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1383 Words
IEn rentrant chez elle à Lamothe-Saint-Léonard près de Locminé, un vendredi soir, Marie trouva dans sa boîte à lettres un billet de ses voisins d’à côté, Henri et Marguerite Chassagne. « Vendredi, 18 heures. Ma chère Marie, nous avons attendu jusqu’à la dernière minute pour vous voir avant notre départ pour Paris. Nous voulions vous suggérer de passer vos quelques jours de vacances à Mortefontaine, dans notre longère près d’Étel. Je vous en ai souvent parlé, vous savez que ce n’est pas très confortable. Mais en cette saison, vous aurez déjà beaucoup de soleil et, pour le commissaire, c’est tout près de Vannes, s’il est, par hasard, appelé en urgence. Nous pensons que cela vous fera du bien à tous les deux de changer d’air… Pardonnez-nous, cette idée ne nous est venue qu’aujourd’hui ! Et je n’ai pas pu vous joindre de la journée, ni l’un ni l’autre. Ci-joint un plan pour vous rendre à la maison, les clés et des indications concernant la salle de séjour (il faut enlever les volets intérieurs, c’est assez compliqué). On entre par la cuisine. Se servir des deux clés moyennes (serrures à cylindre). La petite clé ronde est celle de notre malle personnelle dans la grange (il faut y puiser tasses à café, rallonges électriques, le bon couteau d’Henri etc.), l’autre, celle de la boîte aux lettres. La clé du cadenas de la grange est accrochée à la poutre dans la cuisine (ficelle verte). Des indications sont affichées sur le tableau en liège de la cuisine : mise en marche du chauffage, compteur d’eau, d’électricité, place des objets, adresses diverses etc. N’oubliez pas d’apporter vos draps et vos serviettes surtout. Il ne faut pas hésiter à faire appel aux voisins, les Lecanuet, si quelque chose va de travers. Je les ai avertis de votre arrivée probable (numéro de téléphone sur la carte ci-jointe). Je vous embrasse, avec toutes les bonnes pensées d’Henri pour vous deux. Marguerite PS (griffonné) : Le taxi est arrivé ! Bonnes vacances, de toutes façons. » Marie soupira. L’écriture de Marguerite… Elle avait eu du mal à déchiffrer certains mots. Elle ne trouva pas le numéro de téléphone des Lecanuet dans l’enveloppe. Il n’y avait que deux clés. Un carton portant une adresse inconnue à Vannes tomba sur la moquette. Elle finit par remettre tout dans l’enveloppe, pour préparer en vitesse la viande et les carottes de Mathilde, la petite chienne. Marie avait lu dans certains traités canins qu’un chien doit être tenu à sa place dans la maison, en particulier qu’il ne doit jamais prendre ses repas avant son maître. Si elle acceptait la première proposition, elle trouvait la seconde absolument révoltante. Pour elle, les maîtres, doués de raison, ont les moyens de supporter un peu de retard avant de satisfaire leur faim. Mais un animal… L’idée que le confort ou la vie d’un être vivant – quel qu’il soit – dépendait uniquement de son bon vouloir la mettait mal à l’aise. Elle aurait presque préféré qu’il existe des lois, universelles ou locales, qui dictent clairement au plus fort la conduite à tenir vis-à-vis des plus faibles. Celles qui étaient écrites ou connues étaient toutes abusives. L’esclavage existe encore… Pour en revenir aux animaux, quand il s’agissait de tuer une énorme araignée venue se rafraîchir au fond de l’évier, Marie, bien qu’à moitié terrorisée par la bête, se raidissait pour la noyer. « Lafitte, c’est elle ou toi ! Alors, vas-y ! » L’état de légitime défense, même quelque peu usurpé, lui semblait vaguement préférable à l’arbitraire le plus total. Après l’exécution, elle ne manquait pas de se traiter d’hypocrite. Ayant donné à Mathilde son dîner, au lieu de préparer vivement le repas du soir pour elle et son mari, elle s’assit dans la cuisine pour contempler la petite chienne. Mathilde mangeait lentement, avec des manières de chat qui fait le délicat mais, petit à petit, tout disparaissait. À la fin, Mathilde lécha l’assiette vide avec minutie, puis sauta sur les genoux de Marie. Marie resta là un moment à réfléchir en essayant mollement d’empêcher Mathilde de lui mordiller l’oreille. Elle avait la tête encore pleine des complications de la journée de travail qui venait de s’écouler et le billet de Marguerite l’avait quelque peu décervelée. Bref, elle avait du mal à imaginer les jours à venir. Des vacances… Elle n’était pas sûre encore que son mari soit en mesure de lâcher pour quelques jours les enquêtes en cours à la Brigade Criminelle de Vannes. Elle-même avait un article à écrire pour la revue Apprentissage Automatique. Elle avait emporté toute sa documentation avec elle. « C’est toujours la même farine, Lafitte », ruminait-elle… « Le commissaire a besoin de changement, tu le sais très bien… Si tu commences à gratter du papier, il ne se décidera pas à partir. Et vous n’irez pas au théâtre ni voir des expositions si vous décidez de rester à Lamothe… Il y aura toujours quelqu’un qui téléphonera pour une urgence… Et dis-toi bien que ton article peut attendre… » La “longère ruineuse d’Étel”, comme disait Marguerite, elle en avait entendu parler bien des fois. Henri en avait hérité avec ses frères et sœurs. Il en parlait avec une sorte d’irritation. « L’indivision », avait-il coutume de dire, « est une calamité. Les frères et sœurs, ça va encore, mais les beaux-frères et belles-sœurs, c’est une autre paire de manches… Les neveux et nièces, n’en parlons pas ! » Tous deux se plaisaient beaucoup à Mortefontaine, et Marie adorait les entendre raconter leurs aventures rustiques. Marguerite, qui était une fine cuisinière, disait qu’elle redoutait de recevoir Yvonne Lecanuet à dîner parce que cette dernière, étant agricultrice, avait sous la main les meilleurs produits de la terre. Au milieu de l’hiver, Yvonne servait des haricots verts succulents qu’elle mettait en bocaux l’été, des gratins d’asperges au jambon… Sans parler des canards, des poules et pintades qui couraient dans les champs. Yvonne Lecanuet et son confit de canard… Marie finit par se lever pour préparer le dîner. Ce fut vite fait. Des filets de cabillaud au four arrosés de vin blanc, couverts de crème, d’échalotes, de tomates. « Le riz, je le ferai cuire quand le commissaire arrivera », se dit-elle en allant dans son bureau chercher un annuaire du téléphone. Elle cherchait le numéro de madame Lecanuet quand le téléphone sonna. C’était son mari, le commissaire Cazaubon. Il avait été appelé brusquement à Paris. Au téléphone, il la persuada d’aller à Mortefontaine pour se changer les idées. Il la rejoindrait un peu plus tard, parole de commissaire, pour ce qu’elle vaut. — Faites-le pour moi, j’ai tellement de regret de gâcher vos vacances… ajouta-t-il. J’espérais vous emmener dans les îles, mais… — Quelles îles ? demanda Marie. — Je pensais à l’île Maurice. Les agences font des prix en ce moment. Elle rit. — Nous pourrons toujours aller à Saint-Cado à pied. Il paraît que Mortefontaine n’est pas loin. Après cette conversation, elle était mi-figue, mi-raisin. Aller seule à Mortefontaine, se retrouver dans une campagne inconnue… Tout en dînant, elle pensait au sac de voyage du commissaire. Il en gardait toujours un au bureau, pour les urgences. Exceptionnellement, parce qu’il était pressé, c’était elle qui l’avait préparé un mois auparavant. Façon madame Maigret, elle se demandait si elle n’avait pas oublié d’y mettre le pyjama bleu de son mari, quand le téléphone sonna encore. Marie alla répondre à contrecœur. Elle subodorait une nouvelle contrariété. Elle avait raison. C’était le professeur Lecourtois, le nouveau directeur de l’Institut des Sciences Mérovéennes de Vannes où elle-même dirigeait un laboratoire de recherche en informatique. Tout en l’écoutant, Marie fulminait. Comment osait-t-il appeler à la maison à 9 heures du soir ? — Marie, j’ai un service à vous demander. Vous savez que nous avons établi une collaboration avec plusieurs écoles d’ingénieurs… — Oui. J’ai déjà reçu des stagiaires au labo. — Ah ! Oui ! Eh bien, Yann Bellec, votre collègue qui assurait un enseignement à l’École d’Électronique d’Étel, a disparu. — Comment, disparu ? — Sa femme m’a appelé aujourd’hui. Elle a prévenu la police. Son mari n’est pas revenu de l’école hier soir jeudi, n’a pas téléphoné, n’a prévenu personne. — Est-ce qu’il était dans son état normal ? — D’après sa femme, oui. Préoccupé, parce que les élèves sont durs. Certains suivent mal. Mais c’est la routine… Et Yann aimait bien le contact avec les jeunes. En attendant, pourriez-vous assurer quelques cours à sa place la semaine prochaine ? — Je n’ai rien de prêt. Et mon mari… — Marie ! Le commissaire Cazaubon vient de partir pour Paris. Je l’ai vu sur le quai de la gare en allant accompagner mon fils. Vous prendrez vos vacances plus tard. Et vous pouvez très bien refaire vos séminaires sur les systèmes experts. Ces applications intéresseront beaucoup les étudiants. En outre, ils ne connaissent rien à l’apprentissage automatique. Vous allez les initier. — Heu… Monsieur le Directeur poursuivit ensuite sur sa lancée sans que Marie ait le temps de protester. « Il ne manque pas d’arguments, le cochon », pensa-t-elle, quand il lui parla de la qualité des séminaires qu’elle dirigeait une partie de l’année à l’institut, de sa popularité auprès des étudiants qui les fréquentaient, de l’argent supplémentaire qu’elle allait gagner à Étel sans se donner de mal, de l’importance de ces enseignements pour la notoriété de l’institut… Pour ses finances aussi… Quand elle raccrocha, elle s’était laissé embobiner.
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