Anna

1671 Words
AnnaMe voilà débuter une nouvelle vie. Après ces années de réadaptation, j’eus le besoin de m’éloigner d’Ilena et de Nina, ma meilleure amie. Bien que leur présence fut réconfortante et m’aida, il me fallait maintenant affronter ce monde seule. Tout ce qui me caractérisait en tant qu’humaine n’était plus : ma famille, mon pays, mon cocon. Je fus propulsée dans un nouveau monde, une nouvelle époque. J’étais une coquille vide, apatride et tristement seule. Mes espoirs, mes rêves d’humaine s’étaient écroulés pour ne laisser place qu’au désespoir. Il ne me restait plus que ma culpabilité pour mes crimes passés. J’errais telle une âme en peine, perdant peu à peu de sa lumière. Des souvenirs me revenaient par parcimonie, m’obligeant à affronter des pensées douloureuses et abominables. Je me sentais de plus en plus proche de la démence. Tout pouvait redonner forme à mes crimes. Un objet. Une senteur. Une ruelle. Un visage. Des expressions. Chaque détail pouvait éveiller une image si profondément enfouie, plus traumatisantes les unes que les autres. C’est pourquoi je fis le choix de l’autarcie. Je préférais me cloîtrer dans un lieu confiné dans lequel j’étais en sécurité. Ce monde n’était pas le mien. Comment pouvais-je y vivre alors que chaque humain, chaque goutte s’écoulant dans leurs veines ravivait mon anormalité ? ! Le monde extérieur était trop aléatoire, trop dangereux et trop tentant. Je n’arrivais pas à m’y intégrer. Mes seules relations restaient Nina avec laquelle j’avais vécu depuis ma libération, et Ilena qui me rendait régulièrement visite, soucieuse de mon état psychologique. Elle me conseillait de me plonger dans la masse, de ne pas entrer dans ce cercle vicieux qu’était devenue ma vie. Seulement, je ne m’en sentais pas digne. Je n’avais pas le droit de reprendre le cours de ma vie alors que j’en avais condamné tellement. Nina avait été là tout au long de mon périple, disposée à me soutenir dans n’importe quelles circonstances. Elle m’avait épaulée de son mieux, essayant de me raviver d’une manière ou d’une autre. Détruite, brisée, coupable et meurtrie, il ne subsistait plus rien du vampire plein de vie, fêtard et joyeux que j’étais autrefois. Très extravertie à une époque, j’étais maintenant l’ombre de moi-même. Pourtant, Nina n’avait pas ménagé ses efforts. Elle m’avait faite sortir, m’avait amenée dans des pubs, des bars, pour boire quelques verres et peut-être me faire rencontrer un amant qui éveillerait mes sens. En vain. Voilà pourquoi j’avais pris la fuite. Je devais me reconstruire par mes propres moyens sans prendre le risque de faire couler Nina dans cet abysse. Technologiquement, culturellement, plus rien ne ressemblait au monde que le Conseil m’avait contraint d’abandonner. J’eus des difficultés à m’accommoder à ces évolutions. L’accoutumance ne fut pas le plus simple. Entre les Smartphone, les télévisions, les ordinateurs, internet, les réseaux sociaux, les séries télévisés et tant d’autres… il m’arrivait bien souvent d’être déstabilisée par ce trop-plein d’informations. À la fois horrifiant et excitant d’assister à l’évolution du monde, je n’arrivais pas à me familiariser avec toutes les possibilités que les humains avaient en leur possession. Pour ma part me faire plaisir se résumait à écouter de la musique sur mon Iphone et de me plonger dans ma bulle grâce à de simples écouteurs qui m’aidaient à me protéger des vicissitudes de la vie. Seule dans mon salon, je m’installai sur mon canapé fait de cuir et observai les cartons entassés les uns à côté des autres. Mon appartement était simple. La cuisine et le salon étaient indissociables. Je possédai deux chambres – une pour ma meilleure amie en cas de visite – et une salle de bain pour chacune d’elles. Le plus agréable n’était pas l’intérieur, mais ce qui m’attendait sur la terrasse de l’immeuble. J’avais un balcon situé au dernier étage qui m’offrait une vie imprenable sur tout New York et Central Park. Après avoir tout installé, il me faudrait revoir la décoration. Le blanc était trop impersonnel, même si les briques venaient embellir le salon tout autour de la cheminée. Il me fallait transformer cet appartement à mon image, faire refléter ma personnalité et mes humeurs. Enfin, pas mes humeurs les plus sombres. Le blanc ne me correspondait en rien. Peut-être devrais-je opter pour une nuance de marron ? Des tableaux, réalisai-je subitement. Juste au-dessus de la télévision. Voilà ce qu’il me fallait : des peintures et une bibliothèque. Des coups à la porte me firent sursauter. Qui pouvait bien venir interrompre mon flot de songes et débarquer chez moi à l’improviste ? Je ne connaissais personne ici. Je me dirigeai vers l’entrée, traversai le salon et passant par le couloir menant aux chambres. Devant la porte, je humai l’air un instant. C’était un homme. Sa solution d’après-rasage dissimulait sa senteur naturelle, mais n’enlevait rien de son charme. J’inhalai encore une fois et… ô, cet homme porte une crème de jour. Décidément, les hommes n’étaient plus ceux de l’époque ! Outre cette fragrance délicate, je sentis les battements de son cœur perceptibles et poignants. J’entendis son sang fluctuer dans ses veines et s’écouler jusqu’à ses artères pour faire battre son cœur. J’avais des souvenirs de sangs humains, mais ce n’était qu’une impression passée, lointaine. À proprement parler, je n’avais jamais – en étant vraiment moi-même – plongé mes crocs dans la chair pour prélever ce breuvage à la source. J’avais ce manque continuel dès qu’un humain se trouvait sur ma route. Nina m’avait expliqué que c’était comme un alcoolique devant une bouteille. Le combat était rude, mais ne pas céder à la tentation rendait plus fort. La différence entre l’alcoolique et le vampire, c’est qu’il ne voit pas des bouteilles à chaque pas effectué ! — Bonjour, le saluai-je après avoir ouvert à mon visiteur. — Bonjour, je suis Logan Smith. J’habite dans l’appartement au bout du couloir. — Enchantée Monsieur Smith, dis-je d’un ton formel. J’eus beau m’efforcer à être accueillante au possible, je voulais mettre directement des barrières entre nous. Mieux valait mettre les formes intelligemment, mais éviter toute situation désobligeante. Je n’étais pas à la recherche de compagnie et encore moins d’un compagnon. Au vu de son allure séduisante – tee-shirt et jean dévoilant une musculature saillante – et son sourire aguicheur, il était évident qu’il n’était pas ici uniquement pour faire la conversation. Cet homme était un chasseur. J’arrivais à peine à m’occuper de moi-même. Gérer un homme et les émotions adjacentes revenait à me tirer une balle en l’argent dans le pied. — Logan, corrigea-t-il. Monsieur Smith, c’est mon père, ria-t-il. D’à peu près trente ans, il était indéniablement agréable à regarder. Il était charmant, avec de grands yeux verts rêveurs, une chevelure blonde étincelante, légèrement ondulée sur les pointes. Il avait l’allure d’un surfeur. Il était conscient de son charme et de l’effet qu’il faisait aux femmes. Je n’étais pas crédule. Un homme ne venait jamais faire connaissance par pure grandeur d’âme, il espérait autre chose de ma part. — Je voulais m’assurer que vous n’aviez besoin de rien. — C’est très gentil de votre part, mais je n’ai besoin de rien de particulier. — Ne me dites pas que vous allez déballer toute seule tous ces cartons ? S’exclama-t-il en posant son épaule contre le cadre de la porte. — Je pense pouvoir me débrouiller. — Très bien, dit-il en comprenant le message. En tout cas, si vous avez besoin de quoi que ce soit, de faire des travaux ou autre chose, vous pouvez compter sur moi. — Je vous en remercie. Sur le point de fermer la porte, il la bloqua de sa main pour m’en empêcher. — Et sinon, l’endroit vous plaît ? — Je n’ai pas vraiment eu le temps de visiter les alentours, mais les habitants m’ont l’air sympathiques. Et puis l’endroit me paraît très calme, c’est ce dont j’ai désespérément besoin. — Pour être calme, il est calme. Peut-être un peu trop même, ironisa-t-il. La moyenne d’âge est de soixante ans. Il y a très peu de chance d’avoir une soirée arrosée. Une jeune femme qui s’installe, c’est révolutionnaire, voire même l’événement de l’année. — Ravie de vous avoir fait indirectement plaisir dans ce cas. — Je ne saurai vous remercier suffisamment, sourit-il. Comment vous appelez-vous ? — Anna Andolini. — Andolini ? Répéta-t-il. Comme dans le Parrain ? — En effet, approuvai-je. Un long silence s’en suivit Cela lui fit déduire la fin de notre conversation. Logan recula, quelque peu déçu par mon refus, les mains plongées dans ses poches. Craignant une autre arrivée impromptue, je repoussai délicatement la porte quand j’aperçus sur le palier d’en face un autre de mes voisins. Dans sa marche, il pivota son regard dans ma direction. Ses grands yeux azurs furent la première chose captivante et attirante. C’était un bleu vénitien, étincelant et dans lequel il était aisé de se noyer avec grâce. Sa chevelure brune, de forme similaire à celle de Logan, était également bouclée derrière les oreilles, sauf qu’il était d’un noir de jais. Cet effet négligé donnait plus de charme et d’intensité à son regard. Recouvert d’une barbe de plusieurs jours, cette apparence donnait plus de pâleur à son visage creusé par la fatigue. Sans même le réaliser, mes dents vinrent croquer ma lèvre inférieure, charmée par sa simple présence. La forme onctueuse de sa bouche me donna l’envie d’y goûter. Ses bras imposants et sa carrure de Dieu Grec m’attirèrent comme un aimant. J’ai encore une libido ? Indifférente à tout homme ayant croisé mon chemin, j’étais admirative d’un inconnu. Que m’arrive-t-il ? La Terre s’arrêta soudainement autour de moi. Je continuais mon observation, regrettant mon manque de discrétion. Mon voisin m’adressa un sourire réservé que j’eus du mal à lui retourner. Lentement, je poussai la porte et la claquai définitivement derrière moi. Je plaquai mon dos contre le mur, en essayant de comprendre ce qu’il venait de se produire. Comment un simple humain avait pu me chambouler d’un simple regard ? Certes, il était beau et incroyablement séduisant avec sa veste en cuir et son apparence ombrée par cette lueur dans ses yeux. Aucun homme ne m’avait bouleversée, depuis… Jared. Je n’avais pas pensé à lui depuis bien longtemps. Lors de notre rencontre, j’étais jeune, candide, peu sûre de moi et de mes atouts. Je n’avais pas les facilités de ma sœur, Sylvia, avec les hommes. Elle savait attirer le regard, sans pour autant jouer de ses charmes. Il ne m’était pas possible d’envisager que j’étais suffisamment séduisante pour plaire à un homme si charismatique et intelligent que Jared. Il fut aisé pour lui de me charmer. Il disait m’aimer, me désirer et me comprendre. J’étais son âme sœur. Éperdument amoureuse, je bus naïvement ses paroles. Je me mis à rêver d’un avenir pour nous. C’est pourquoi nous nous sommes mariés. Il avait su me combler comme aucun autre, au point de me faire oublier sa condition de vampire. Il était ma vie. Je l’avais accepté dans son ensemble en dépit de tous les obstacles gisant entre nous. Tout avait une fin. Notre histoire également. Jared avait bouleversé mon existence, transformant notre histoire en un cauchemar tragique. Notre relation n’avait pas seulement changé la femme que j’étais, elle m’avait conditionnée pour me faire perdre mon humanité. Il m’avait fait connaître un amour intense, un désir insatiable, mais il avait surtout fait naître une monstruosité insoupçonnable. Chapitre 2
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