South Park Avenue
NEW YORK U.S.A., 25 avril— Bourbon !
Une serveuse en mini-jupe rouge, coiffée d’une casquette de G.I., glisse vers ma table sur des rollers. Mes cheveux hirsutes, résultat d’une douche et d’un séchage à la main, émergent du col fripé de ma chemise de baroudeur. La patineuse affiche un corps de belle quadragénaire entretenu au jogging, le visage baigné d’UV, éclairé par des yeux clairs qui lui donnent un air de Suédoise en vacances.
— Ice4?
Je relève la tête. Mes yeux cernés font le point sur son tee-shirt blanc gonflé aux hormones.
— Hi ! I’m Denise
Elle traduit en français.
— Bonjour ! Je suis Denise.
— Française ?
Cette flagornerie lui arrache un sourire.
— Canadian, eh.
— You speak French ?5
— A piti peu…
Un silence s’installe pour ne pas nous obliger, moi avec mon anglais scolaire, elle avec son français de Montréal, à lever le voile sur nos qualités de polyglottes. Denise continue à me sourire. Je crois même l’entendre rire.
— What ?6
Je suis un peu vexé de ne pas saisir les motivations de son hilarité.
— Your Bourbon, on the rocks ?7
— Les états d’âme de ceux qui n’ont pas d’âme me laissent indifférents.
— Sorry ?8
— On the rocks !
Denise n’aime pas non plus ne pas comprendre. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit cela. Tout comme je ne sais pas ce que je fais ici, à New York, flanqué puis abandonné par les habits noirs.
Je scrute ce qui reste de clients dans le bar. Quelques noctambules se sont regroupés le long du zinc, ici en laiton, et astiqué à la crème à briller. Mes yeux éteints arpentent les étagères garnies de verres et de bouteilles pour s’arrêter sur un cadran horaire aux dimensions disproportionnées pour le lieu. On dirait l’ancienne horloge de Central Station. Elle est cependant signée « Hôtel Rennes Palace ». Elle égraine les secondes au rythme d’une grande sauteuse dont on pourrait croire, à chaque vibration, qu’elle va revenir à la position précédente. Mais elle progresse vers son inéluctable destin.
— Merde, quatre heures du mat'…
Mon jet lag m’assomme davantage que les quarante-cinq degrés du Four Roses. Je constate une nouvelle fois ce que signifie l’expression « on the rocks » : noyé comme le Titanic au milieu d’icebergs.
Je fouille mes poches et y trouve les billets froissés que j’y ai introduits ce matin en quittant l’hôtel. J’ai dû parlementer pour obtenir une chambre au Waldorf. Et à ce rythme de dépenses, je dois rapidement trouver Eli Adam et rentrer à Paris.
Ses acolytes ne m’ont laissé que mille dollars, l’adresse des bureaux de leur patron, un faux passeport, un certificat de handicapé de guerre devenu bien inutile, sauf pour voler une place assise dans le bus, et la carte Visa débitant sur un compte que ne va pas tarder à bloquer Sofia, puisque c’est celui de la mission archéologique.
Denise roule derrière ma chaise et me souffle à l’oreille une vieille ritournelle française.
— « C’est la vie… »
Elle éclate de rire et le mouvement de ses lèvres en suspens ne me paraît pas innocent. Je plais à cette fille.
Ma main tripote un morceau de papier hygiénique qui n’en a plus les vertus vu les heures de décalage horaire qu’il affiche lui aussi. Je commence à me demander comment Dieu résiste à la claustrophobie. Je ne l’ai évidemment pas laissé à l’hôtel.
Denise me lance un clin d’œil. Ce qui ne l’empêche pas de saisir le billet de vingt dollars que je viens de sortir de mon jean.
— Thanks !
J’ingurgite le verre d’un trait avant de s***r les glaçons.
Au-dehors, quelques taxis colorient de jaune l’avenue transformée en rizière par une pluie battante. Le yellow cab que j’ai pris tout à l’heure m’a demandé d’où j’étais. À l’évocation de mes origines bretonnes, il m’a conseillé un bar de Park Avenue.
Mon regard surfe un instant sur les flaques de Park. Le temps de ne pas voir mon verre se remplir à nouveau.
Je le lève pour signifier ma reconnaissance et j’ai droit au deuxième clin d’œil de Denise. Est-elle complice de mes ravisseurs ? Je suis pourtant descendu dans ce bar à l’initiative d’un anonyme taxi jaune.
La Canadienne revient vers moi, provisoirement en repos après les rasades qu’elle vient de verser aux autres clients.
— De la part de Denise ! dit-elle en déposant une bouteille pleine sur la table.
— Thank you ! Quel est le nom de ce bar ?
— « The Breitz ! »
— Ah, d’accord ! Mon taxi a eu peur que je me perde…
— Sorry ?
Elle hésite puis retourne à son job. J’ai eu un chauffeur plutôt sympa : m’indiquer un bar qui porte le nom de ma région natale.
Je décide de profiter de la générosité de Denise.
— Could you give me too a cigarette ?9
— Ici, not fumer… me fait-elle dans un parfait franglais.
J’ai dû parler un peu fort, car trois visages se tournent vers moi, les yeux emplis de réprobations, comme si je venais d’insulter la Constitution des États-Unis d’Amérique.
Au bout du zinc, adossé au mur, un homme fixe son verre. Son physique m’interpelle. La tête d’un singe, mal rasé, une boucle d’oreille en or accrochée au lobe, les yeux rivés sur sa bière, il a un regard de tueur… Celui-là a fait toutes les guerres où je me trompe…
Il me jette un œil noir comme on déclare son mépris à un violeur. Je détourne les yeux.
La pluie bat les trottoirs de Manhattan. Que c’est beau New York sous la pluie ! Un peu comme sous la neige, où sous le soleil, c’est toujours beau New York !
La grande aiguille vient de buter sur cinq heures. Le sosie de King Kong est sorti précipitamment. Il ne reste bientôt que Denise et moi dans le bar. Ça sent la fermeture. Elle va user le comptoir si elle continue à l’astiquer ainsi !
Janis Joplin chante en sourdine alors qu’une odeur de tabac blond grillé me réveille les sens.
Denise me met la cigarette aux lèvres et disparaît derrière le comptoir.
— Please ? dis-je, souhaitant partager la clope avec ma donatrice.
— Je ne fume pas, me répond-elle, revenant vers moi.
Je la regarde avec un peu trop d’insistance, car, à la vitesse de l’éclair, elle me colle un b****r sur la joue.
Je n’ai pas le réflexe de la retenir qu’elle disparaît à nouveau.
C’est Speedy Gonzales cette nana !
Je sens une présence et découvre, derrière moi, à travers la vitre du bar, un imperméable surmonté d’un chapeau. Je n’ai pas le temps de descendre de mon siège qu’il disparaît. Je décide d’attendre. Après tout, ce sont eux qui souhaitent le contact. Et c’est grâce ou à cause d’eux que je suis ici.
Denise réapparaît en jean et pull-over. C’est moins sexy, mais le jean est taillé dans un tissu amoureux des fesses !
J’ai toujours été ému par le corps de femmes de plus de quarante ans. Je n’ai jamais compris ces combats incessants que beaucoup d’entre elles mènent à coups de scalpel, de collagène ou de lipo, pour tenter de ressembler à ce qu’elles étaient avant de devenir femmes. C’est un peu comme si on admirait davantage le caneton que le cygne. Tous les âges ont leurs charmes. Et le corps de Denise, un rien érodé par le temps et les épreuves de la vie, est au-delà de son s*x-appeal, un univers de confort et de grâce acquise avec l’expérience du regard des hommes. Et puis, parce qu’elle est moins belle que Sofia, elle ne me fait rien craindre d’elle. J’ai cet intime et pourtant traître sentiment que ne pas la considérer comme une rivale de mon amour resté en Syrie absout mon péché de convoitise. À la différence des petites Arabes, Denise a de l’avance et non du retard sur la femme de ma vie. J’ai toutes les excuses. C’est Sofia qui est absente. C’est elle qui m’a répudié. Pourquoi cette amertume qui me rappelle que je l’aime encore ?
Malgré les émotions de ces dernières quarante-huit heures, je commence bien évidemment à être en manque de caresses. Je ne suis pas habitué à cette vie de moine.
Denise est donc la parfaite victime consentante de ma prochaine nuit.
— Mariée ? dis-je, comme un mauvais acteur.
— Vingt fois ! dit-elle en riant.
— Nous sommes seuls maintenant…
Je ne trouve décidément rien d’autre à dire.
— Non, répond-elle, s’esclaffant. Il rester les cafards, le rat… e, la poisson rouge et le arachnie…
Je lui pardonne son mauvais français, conscient de mes fautes en anglais.
— Tu travailles toujours aussi tard ? dis-je en déballant la cellophane d’un paquet de Marlboro qu’elle vient de m’offrir.
— Oui, très tard…
Elle rit.
— Tôt…
Elle rit de plus belle.
— Tu crois que je veux sortir avec toi ?
— What ? Sortir ?
— Oui, heu… passer la nuit…
— Il faut sortir pour passer la nuit ? Ah oui ?
Elle me lance un regard de braise. Puis il se voile.
— Tu remarqué ces types with raincoats10?
— Non.
— Là, sur les trottoirs.
Je me tourne vers l’extérieur. Une limousine est garée… Ce sont eux.
— Tu es trafiquant ?
— Non. Ne crains rien. Je suis clean.
Je réalise à quel point je mens. Elle semble rassurée et se sert un gin avec des glaçons.
Puis, plantant ses yeux dans les miens, me dévoile toute sa vie : son combat permanent pour garder le sourire, les hommes qu’elle a aimés, mais qui n’ont pas su le lui rendre, l’argent qu’il faut gagner la nuit, les soûleries entre nanas frustrées d’être seules à quarante ans, le loyer qui se règle souvent en retard, ce patron qui fait rimer, les soirs sans clients, caisse et caresse, cet enfant qu’elle désire, et tous ces sexes mous qui se sont vautrés dans la couette chaude de petits matins pâles…
Je communie dans sa tristesse. Je ressens sa solitude. Je suis en alliance avec son courage, en estime de sa petite frimousse gaie qui sublime la beauté de son corps désirable. Je vais l’aimer. Car l’amour que j’ai laissé en Syrie me fait trop mal. Un amour absent, c’est pire que l’absence d’amour.
— Dis-moi, tu le connais ce type au crâne rasé qui buvait de la bière ?
— No, never saw him before11 … Tu être… tu avoir peur de tout le monde ?
Je hoche la tête en signe de désapprobation.
Elle tapote un numéro sur son portable. Les traits de son visage sont devenus graves.
— Jure-moi ! dit-elle. Tu n’es pas dealer ?
— Je jure !
Elle jette quelques mots dans le mobile.
— Tu vas sortir par-derrière de le bar. Dans dix minutes, il y avoir une Camaro rouge. Tu monter et tu te laisses conduire jusqu’à ton hôtel. Mike est un ami.
Elle me dévisage. Son sourire disparaît.
— Ce ne sont… maybe12… pas tes copains. Tu es à New York ici, Frenchie ! Et tu as… tu m’as le air d’être importante pour certaines personnes…
— Ne t’inquiète pas !
Son regard devient sombre.
— Je vais te dire Frenchie : quand tu as rentré dans ma bar, j’ai compris…
— Quoi ?
Je regarde, hébété, une larme couler sur la joue de Denise. Elle n’en dira pas plus. La pudeur d’une femme…
Dix minutes plus tard, je me retrouve écrasé au fond du siège baquet d’une Camaro bruyante qui fonce à plus de cent à l’heure dans Manhattan.
Je hurle à Mike :
— Slowly ! You have a problem with me ?
— Not with you, man, with this car !13
Il me désigne une GMC 4X4 qui nous poursuit. Bien évidemment, les Blues doivent tenter de me filer. Mais pourquoi alors m’ont-ils abandonné à J.F.K. Airport, puis dans ce bar ? Pourquoi ne tentent-ils pas une entrevue au Waldorf ?
— They’re not your friends14 ! affirme Mike qui a deviné mon silencieux raisonnement. These men are gangstas !15
Je commence à baliser. Dans quel guêpier me suis-je fourré ? Dieu intéresse-t-il tant de gens ? J’ai presque envie de rire de ma question quand Mike prend un virage à plus de soixante kilomètres à l’heure. Je n’ai pas le temps de regarder le compteur qui affiche la vitesse en miles. Je vois passer un mur en briques à cinq centimètres de moi, voler en éclat une porte-fenêtre en verre pour atterrir au milieu d’un garage désaffecté. Tous feux éteints, la Camaro serpente entre des colonnes de béton et autant de conteneurs en acier rouillé. Derrière nous, s’amenuise la clarté de la rue. Au bout de quelques centaines de mètres dans ce dédale, il stoppe la bagnole, m’ordonne de courir. Des phares au xénon balayent alors l’intérieur du garage, entre les colonnes et les bacs. La GMC nous a repérés. Je grimpe quatre à quatre des escaliers en béton poussiéreux et atteins un étage complètement vide. Trois coups de feu claquent au rez-de-chaussée. Ce ne peut pas être les Blues.
Nous atteignons une sortie de secours avec un escalier en fer qui bascule par paliers de vingt marches vers une rue parallèle.
Nous nous retrouvons dans une impasse. Une rue pavée, une rigole d’eaux usées où grouillent des rats énormes…
Je commence à perdre mon sang froid au quatrième coup de feu. Mike court toujours devant moi et je ne peux que lui faire confiance.
Nous arrivons sur un boulevard éclairé. Mike a l’air de connaître ce quartier comme sa poche. Nous traversons Broadway au moment où deux voitures aux feux giratoires bleus et rouges nous obligent à nous arrêter.
Le temps de répondre à l’interpellation et nous voyons la GMC se glisser sur Broadway. Une voiture marquée des lettres NYPD se lance à la poursuite du 4X4 tandis que Mike et moi sommes invités à suivre les deux agents de l’autre voiture de police.
L’officier me montre deux douilles retrouvées dans le parking. Elles proviennent de balles en caoutchouc. Ils ne voulaient pas nous tuer.
Deux heures plus tard, Mike me dépose devant un immeuble ancien de la 76ème rue Est avec dans les mains un bout de papier qui m’indique le numéro de la maison, le code et l’étage où habite Denise.
4 Glaçons ?
5— Canadienne. (expression canadienne)
— Vous parlez français (anglais hésitant)
6 Quoi ?
7 Avec glaçons votre Bourbon ?
8 Pardon ?
9 Pouvez-vous me donner aussi une cigarette ?
10 Avec des imperméables
11 Non, je ne l’ai jamais vu auparavant.
12 Peut-être
13— Eh là! Vous avez un problème avec moi ? (anglais approximatif)
— Pas avec toi, mec, avec cette voiture
14 Ce ne sont pas vos amis
15 Ce sont des gangsters.