New York, U.S.A. - 26 avril

1356 Words
NEW YORK U.S.A. - 26 avrilÀ mon réveil, je perçois des sons inhabituels, des sensations de douleurs légères et surtout, ces arômes de café comme on le fait en Italie, sorti tout droit d’une machine infernale crachant sa vapeur comme une locomotive. Je ressens une agréable euphorie. Au-dehors, un concert de sirènes de police jette leurs décibels sur des gratte-ciel en nage. Les immeubles dansent derrière les coulis de pluie noyant la fenêtre. À l’intérieur, le claquement sourd d’une mécanique d’ascenseur… Ce parfum de femme et ces draps noués… La douceur de sa peau que mes mains caressent au-delà du sommeil… Ce picotement sur mes lèvres gercées et cette brûlure au sexe qui me rappellent combien la nuit fut longue. Denise me tend un bol de café. Elle passe et repasse l’index sur la statuette, comme s’il s’agissait d’une poupée. Une légère odeur de transpiration suffit à faire valser le café et la statuette au fond d’une couette qui se tord une nouvelle fois sous nos coups de reins. Denise mérite d’être aimée. La pluie ne cesse pas. Je sors. Elle me fait un signe de la main. Elle sait qu’on se reverra. Le sexe est plus prégnant que les mots. Je prends le premier yellow cab en vue. Je suis veinard, car New York se vide de taxi libre sous la moindre ondée. — Adam’s Street, Brooklyn ! Je relis la carte de visite que m’ont laissée les Blues. Eli ADAM ADAM’S CORP. N.Y. INC. 666, Adam’s Street - Brooklyn – NY 11201 — By the Brooklyn bridge ? — Yep — It’s clogged over there at this hour. — I know. — It’s pouring, man. — Yes, I know. Do your best ! — Let’s try by the Manhattan Bridge. — OK !16 Je regarde ma montre. Il est dix-sept heures. Comment ai-je pu rester au lit si longtemps ? Je fais valser la carte de visite d’Eli Adam entre mes doigts. Je vais rencontrer un homme qui, sous contrainte, m’a livré de faux papiers, dont les gardes du corps tapent sur les épaules des douaniers de J.F.K. Airport et qui a, paraît-il, assez de pognon pour acheter ce qu’il veut. C’est une des raisons pour lesquelles je ne comprends pas son « invitation ». Nous franchissons Manhattan Bridge. Sur un ensemble de buildings jaunes, je lis : « Read the Watch Tower ! »17, le magazine officiel des Témoins de Jéhovah. Ici s’élève une série d’immeubles aux murs ocre et aux fenêtres vertes. Derrière les vitres teintées, des milliers de bénévoles œuvrent à la diffusion des écrits des successeurs de Charles Taze Russel, un adventiste qui voulut réformer la pensée chrétienne à partir d’une lecture revisitée de la Bible. Je les connais bien. Ils me rappellent la petite dame qui venait nous faire douter de nos espérances catholiques et nous promettre un paradis terrestre. J’étais un enfant et ça me plaisait. On buvait un café crème et on écoutait l’histoire d’Adam et Ève chassés du paradis. — Adam ! Je n’y avais même pas pensé. Ce type s’offre même une rue à son nom. Le taxi se perd. Il me dépose sur Washington Street, qui comme son nom ne l’indique pas, est une impasse. Je cherche mes dollars. Le chauffeur m’invite à sortir de la bagnole pour déplier une carte de New York plus grande que le capot de sa Buick. Il tombe des hallebardes et le papier se déchire. Je lui laisse quarante dollars et le véhicule jaune disparaît dans le déluge. Je me mets à l’abri sous un hangar qui sent l’urine de chat. Derrière moi, il y a des montagnes de vieux papiers liés, assemblés, sans doute pour être recyclés. Je reste là un moment pour ne pas être noyé par la pluie dissolvante. J’assiste à un curieux ballet de luxueuses limousines noires, aux vitres opaques, aux feux de position allumés, qui échangent des appels de phares en tournant autour d’un bloc de maisons. C’est en observant leur manège que je constate que, hormis leurs plaques d’immatriculation, elles sont identiques. Elles viennent de Main Street pour déboucher sur la bien nommée Water Street, submergée de flaques d’eau dans d’immenses nids de poules. Tout cela sous la surveillance d’une voiture décorée des célèbres lettres NYPD du New York Police Department. Un va-et-vient de gens ouvre et referme les portes de ce que j’identifie comme une discothèque de jour. La nuit s’installe déjà sur cette partie du monde. Mon taxi aura mis deux heures pour descendre d’Uptown à Downtown et traverser ce maudit pont bleu. La pluie semble se calmer. Je cherche toujours Adam’s Street. Un chauffeur de bus me pointe un doigt vers la rue d’Adam. Je parcours un, puis deux kilomètres sur un étroit trottoir côtoyant des murs jaunes et des portes de garage métalliques. Puis, par la grâce d’un crépusculaire rayon de soleil jouant à cache-cache entre les immeubles, j’accède enfin à Adam’s Street pour y découvrir sa vie nocturne : un palace brillant de mille feux, un tribunal de la Cour Suprême des États-Unis d’Amérique barricadé et surveillé par des policiers stricts et une jolie petite place où s’achalandent, malgré le mauvais temps, quelques étals de marchands ambulants. Je m’offre un coca, un parapluie à un dollar et quelques pop corn salés. Je demande une nouvelle fois mon chemin à un gars qui m’invite à une partouze. — 666, Adam’s Street, please ? — Ya expect a black mass with the devil ? Follow me !18 Il rit et me fait un bras d’honneur. Je redescends vers East River. Une plaque en zinc aux couleurs délavées où est inscrit le numéro 18, pend, retournée, à un clou rouillé. Il n’y a pas de numéro 666 sur Adam’s Street ! Le vacarme des structures métalliques de Manhattan Bridge malmenées par la circulation est assourdissant. Mais pas autant que l’incessant ballet d’hélicoptères noirs qui ne semblent se poser nulle part avant de repartir vers Manhattan. Je suis un aéronef du regard. Il se dirige vers le siège de l’ONU et atterrit sur un terrain voisin du bâtiment de l’Organisation des Nations Unies. Intrigué, je fais le tour du pâté d’immeubles défraîchis pour repérer l’héliport d’Adam’s Street. Il se situe sur le toit d’un énorme bunker. Pas une fenêtre, pas de porte d’entrée, une masse de béton haute de six étages… Ces New-yorkais sont vraiment des êtres étranges ! Il n’y a qu’ici qu’on puisse construire un immeuble sans accès ! On dirait l’isolation d’une pile atomique ! Je me saisis du portable que m’a prêté Denise et l’appelle. Le mien ne veut pas débloquer la carte « SIM ». Sofia a du faire annuler l’abonnement. — Non, je ne trouve pas. Si je compte à partir du dix-huit, un hangar à vieux journaux, le 666 doit être au milieu de River, juste après un ponton branlant. Je raccroche et me retourne vers un camion presque moribond. Une grue y charge des plateaux de papiers compressés. De puissants projecteurs éclairent la rue. Quelques souris s’enfuient sous les cris rauques de chats pouilleux aux yeux guerriers. Des rats courent, affolés. Décidément, l’endroit n’a rien d’une station balnéaire ! Je pose mon regard sur le vieux quai. Il doit dater d’avant la Guerre de Sécession. C’est un magma de poutres noircies, pourries, dissoutes par les hydrocarbures et l’eau polluée. S’y profile une jetée pour bateau, de l’époque où les grands voiliers remontaient l’Hudson pour venir amarrer sur Brooklyn par East River, contournant Battery et le quartier des banques. Mais où vont ces bus jaunes qui semblent avoir été construits durant la Seconde Guerre mondiale ? Et ces limousines noires aux vitres teintées ? Et cette bagnole de flic dans une impasse de bout du monde ? Pourquoi y suis-je bien ? Je vais m’asseoir un instant sur un banc un peu déglingué dans un petit parc incongru au bord de River, lorsque ma décontraction fait place à une vive angoisse. Derrière moi, dans la discrétion d’un moteur ronronnant à peine, se profile une 4X4 qui me rappelle celle d’hier soir. Ce ne peut être qu’elle. Je n’avais pas vu que les vitres étaient teintées. L’une d’elles s’entrouvre pour laisser tomber une enveloppe sur le trottoir. Le véhicule s’éloigne et disparaît derrière l’angle de la rue d’Adam. Je me saisis du pli et l’ouvre. Monsieur Eli Adam prie Mademoiselle Denise Allen et Monsieur Bertrand Laval d’honorer de leur présence la réception qu’il offrira en présence du Président des États-Unis d’Amérique, du Maire de New York et des représentants du Comité de Sécurité des Nations Unies… L’adresse du jour est une somptueuse salle de banquet appartenant à la First National City Bank of New York. Et le traiteur est Cipriani. Eli Adam commence à m’exaspérer avec tous ces gangsters, flics ou douaniers à sa botte. Pourquoi tant de mystères ? 16— Par le pont de Brooklyn ? — Ouais ! — C’est bouché par-là à cette heure-ci — Je sais. — Il pleut à verse, mec ! — Je sais, faites de votre mieux. — Essayons pas le pont de Manhattan — OK 17 Lisez la “Tour de Garde” 18— 666, Adam’s street, s’il vous plaît ? — Vous vous attendez à une messe noire avec le diable ? Suivez-moi !
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