Le grand départ

1206 Words
Le jour tant attendu est enfin arrivé. Le ciel est encore teinté d'une pâle lumière bleutée, et la forêt semble retenir son souffle. Je vérifie une dernière fois mon sac, y rangeant quelques provisions — baies séchées, herbes médicinales, une petite fiole d'eau pure. Chaque objet est précieux, fragile, comme un lien ténu avec ce monde que je m'apprête à quitter. Mon cœur tambourin dans ma poitrine, oscillant entre excitation et peur. Je me demande si je suis prêt, si je saurai affronter ce qui m'attend au-delà de la frontière. Je quitte la cabane en silence, m'assurant que personne ne m'a vu partir. Les anciens ne comprendraient pas, et les Défenseuses pourraient m'arrêter. La forêt, pourtant familière, paraît plus sombre, plus dense. Chaque bruissement devient un cri, chaque ombre une menace. Je serre la poignée de mon sac, mes yeux scrutant les alentours. Le chemin vers la frontière est semé d'embûches. D'abord, un passage étroit entre deux falaises couvertes de ronces. Mes vêtements accrochent les épines, la peau me brûle. Mais je continue, implacable. Puis, un ruisseau à traverser. L'eau glacée me mord les chevilles, et la boue glissante menace de me faire tomber. Je prends soin de ne pas laisser de traces trop visibles, ne sachant pas si des prédateurs ou des espions pourraient me suivre. Plus loin, le chant lointain d'un animal me glace le sang. Je me fige, écoute, puis accélère le pas, cœur battant à tout rompre. La frontière n'est pas une simple ligne tracée sur le sol, mais une barrière naturelle, un ancien sortilège. Une lumière tremblante danse entre les arbres, un voile invisible que je dois franchir. Je tends la main, la paume moite, et avance lentement vers ce mur d'air. Une sensation étrange m'envahit, comme si mon corps se déchirait et se recomposait. Un vertige me saisit, puis tout redevient calme. Je suis de l'autre côté. Un nouveau monde s'ouvre devant moi, avec ses promesses et ses dangers. Je sais que chaque pas sera une lutte, que la solitude pourrait me broyer. Mais la flamme de mon espoir brûle trop fort pour que je recule maintenant. Je souris, un sourire fragile, mais vrai. La lumière de l'aube filtre timidement à travers les branches épaisses, mais la forêt est loin d'être paisible. Chaque pas que je fais semble réveiller des ombres endormies, des murmures invisibles qui glissent entre les troncs. Je m'enfonce plus profondément dans ce monde inconnu, mes sens en alerte. Le sol est couvert d'un tapis de feuilles humides, tantôt glissant, tantôt crissant sous mes pieds. Des racines noueuses s'entrelacent, menaçant de me faire trébucher si je ne reste pas attentif. Le vent s'engouffre dans les feuillages, portant avec lui de nouvelle senteur — terre mouillée, bois brûlé, et quelque chose d'indéfinissable, presque métallique. Au loin, un cri d'oiseau déchire le silence, rappel brutal que je ne suis pas seul ici. Je marche sans cesse, la peur tapie au creux de mon ventre, mais aussi une curiosité insatiable qui me pousse en avant. Un ruisseau coule devant moi, serpentant entre les pierres lisses. L'eau est claire, presque hypnotique. Je m'y penche pour boire, savourant cette fraîcheur bienvenue. Mais en levant les yeux, je remarque des éclats dorés sur la rive opposée — des yeux, peut-être, qui m'observent. Mon cœur s'accélère, mes muscles se tendent. Je me redresse lentement, prêt à fuir au moindre signe d'hostilité. Mais rien ne bouge. Je continue mon chemin, traversant des zones où les arbres se dressent comme des géants silencieux, leurs branches noueuses formant des arches mystérieuses au-dessus de ma tête. Parfois, je glisse sur des pierres couvertes de mousse, ou je me cogne contre un tronc que je n'avais pas vu. La fatigue commence à peser, et mon sac semble devenir plus lourd à chaque pas. La nuit approche à nouveau, et avec elle, les ombres changent. Elles deviennent plus denses, plus menaçantes. Je me surprends à murmurer des prières oubliées, cherchant un réconfort que je ne réponds pas. Je m'arrête dans une petite clairière, épuisée, et m'assois contre un arbre. Je ferme les yeux un instant, écoutant le bruissement du vent et le chant lointain des insectes. La peur est là, omniprésente, mais je sais que je ne peux pas rebrousser chemin. Quelque part, au-delà de cette forêt, m'attend un destin que je dois affronter. Je prends une profonde inspiration et me relève. La nuit est tombée depuis longtemps quand la douleur aux pieds devient insupportable. Chaque pas sur le sol dur et régulièrement me rappelle combien je suis faible, combien mon corps réclame une pause. Je m'arrête dans une clairière à peine éclairée par la lueur argentée de la lune. Autour de moi, les arbres se dressent comme des sentinelles silencieuses, et le souffle du vent agite doucement les feuilles. Je ferme les yeux un instant, écoutant le silence chargé de mystères. Puis, sans réfléchir plus longtemps, je déploie lentement mes ailes transparentes, délicates, aux reflets argentés qui captent la lumière lunaire. Le frisson du vent contre ma peau m'enveloppe, et une sensation de légèreté m'envahit aussitôt. Mes muscles fatigués se détendent, et un sourire s'échappe de mes lèvres. Je m'élève doucement, le cœur battant, sentant l'air frais caresser mes joues. Le monde en dessous de moi devient un tapis mouvant de feuilles et d'ombres. Voler me libérer. Libère mes pensées, mes douleurs, mes peurs. Ici, suspendu entre ciel et terre, je suis moi-même, sans masque ni barrière. Je plane un instant, savourant la douceur de cet instant rare. Puis je laisse mon corps guider mes mouvements, virevoltant entre les troncs, effleurant les branches, jouant avec la nuit. Le silence est complet, seulement troublé par le battement régulier de mes ailes et le chant lointain d'une chouette. Je me sens léger, presque immortel. Mais au fond de moi, une ombre persiste — le doute, la solitude. Je viens tout juste de poser les pieds au sol après ce moment de liberté dans les airs, quand un grognement sourd et rauque déchire le silence de la nuit. Au début, je pense que c'est un animal quelconque, peut-être un sanglier ou un loup... mais le son se rapproche, de plus en plus fort, menaçant. Mon cœur s'emballe, un froid glacial remonte le long de ma colonne vertébrale. Je me fige, scrutant les ombres mouvantes entre les arbres. Le grognement devient plus intense, rauque, presque humain, mais pourtant bestial, sauvage. La peur s'empare de moi comme une vague déferlante. Je n'ai pas le temps de réfléchir, je me mets à courir, d'abord maladroitement, puis de plus en plus vite, poussant mes jambes au-delà de leurs limites. Le souffle court, mes poumons brûlent, mes muscles hurlent, mais le grognement se rapproche. Toujours plus proche. Je tente de déployer mes ailes, mais la fatigue me terrasse. Elles tremblaient, refusant de me porter. Un dernier cri de peur m'échappe quand je perds l'équilibre, m'écrasant lourdement sur le sol humide, la tête tournante, les yeux embués. Je sens la terre froide contre mon visage, mon corps faible incapable de bouger. Les grognements grondent tout près, comme un présage de fin. Je ferme les yeux, le souffle court, le cœur battant à tout rompre. Je me laisse glisser lentement vers l'obscurité, pensant que c'est ici que tout s'arrête.
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