OUGARIT - Syrie - 23-24 avril— Tu pars à quinze heures ! Samir va te conduire à l’aéroport de Damas. Tu prends un vol Royal Jordanian pour Amman avec, une heure plus tard, un transit pour Paris. Ta fiche de salaire est prête ainsi qu’une enveloppe pour les taxes douanières. Tout est sur ta table de nuit. Tes billets d’avion t’attendent au desk de Royal Jordanian. On a dû déclarer un sinistre. Tu signeras les papiers pour l’assurance. Adieu.
Elle se lève et quitte le réfectoire. Trente personnes la suivent sans prendre leur petit déjeuner. Il y a parmi eux sept Français. Arnaud Sevin, l’historien responsable de la mission, me lance un regard d’incompréhension.
Je sors. L’air est déjà chaud. Tous se réfugient sous la tente où sont entreposés les vestiges, tentant de restaurer ce qui peut l’être. Je descends la vallée, puis remonte vers les lieux de fouilles. Je ne sais que faire, que dire… Il faut que je parte. Il me reste cependant plusieurs heures à tuer.
Sofia…
J’ai détruit son travail, sa raison d’être. Je dirai même ses raisons d’être, l’archéologie et je le crois maintenant, moi. Elle m’aime. Obsédé par mes pulsions d’adolescent, je me sens idiot, même pas digne de lui demander pardon. Les autres, tous les autres, même ces Bédouins qui se demandent pourquoi on examine le sol depuis des mois, me méprisent.
Un garde armé me lance :
— Ne prononce plus jamais le Nom de Dieu dans notre langue !
Puis crache sur le sol dans ma direction.
Je m’en vais vers la colline. L’air y est déjà torride en cette heure matinale. Je gravis ce que les Syriens appellent un tell, un tertre formé par les sables. On y a abandonné les fouilles après plusieurs sondes électroniques.
Je gratte le sol, avec la pointe de mon canif suisse, pour m’occuper comme si rien n’avait changé.
Je fouille jusqu’à midi. Ils sont à table pour les grillades, le pain chaud et les yaourts. Je n’ai pas faim. Je ferme mon couteau. À mes pieds, un bruit m’interpelle. Un objet heurte ma bottine. Je me penche, la rétine éclaboussée d’un éclat de couleur jaune. Je reprends le couteau et lentement apparaît, sortant de plusieurs milliers d’années, une toute petite statue d’or, de la taille d’un doigt. On dirait une divinité antique assise sur un trône. Son bras levé tient un sceptre érodé. Le visage et la tiare sont intacts. Avec l’extrémité de la lame, je lime délicatement la surface. C’est de l’or massif ! Je vais hurler. Je crois même que je le fais. Personne ne daigne me regarder. Je ne fais plus partie de la famille. C’est bien de l’or, le plus pur que j’aie jamais vu de ma vie. Je crie, appelle à nouveau.
— Sofia… j’ai trouvé quelque chose…
Elle se tourne un instant vers moi puis reprend son cheminement vers les tentes.
— Sofia, j’ai trouvé Dieu ! J’ai trouvé la statue d’El. Oui, ce doit être El, tu sais, celui que tu m’as montré dans le catalogue des dieux antiques. Tu m’avais dit que c’était le premier dieu sémite. Viens voir !
Je serre l’objet dans les mains et cours vers les tentes. Un Bédouin arme une Kalachnikov et tire en l’air.
— Si tu t’approches d’elle, je te tue !
— Mais b***e de cons, regardez ! Samir, toi, mon ami, viens au moins voir ce que j’ai trouvé…
Je brandis la petite statuette. De loin, ils ne voient rien.
Une seconde rafale.
Sofia se retourne.
— Arrête ! Laisse-le rejoindre sa tente !
Je reste là, hébété. Samir est le seul à ne pas être d’origine bédouine. Il est palestinien. Mais son poste privilégié et bien payé l’inféode à Sofia. J’ai bien envie de jeter l’objet vers eux, mais je ne sais pas pourquoi, je l’enfouis dans ma poche. Depuis des mois, on trouve des tessons, des éclats de poteries, des ossements, et là…
Sofia me fixe.
Puis me souffle tout bas, si bien que je ne peux que lire les mots sur ses lèvres :
— Va-t’en !
Impuissant, je regarde cet amour se déliter en quelques heures. Tout est tellement fragile. Je culpabilise. Je suis impardonnable. J’ai mal.
Un jour, quand j’étais môme, pour épater les copains du lycée, j’ai tué un crapaud. J’aime pourtant les animaux. Le crépuscule tirait son rideau pâle sur les étangs. Les autres étaient rentrés chez eux, se moquant de moi, prétextant que je n’en aurai pas le courage. J’étais seul. Les brumes du soir montaient dans les branches des saules pleureurs, occultant peu à peu le chemin qui me ramènerait à la maison. Des ombres de furets, lièvres, musaraignes, oiseaux, loutres et belettes, couraient çà et là dans cette clairière que je connaissais par cœur. La panique me gagnait tandis que la nuit drapait de noir mon jardin d’enfance. La peur est un poison qui induit des pulsions malsaines. J’étais pressé d’achever ma victime. Souffrirait-elle ? Ressusciterait-elle ? Ce ne fut pas facile ! Le batracien était résistant. J’ai fait un c*****e, l’écrasant de lourdes pierres, frappant de mon bâton jusqu’à l’inertie de l’animal. Puis, je suis rentré chez moi. J’ai pleuré. Le lendemain, je suis venu revoir le cadavre du crapaud qui séchait au soleil et j’eus honte. Je lui ai demandé pardon, mais la rédemption existe-t-elle quand on a détruit ce qu’on aime ?
Cette fois, je viens de blesser une princesse. Je ne me le pardonnerai pas.
Alors, pour tisser un ultime lien avec elle, je décide de garder cette petite statuette d’or.
C’est ainsi que « dieu » passera la fouille de l’aéroport de Damas dans mon slip. L’or ne fait pas résonner les vieux détecteurs.
Je suis cependant déterminé à apporter ma découverte au Louvre, dès mon arrivée à Paris.
C’est un peu comme faire entrer notre histoire d’amour au Panthéon.