu d’une bouteille de champagne qu’elle venait d’ouvrir. Elle était là, nue, une larme mousseuse sur les lèvres. Le vin glissa en cascade sur sa poitrine où elle convia mes mains à la caresse. On n’était pas là pour étudier l’archéologie, c’est sûr ! Je me targue auprès de mes potes d’être impudique, mais lorsqu’une femme a envie d’un homme, nous sommes lents. Je fus v***é par Sofia. Dire qu’elle et moi vécûmes ce que nos seuls corps éprouvèrent est mentir. J’eus l’impression de tenir ma propre âme dans mes bras. Je sus, à l’instant de cet acte d’amour, que cette femme serait mon avenir. Je perçus immédiatement dans cet euphorique émoi qu’un jour, je m’en repentirais. Mais qui refuserait un bonheur intense par crainte du lendemain ? Elle m’engagea comme contremaître sur un chantier archéologique qu’elle dirigeait en Syrie. Ce qui me libéra d’incessantes entrevues chez Pôle Emploi où la conseillère désespérait de m’imposer comme pigiste dans le « canard » du coin. Je suis un journaliste honnête, donc au chômage, depuis un article qui plut à mon rédacteur en chef, mais déclencha la colère, l’heure suivante, du financier du groupe. Le lendemain, je remplissais d’autres colonnes, celles d’un formulaire d’admission au chômage. Je n’ai pas vu grand-chose de la Syrie. C’était avant la révolte contre le régime d’el Hassad. Damas et ses grandes artères fleuries de superbes créatures qu’Allah a créées pour me convertir à l’idée que la grâce et la beauté féminine sont d’abord orientales. Très vite, la découverte des origines grecques de Sofia me confit en dévotion autant que ma ferveur le put. J’entr’aperçus Alep, la ville de Saladin, le temps d’immortaliser la citadelle sur mon appareil photo. Peu après, je me retrouvai sur un chantier de fouilles, à surveiller des Bédouins sédentarisés qui cherchaient dans la poussière ce que je ne pouvais leur décrire. Avant de tomber amoureux fou de Sofia, j’avais une inclinaison naturelle à la paresse, à l’alcool et aux conquêtes féminines. Ses aller-retours permanents entre Damas et Paris me laissèrent de longues plages de liberté. Un soir, dans un des chalets construits au bord de la Méditerranée, elle me surprit avec une jeune autochtone. Elle pleura. Je compris qu’elle m’aimait. Les jours suivants, elle installa entre nous un silence insoutenable. Je dus me résoudre à dormir sous la tente des Bédouins. Quinze jours passèrent et je commençais à trouver la punition excessive et ce sevrage pénible. Je glissai quelques dollars dans le carnet de service du chef des Bédouins, l’invitant à arracher des cuisines la jeune Syrienne qui me consolerait de la froideur de Sofia. Au cours d’une de ces soirées alourdies de mouton grillé et diluées par des l****s d’arak, alors que j’étais ivre, Sofia me cueillit une deuxième fois, lutinant la jeune fille. Elle hurla, pleura, me gifla. Personne ne m’avait jamais giflé. Alors, plutôt que de riposter, je préférai manifester ma colère autrement. Je me saisis d’une chaise, me glissai sous la tente où étaient exposés deux mois de trouvailles archéologiques, et pris d’un coup de sang, détruisis ces vestiges de l’Histoire. C’était là le crime le plus abject qu’on puisse commettre contre une archéologue. Ce sacrilège scella la fin de ma vie jusque-là ordinaire.
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