IVJuillet 2001, ce fameux soir où tout avait commencé. Dès le début, quand la femme était repartie, Nancy avait farouchement combattu l’idée de contrat : « j’aime pas du tout ça », avait-elle répété plusieurs fois avec un air buté que soulignait son imperceptible accent anglais, en même temps qu’elle soufflait dans l’air du soir la fumée d’une de ses cigarettes mentholées. Plus tard, alors même que Jean-Gabriel avait jusque-là clairement affirmé, comme s’il essayait encore de s’en convaincre lui-même, qu’il n’avait pas du tout l’intention de donner suite à ce projet, elle s’était énervée à plusieurs reprises, ce qui ne lui arrivait pratiquement jamais en temps normal. Avait-elle déjà compris qu’il allait se laisser prendre ?
— Ça peut pas être un contrat. Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu te rends compte, Toirac ? Tu vois bien que tu aurais aucune garantie, que c’est pas clair. Tu dois faire attention où tu mets les pieds.
Elle s’était opposée à lui comme jamais depuis qu’ils se connaissaient et il avait eu peur, un soir où la discussion semblait vouloir tourner à l’aigre, qu’elle ne lui en veuille suffisamment pour envisager une rupture. Mais il lisait la peur dans ses yeux assombris par la colère, comme des pervenches bleu foncé. Et par la suite, bien plus tard au cours des mois suivants, comme il avait finalement changé d’avis, il avait dû faire preuve de beaucoup de diplomatie, de persuasion et même de tendresse pour parvenir à la convaincre au bout du compte de l’intérêt pour lui de ce qui lui était proposé.
“La Langouste”, ce soir d’été, les avait donc plantés là, à la terrasse du Vauban, et ils étaient restés tous les deux quelques minutes à discuter et à s’interroger au sujet de cette femme étrange. Qui était-elle ? Elle avait disparu aussi vite qu’elle était arrivée. Puis Léo, le patron de l’hôtel et du bar, avec qui ils avaient noué une solide relation d’amitié au cours des deux dernières années, était venu les rejoindre et s’asseoir à leur table un moment.
— La Langouste ? Ah oui, bien sûr, tous les anciens la connaissent par ici. Oui, elle était pratiquement la patronne d’une société de pêche autrefois. C’était même un cas bien particulier. Elle ne naviguait pas, c’est clair, mais elle s’occupait de la gestion à terre. On appelait ça le “capitaine d’armement”. Je n’en sais pas beaucoup plus à vrai dire. Pourquoi cette question ?
— Oh, rien de bien important sans doute… Nancy était intervenue aussitôt et c’était la première fois qu’elle tutoyait Léo :
— Au contraire, c’est très important. Figure-toi, elle voudrait que Jean-Gabriel travaille pour elle. Elle veut lui proposer un contrat et lui, il a l’air de trouver ça normal.
Elle écrasa dans un cendrier sa cigarette qu’elle n’avait pas fumée, et d’un haussement d’épaules accompagné d’une moue dédaigneuse, elle soulignait en même temps l’absurdité de ce terme selon elle.
— Ah bon ? Elle veut vous embaucher comme pêcheur ou comme mousse peut-être. Attention, elle aime bien les beaux garçons.
Au contraire de Nancy, il y avait une note joyeuse dans la voix de Léo, comme s’il peinait à imaginer Jean-Gabriel lavant le pont d’un bateau de pêche.
— Non, pas comme mousse, comme n***e.
Il fallut quand même s’expliquer un peu plus et Léo interrompit la conversation pour proposer un petit casse-croûte dans l’arrière-salle du bar, avec sa femme Anne-Marie. Ils rentrèrent et Léo referma derrière eux les grandes baies vitrées parce qu’il commençait à faire frais.
— Tu sais quoi, Marie ? La Langouste, elle voudrait que Jean-Gabriel travaille pour elle.
— Comment ça ? Sur un bateau ? Qu’est-ce qui lui prend à celle-là ? Elle ne va pas bien.
— C’est ce que j’ai pensé aussi.
JG dut reprendre ses explications depuis le début :
— Elle aimerait que je travaille sur un manuscrit inachevé. Une pièce de théâtre écrite par son fiancé, non son mari, qui a disparu. Enfin c’est ce que j’ai cru comprendre.
Et à nouveau, Léo s’étonnait :
— Vincent Le Goff ? Oui, c’était bien son mari. Mais c’est drôlement vieux cette histoire. Ça remonte à quand ? Quarante ans au moins. C’est bien ça, Marie ?
— Oui, à quelque chose près. Il est mort en Algérie, enfin c’est probable, et tout à la fin de la guerre si je ne me trompe pas. C’était désolant. Je m’en souviens bien, j’étais encore gamine mais… c’était un très beau garçon.
— Et tu savais qu’il écrivait, toi ?
— Non, je n’en avais aucune idée, dit Anne-Marie en quittant la pièce avec, en équilibre sur un plateau, des piles cliquetantes de tasses et de soucoupes qu’elle venait d’extraire du lave-vaisselle.
— Il écrivait du théâtre, précisait à nouveau Jean-Gabriel. Il avait commencé…
— Et pourquoi alors elle a attendu si longtemps pour y penser ? C’est bizarre. Vous trouvez pas ?
C’était Nancy dont la voix inquiète posait cette question.
— Ça, je ne pourrais pas dire mais c’est vrai que ça n’a pas l’air de l’avoir beaucoup préoccupée pendant toutes ces années.
Anne-Marie qui revenait à l’instant dans la pièce et s’asseyait à côté de Léo, intervint :
— Qu’est-ce que tu en sais ? Non mais, il n’y a rien à faire, c’est comme ça les hommes. On ne peut pas savoir si elle pensait à lui ou non. Bien sûr qu’elle ne risquait pas de venir t’en parler. Et moi je pense que si, elle pensait à lui mais elle est la seule qui pourrait le dire maintenant. En tous les cas, elle est toujours seule. Il y a des gens qui ne montrent pas leur chagrin, figure-toi, contrairement à d’autres qui n’arrêtent pas de se plaindre.
Léo préféra ignorer ce dernier sous-entendu.
— C’est vrai, tu as raison, elle est toujours seule, mais je voulais juste dire que… je ne pensais pas qu’elle était restée attachée comme ça au souvenir de Vincent, voilà. Et puis…
— Et puis quoi ?
— Oh, arrête, tu sais bien ce que je veux dire. Elle est seule si on veut mais elle a plutôt bien vécu depuis qu’on la connaît. Non ?
— Bien vécu… Eh bien non, je ne sais pas ce que tu veux dire, non. Je sais seulement qu’elle a élevé son fils toute seule, tu sembles oublier ça. Ils étaient mariés depuis quelques mois et elle était déjà enceinte quand Vincent a disparu.
— Ah, mais écoute, ce n’est un secret pour personne, elle a aussi collectionné les hommes.
— Ah voilà ! Ben oui, elle a couché avec des hommes, elle en avait sans doute besoin. Et qu’est-ce que ça peut bien te faire ? Le seul qui aurait eu le droit de s’en plaindre c’est Vincent justement, et il n’est plus là, alors… Elle a bien assez souffert comme ça, allez !
Nancy et Jean-Gabriel écoutaient, se lançaient de temps à autre des coups d’œil amusés malgré la gravité du propos. Léo se défendait pied à pied mais n’en continuait pas moins :
— Bon, c’est vrai. Évidemment ça m’est bien égal. Elle a eu beaucoup d’hommes et aussi beaucoup d’argent. Elle en a parfaitement le droit, je ne discute pas, mais de là à vouloir embaucher Jean-Gabriel comme… comme n***e… Et puis tu te rends compte de ce que ça va lui coûter ?
— Mais tu n’en sais rien.
— C’est vrai, je n’en sais rien mais… Elle vous a dit comment elle avait l’intention de vous payer ? Il faut quand même bien qu’elle vous paye. Remarquez que, je ne sais pas ce qu’elle a l’intention de faire, mais il est vrai qu’elle a dû gagner une vraie fortune.
Léo s’était tourné maintenant vers Nancy qui demanda :
— Et comment elle a gagné tout ça ?
— Ben, la pêche à la langouste tout simplement. Elle est arrivée juste au bon moment, c’est-à-dire quand ça marchait le mieux. Elle n’a jamais embarqué comme marin pêcheur évidemment mais, comme je vous disais tout à l’heure, c’était elle qui gérait la société de son beau-père. Et elle s’y entendait drôlement bien, ça tout le monde pourra vous le dire.
— C’est vrai, ajoutait Anne-Marie, elle était bien connue pour être très compétente et aussi, il faut le dire, Léo, parce que c’est important après tout ce que tu as laissé entendre, elle était connue pour son honnêteté. Ce n’est pas tout le monde.
Puis Léo avait poursuivi son récit. De fil en aiguille il paraissait en savoir beaucoup plus qu’il ne l’avait affirmé d’abord. Elle s’appelait donc Marie-Jeanne Le Goff et les pêcheurs l’avaient surnommée “La Langouste”, oui, c’était affectueux, parce qu’elle était en effet respectée pour son honnêteté. Au retour des campagnes en Mauritanie, les gains étaient toujours répartis rigoureusement et équitablement selon les règles de la corporation. C’était très important parce que les gains étaient alors considérables. Les hommes appréciaient Marie-Jeanne, en particulier parce qu’ils avaient confiance en elle, mais beaucoup, au début, n’étaient pas non plus indifférents au fait qu’elle était jolie et ils la courtisaient plus ou moins discrètement.
Et puis, par la suite, elle avait su placer l’argent intelligemment. Leur société de pêche avait trois bateaux, la Tyrrhénienne, l’Entreprenante et la Marie-Jeanne, du nom de sa marraine qui entre-temps était devenue la patronne quand le père de Vincent était mort d’avoir trop travaillé, d’avoir perdu son fils et sans doute aussi d’avoir trop bu pour supporter le tout. À la fin de sa vie, il avait trouvé en sa belle-fille un soutien inespéré, surtout quand la faillite des langoustiers avait mis un terme aux campagnes de pêche. Marie-Jeanne était à peu près la seule qui avait alors réussi à sauver une petite fortune que d’autres, pour leur compte, avaient très vite dilapidée.
— Et elle, d’où venait-elle, demanda JG, d’une famille de pêcheurs aussi ?
— Oh, pas du tout. Ils étaient même de deux mondes carrément différents – Anne Marie racontait à son tour – c’est un vrai roman. Ils s’étaient mariés quelques mois plus tôt pendant une permission de Vincent. Pas bien longtemps avant sa disparition. Mais elle, elle avait fait des études, un bac commercial, je crois, tandis que Vincent était fils de marin pêcheur et destiné à devenir marin pêcheur lui-même.
— Et alors comment est-elle devenue patronne ? C’est plutôt lui qui aurait dû, non ?
Anne-Marie ignora l’interruption et continua son récit entrecoupé de « c’est ça » et de « oui, c’est exact » que Léo plaçait ici et là.
— En fait, Vincent n’était pas du tout fait pour ce métier, et son père… comment s’appelait-il, Léo ?
— Il s’appelait Jean, ou Yves peut-être. Je ne sais plus trop.
— Oui, c’était Jean, je crois. Jean Le Goff, c’est bien ça. C’était un très bon patron en mer, sur un bateau de pêche. Un très bon marin aussi, qui savait naviguer par gros temps et commander un équipage, mais une fois à terre, il n’était pas bien doué pour s’occuper des comptes et de la gestion d’une affaire. Il était veuf depuis quelques années et, tout seul avec ses trois bateaux et l’argent qu’ils ont gagné à l’époque, il était dépassé. C’est du moins ce qui s’est dit. Alors ça s’est fait tout naturellement, c’est Marie-Jeanne qui a pris les choses en main. Je crois que c’était mieux pour tout le monde et que Jean s’en est vite rendu compte. Et tous les autres aussi.
— Et Vincent alors ?
Léo prit à nouveau la parole. JG regardait les cartes postales de quantité de clients de l’hôtel qui tapissaient les murs de la pièce et témoignaient aussi de bien des années de travail. Les gens d’ici étaient comme ça, c’était important à savoir. En même temps il restait attentif à ce qui se racontait. Par la suite il n’oublia jamais ce moment ni cette atmosphère. C’était peut-être ce soir-là, dans cette cuisine où ils se sentaient bien tous les quatre ensemble, que ce regard sur le passé, malgré tout ce qu’il put dire plus tard à Nancy, l’avait déjà décidé à accepter l’offre de Marie-Jeanne Le Goff.
— C’est vrai ce que dit Anne-Marie, Vincent n’était pas fait pour ce métier, mais ça ne veut pas dire que c’était un fainéant. Alors, c’était peut-être un artiste au fond. Pourquoi pas ? Moi je ne peux pas dire que je les ai connus personnellement mais c’est un peu ce que tout le monde a raconté. Il paraît qu’il se disputait souvent avec son père. Vincent voulait faire des études et Jean, le pauvre vieux, ça le mettait hors de lui. Ça le désespérait, paraît-il, que son fils ne veuille pas lui succéder pour diriger l’affaire. Vincent a quand même fini par avoir raison et abandonner le métier pour reprendre sa scolarité. C’était quoi, quatre ou cinq ans avant son incorporation, je crois, disons au milieu des années cinquante – Anne-Marie acquiesçait – et c’est sans doute pour ça qu’il n’a pas été incorporé dans la marine comme l’étaient normalement tous ceux qui étaient inscrits maritimes, c’est-à-dire qui figuraient sur le rôle des marins pêcheurs. À ce moment-là, son père, le pauvre vieux en a été malade.
— Mais bien sûr qu’il en a été malade. Il y avait de quoi. Vincent avait décidé de devancer l’appel et il partait pour presque trois ans. Sans doute aussi parce qu’il voulait se marier. Et puis…
Il y eut un silence, comme un ange qui passe.
— Dis donc, reprit Léo, tu en sais des choses, toi, quand il s’agit de beaux garçons.
— Ça c’est de l’histoire, cher monsieur, de quoi crois-tu que nous parlons, nous les femmes ? De chiffons et de cuisine ? En tous les cas, Marie-Jeanne dirigeait une vraie flottille à ce moment-là, et Jean, quand il est mort, n’a pas été ingrat, il a tout légué à sa belle-fille. Alors elle a gardé le contrôle des affaires en espérant toujours que Vincent allait revenir puisque, officiellement, il n’était pas mort. Et qu’il ne l’est toujours pas d’ailleurs.
Un silence épais retomba, avec seulement quelques cliquetis de vaisselle pendant que chacun finissait son assiette ou son verre. On entendait aussi les éclats de voix des clients dans la salle, de l’autre côté de la cloison. Léo proposa une autre bière à Nancy qui refusa puis à Jean-Gabriel qui accepta, et demanda encore :
— Et son mari alors on n’en a jamais eu de nouvelles ?
— Jamais, enfin…
— Oui ?
— Deux ou trois fois, des bruits ont couru.
— Quel genre ?
— Qu’il y avait du nouveau, que peut-être on avait trouvé quelque chose etc. Le genre de propos, sans doute sans fondement, que…
Anne-Marie reprit la parole :
— Pas tout à fait sans fondement, Marie-Jeanne a fait des démarches et elle a fait faire plusieurs fois des recherches, si j’ai bien compris. C’est bien normal, elle voulait savoir. Elle aurait même engagé un détective privé. Enfin c’est ce qui s’est dit. De là sans doute les bruits qui ont circulé. Mais on est toujours resté dans le vague, sans rien savoir de plus. On n’a pas vraiment cherché à savoir, il faut dire.
— Et voilà, conclut Léo, c’est la vie, les années ont passé et depuis on a oublié tout ça.
— Pas elle.
— Quoi, pas elle ?
— Elle, elle n’a pas oublié, la preuve. D’ailleurs ce n’est pas si loin.
— Moi, ça faisait bien vingt ans que je n’en avais pas entendu parler.
— Mais qu’est-ce que c’est vingt ans ?
— Et depuis, demanda Nancy, elle est seule ? Elle a personne ?
— Personne, dit encore Léo, oui, si on veut.
— Oh, tu ne vas pas recommencer ?
— Mais Marie, tout le monde est au courant.
— Au courant de quoi ? Qu’elle a eu des amants ? Tu l’as déjà dit.
— Je ne parle pas de ça. Pas tout à fait. Mais Jean, son beau-père, avait un second. Et celui-là, il a toujours couru après Marie-Jeanne. Lui, c’était du sérieux. Tout le monde le sait, alors… Maintenant, il s’est fait une raison, je pense. On le voit parfois passer sur le quai. Il ne vient pas souvent ici d’ailleurs, je ne sais pas pourquoi, peut-être qu’il ne veut pas rencontrer les anciens. Mais, celui-là, il était vraiment amoureux d’elle, et elle n’en a jamais voulu. Il était même jaloux au point de se battre quelquefois avec les autres quand ils la regardaient avec trop d’insistance. Pourquoi at-elle fait souffrir celui-là alors qu’elle en a eu beaucoup de moins intéressants ? Mystère. Enfin j’ai mon idée, quoique, après tout, je n’en sache rien.
— Et c’est quoi ton idée ?
— Peut-être bien qu’à ses yeux à elle il était trop proche, elle y aurait vu quelque chose d’immoral parce qu’il l’aimait justement. Les autres elle n’en avait rien à faire, elle couchait avec et puis c’est tout. Vous voyez ce que je veux dire ? Elle ne voulait pas d’une relation sérieuse qu’elle aurait considérée comme une trahison vis-à-vis de Vincent. C’est comme ça que je le vois.
Un autre silence où chacun mesurait à sa manière la portée de ce que venait de suggérer Léo. Comme Anne-Marie sortait de la pièce pour voir ce qui se passait dans le bar, on entendit par la porte ouverte des éclats de rire et les échos de conversations animées entre les clients qui s’apprêtaient à partir et voulaient régler leur addition. Jean-Gabriel demanda encore :
— Et maintenant, que fait-elle ? Elle ne travaille plus ?
— Maintenant ? Oh, maintenant, elle a pris sa retraite, il y a un ou deux ans ou plus, mais elle s’occupe toujours de ses finances. Elle est très forte pour ça et elle a su faire fructifier ce qu’elle avait gagné, même dans les périodes où ce n’était pas forcément beaucoup. Je pense qu’elle boursicote plus ou moins, à part ça, on ne la voit presque jamais, sauf quand elle va acheter son journal. Il paraît qu’elle écoute de l’opéra à longueur de journée, chez elle, là-haut, rue des Pins, vers le château d’eau au-dessus de Camaret. C’est juste en face, on voit la maison d’ici.