Chapitre 1 : Le jour où elle est partie et l'ombre du père absent.
L'air de Dakar, en cette matinée lourde et poussiéreuse de fin de saison, ne respirait pas la joie, malgré les apparences. Il portait les parfums âcres du bois brûlé, de la poussière soulevée par les charrettes et de cette humidité salée qui collait à la peau. Pour le monde extérieur, c'était un jour de fête, un de ces grands rassemblements familiaux où les boubous empesés bruissent et où les rires fusent sous le grand manguier de la cour. Mais pour moi, Mariama, âgée de seulement trois ans, c'était le jour où l'univers venait de se fracturer en silence, une fissure invisible qui allait redessiner chaque seconde de mon existence.
Je marchais en trottinant, essayant de caler mes tout petits pas sur les enjambées rapides de ma mère, Nafissatou. Ma main minuscule était emprisonnée dans la sienne. Ce n'était pas une étreinte chaleureuse, de celles qui rassurent un enfant au milieu du vacarme ou qui enveloppent d'un amour protecteur. C'était une poigne ferme, mécanique, presque pressée de se délester de son fardeau. Nous avions franchi le seuil de cette grande concession familiale, ce même lieu poussiéreux et labyrinthique où, quelques années plus tôt, elle avait célébré son propre mariage. Les murs ocres de la bâtisse semblaient m'observer, témoins muets d'un passé auquel je n'appartenais déjà plus.
À trois ans, on ne maîtrise pas les concepts complexes de l'abandon, de la rupture ou du choix d'une vie. On ne sait pas ce que signifie l'expression « refaire sa vie » lorsque cela se fait au détriment d'un petit être. On sait juste, au plus profond de ses tripes, que la main qui vous tient est en train de vous lâcher, doucement, inexorablement. Je sentais confusément que l'agitation autour de nous ne tournait pas autour de mon bien-être, mais uniquement autour d'elle, de son union future, de cette nouvelle existence qu'elle s'apprêtait à bâtir sans encombre, loin de toute entrave.
Et au milieu de ce vertige, il y avait un autre vide, plus grand encore, une absence totale de contour et de visage : mon père. Un homme dont je ne connaissais ni les traits, ni la voix, ni même le nom véritable dans mon esprit d'enfant. Il n'était qu'un fantôme, une ombre sans épaisseur que l'on ne mentionnait jamais, ou alors du bout des lèvres, comme un secret coupable dont il fallait purger la maison. Je n'avais jamais connu la chaleur d'une double protection. Pas de bras paternels pour me soulever par-dessus la foule des grands, pas de voix grave pour me murmurer que j'étais en sécurité sous sa garde. J'étais déjà, avant même cet abandon, une enfant suspendue dans le vide, rattachée à ce monde par un seul fil ténu : cette mère qui s'apprêtait à le couper net.
Les bruits de la concession m'assaillaient de toutes parts, amplifiés par la peur qui commençait à naître en moi. Les femmes s'affairaient autour de gigantesques marmites en aluminium posées sur des trépieds de charbon ardent, le cliquetis des cuillères en bois se mêlait aux chants étouffés des préparatifs. Des cousins et des cousines de mon âge couraient dans la poussière en poussant des cris de joie, insouciants de la tragédie qui se jouait à quelques mètres d'eux, dans un coin reculé de la cour. Pour eux, c'était un jour de fête. Pour moi, c'était le début de l'exil.
Je me suis serrée un peu plus contre le pagne de Nafissatou, cherchant désespérément une parcelle de chaleur humaine, un regard baissé vers moi, une caresse sur la tête qui aurait pu tout effacer. Mais son regard était fixé droit devant, attiré par l'horizon de sa nouvelle liberté. Elle ne m'a pas regardée. Pas une seule fois. Comme si en m'ignorant, elle facilitait le travail de son propre oubli.
Nous nous sommes arrêtées près d'un muret de briques rouges, à l'écart du tumulte principal. Le moment était venu. Sans un mot d'explication, sans un b****r pour effacer l'angoisse qui commençait à serrer ma petite gorge, elle a desserré mes doigts de sa paume. Un à un. Ses doigts se sont détachés des miens avec la froideur d'une sentence irrévocable, semblable à une guillotine invisible.
— Reste là. Sois sage, a-t-elle prononcé d'une voix sèche, presque absente, comme si elle s'adressait à un objet encombrant que l'on dépose sur un étalage.
Ce furent ses derniers mots. Les derniers sons de sa voix avant longtemps qui s'adressaient directement à moi. Je l'ai vue pivoter sur ses talons. Je l'ai vue s'éloigner d'un pas décidé, franchir le grand portail en fer forgé de la concession, se fondre dans la rue animée de Dakar, là où le bruit de la circulation, les klaxons et les clameurs de la ville ont achevé de l'avaler.
Pendant un long moment, je suis restée figée, plantée sur ce sol sablonneux, mes petits pieds nus ancrés dans la poussière chaude. Je croyais qu'elle allait revenir au coin de la rue. Je croyais que c'était un jeu cruel, ou qu'elle était juste allée chercher un objet de l'autre côté de la porte. J'ai tendu les bras vers le vide, prête à pleurer de toutes mes forces, prête à appeler celle dont j'étais la chair. Mais une silhouette imposante s'est interposée, me bloquant le passage. C'était une voix étrangère, dure, qui me sommait de ne pas bouger, de ne pas salir l'espace, de me faire petite.
Personne ne m'a prise dans ses bras pour consoler mon premier chagrin d'orpheline de vivant. Personne n'a essuyé les larmes qui commençaient à mouiller mes joues. En choisissant son mariage, en tournant la page de sa jeunesse pour épouser un autre destin, ma mère venait de me rayer de son équation.
J'étais entrée dans cette cour par la main de celle qui m'avait mise au monde ; je m'y retrouvais seule, minuscule, rejetée sur le sable chaud, sans père pour me défendre et sans mère pour m'aimer. J'ignorais encore tout des épreuves titanesques qui m'attendaient derrière ces murs ocres, de la cruauté des tantes, des regards obliques et des pièges de l'enfance. Mais dans ce silence intérieur qui commençait à s'installer en moi, au milieu du vacarme indifférent de Dakar, j'ai compris, avec une maturité terrifiante pour mes trois ans, que je devrais désormais compter avec l'invisible, car les hommes venaient de m'abandonner.