IILa veille, un jeudi, Joëlle Chassagne, bouche bée, écoutait cet homme qui lui disait qu’elle n’était qu’une parmi d’autres à chercher un emploi dans la publicité.
« Un peu d’informatique, un peu d’arts graphiques… C’est pire que si vous n’aviez que votre bac », disait-il. « Parce que vous vous faites des illusions. Vous m’avez montré ces travaux… Des maquettes dont personne ne voudrait, avec ces couleurs ternes, ces contours mous… Retournez dans votre école de je ne sais quoi à Bordeaux… D’ailleurs, Vannes n’a pas besoin de gens dans la publicité. Le marché est saturé. Je ne sais pas pourquoi Henri vous a conseillé de venir ici… »
Elle le regarda. C’était Jérôme, le beau-frère de son oncle Henri, qu’elle appelait “mon oncle”. Un homme trapu, complètement chauve, aux yeux très brillants, au nez busqué, qu’elle connaissait à peine. Tout en saisissant le téléphone, il se leva de son énorme fauteuil comme pour lui signifier son congé. Pendant qu’il téléphonait, elle ramassa maladroitement son dossier qu’il avait éparpillé sur le bureau. Sa plus belle affiche pour laquelle elle avait reçu le premier Prix des Arts Graphiques de la Chambre de Commerce de la Gironde, tomba sous le bureau. Elle dut se mettre à quatre pattes pour la ramasser. Quand elle se releva, il lui sembla que son oncle avait l’air narquois.
— Faites mes amitiés à Henri et Marguerite. C’est eux qui vous logent, n’est-ce pas ? C’est une chance. J’espère qu’ils vous ont payé votre billet de train. C’était vraiment un coup d’épée dans l’eau, ce voyage… Elle ne répondit rien. Elle était incapable de parler. Dans le couloir, elle éclata en sanglots.
Sur le palier, toute à son chagrin, elle se heurta à une femme d’un certain âge qui sortait du bureau d’en face. Elle avait de longs cheveux noirs et lisses.
— Je vois que ça ne va pas fort, ma pauvre enfant ! dit la dame. Venez vous reposer une seconde !
Elle entraîna doucement Joëlle à l’intérieur du bureau, la fit asseoir, lui apporta du thé…
*
Quand Joëlle sortit de l’immense bâtiment où l’oncle Jérôme dirigeait PubliData, une agence de publicité, l’air frais la remit un peu d’aplomb. Elle marcha un long moment avant de prendre le bus pour Lamothe-Saint-Léonard.
Elle réfléchissait maintenant plus calmement.
Avait-elle eu raison de lâcher l’École d’Arts Graphiques deux ans auparavant quand le petit était arrivé ? Elle était sûre, à cette époque, que son compagnon ne les laisserait pas tomber, elle et leur fils. Elle avait confiance en lui. Les choses s’étaient dégradées par la suite, sans qu’elle s’en aperçoive… Et puis il avait trouvé un travail d’ingénieur à Tahiti. Un travail bien payé. Il était parti. Oh ! Il se souciait de l’enfant, il l’avait invité chez lui pour les vacances, mais il n’envoyait pas d’argent de manière régulière. Il n’imaginait pas les difficultés qu’elle avait à payer une nourrice pendant qu’elle suivait une formation accélérée en informatique. Cette formation était nécessaire, puisqu’on travaille maintenant sur ordinateur dans les agences de publicité…
Dans le bus, Joëlle regarda les adresses et les dépliants que lui avait donnés la dame aux longs cheveux noirs, dans le bureau en face de PubliData. C’était une association qui avait pour mission d’aider les personnes en difficulté. Ils proposaient des stages de formation.
Dans certains cas, ils hébergeaient les stagiaires qui vivaient là comme dans une famille. C’était tentant. Ne plus être seule avec son fils…
Quand elle arriva à Lamothe, son oncle et sa tante faisaient leurs préparatifs pour leur voyage à Paris.
Ils lâchèrent tout pour l’accueillir.
— Alors, ma puce, comment ça s’est passé avec Jérôme ? demanda l’oncle Henri.
Elle bredouilla des paroles confuses et éclata à nouveau en sanglots.
Marguerite l’entraîna vers le canapé.
— Voyons ! Voyons ! Tu es fatiguée. On va dîner et tu te coucheras tôt.
— Qu’a dit Jérôme ? demanda Henri.
D’un ton morne, Joëlle raconta son entretien à PubliData.
Henri était stupéfait.
— Ça ne se passera pas comme ça ! dit-il. Marguerite le regarda avec reproche.
— Henri ! Tu m’avais dit que Jérôme aimait aider les jeunes ! Qu’il y avait toujours des jeunes autour de lui ! Qu’il les orientait dans leurs études ! Tous tes neveux et nièces ne jurent que par lui. Sinon je n’aurais pas conseillé à Joëlle de venir le consulter à Vannes !
— Ne vous faites pas de souci ! dit Joëlle en reniflant. Je m’en remettrai. Je vais peut-être accepter le poste de secrétaire à mi-temps qu’on m’a proposé, pendant que je finis mon cours d’informatique.
— Mais ce n’est pas ce que tu voulais faire ! dit Henri. Tu dessines si bien !
— Je continuerai à chercher, ne vous en faites pas, oncle Henri ! Ça m’a donné chaud au cœur de passer un peu de temps avec vous. Et tous ces cadeaux que vous m’avez faits… Je suis habillée pour longtemps. Le petit aussi.
Après le dîner, Joëlle, épuisée, alla se coucher. Marguerite rangeait la cuisine. Henri tournait autour d’elle en bougonnant.
— Comment expliques-tu cette histoire ? dit-elle brusquement. Même si Joëlle n’est pas l’artiste que nous croyons… Il aurait pu la traiter plus gentiment. Il sait très bien qu’elle élève seule son fils, qu’elle est courageuse…
— Je ne me l’explique pas. Il était peut-être mal luné. Ou alors…
— Ou alors quoi ?
— C’est peut-être un camouflet à notre intention.
— Pourquoi ?
— Il veut nous démontrer son pouvoir.
— Je ne comprends pas.
— Nous l’avons empêché de faire ses quatre volontés à Mortefontaine. Quand je dis “nous”, c’est surtout le père de Joëlle. Il y a une semaine, mon frère a interdit à Jérôme de faire des travaux dans la grange de Mortefontaine pour y installer une salle de séminaires !
— Henri ! Tu ne m’en as pas parlé !
— Ce n’est pas la peine que tu sois mêlée à ces histoires de famille.
Henri se baissa brusquement pour ramasser un carton par terre. Il lut :
« Exokarma
Association d’artistes indépendants
30, Rue de la République – 56680 Plouhinec »
— Marguerite, c’est toi qui as laissé tomber cette carte ? demanda-t-il.
— Montre-moi.
Après avoir regardé, Marguerite secoua la tête :
— Ça doit être à Joëlle.
Henri posa le carton près du téléphone.
— Il ne faut pas oublier de le lui remettre demain matin, dit-il. Tu y penseras ?