Les Premières Fissures

1385 Words
La nuit s’était étirée sur Séoul comme une couverture humide. Dans son studio minuscule, Désira dormait à moitié, recroquevillée sur le lit, les draps froissés autour d’elle. Mais ce n’était pas un drap qu’elle tenait contre son visage. C’était un t-shirt. Un t-shirt noir, léger, qui portait l’odeur musquée d’un homme épuisé. Ulrich. Elle l’avait volé la veille dans la loge, quand il s’était changé après un shooting. Elle l’avait glissé dans son sac comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Maintenant, elle dormait avec. La tête posée dessus. Le nez enfoui dans le tissu. Respiration lente, presque satisfaite. Si quelqu’un l’avait vue ainsi, il n’aurait pas compris. Mais dans son esprit, c’était logique. Evident. Ulrich était à elle. Il ne le savait pas encore. Mais elle… elle le sentait. Son territoire s’élargissait chaque nuit. Un bruit la réveilla. Notification sur son téléphone. Elle ouvrit les yeux, irritée. Un message de fansign. Une invitation ouverte. Une fan hystérique encore. Elle soupira et prit son t-shirt contre sa poitrine. — Les intrusions commencent tôt aujourd’hui… Elle se leva. Rangea le t-shirt sous l’oreiller. Puis sortit, l’esprit déjà aiguisé. Ce jour-là, elle allait nettoyer. Encore. ⸻ Meurtre 2 — L’accident guidé La fan du matin s’appelait Haejin. Elle suivait Ulrich partout depuis deux mois. Elle avait même menacé le staff d’une action en justice parce qu’elle n’avait pas été tirée au sort pour un fansign. Désira l’avait déjà repérée plusieurs fois près du studio, cachée derrière un pilier, prête à bondir. Ce matin-là, Haejin tenait une caméra. — Je sais qu’il va passer par là, disait-elle à sa copine. Je le sens. Oppa et moi… on est connectés. Désira sourit. — Oui, très connectés…, murmura-t-elle en arrivant derrière les filles. Elle passa discrètement à côté d’elles. Les observa. Pas de témoin direct. Timing parfait. Elle resta à une dizaine de mètres, suffisamment proche pour agir, suffisamment loin pour ne pas être vue comme suspecte. Haejin traversa la rue sans regarder. Elle regardait le studio, persuadée qu’Ulrich allait sortir. Désira attendit deux secondes. Deux. C’est tout ce qu’il fallait. Une moto arrivait. Rapide. Un peu trop rapide. Désira s’avança, posa deux doigts sur l’épaule de Haejin. Juste deux. Un geste doux. Puis elle la poussa légèrement. Une simple impulsion. La fan trébucha dans la rue. La moto n’eut pas le temps de freiner. Un bruit sec. Un cri. Un choc. La caméra vola en l’air, puis s’écrasa. Silence. La moto s’arrêta en dérapant. Haejin gisait, immobile. Les gens accoururent. Le conducteur criait, paniqué. — Elle est sortie de nulle part ! Je ne l’ai pas vue ! Je suis désolé ! Désira resta sur le trottoir. Regarda la scène. Ses yeux étaient vides. Calmes. Elle posa une main sur son téléphone et envoya un SMS professionnel, normal : “Ulrich, ta réunion est confirmée pour 10h. J’arrive.” Puis elle se retourna. Premier test du jour : réussi. ⸻ Meurtre 3 — Le poison doux L’après-midi, Désira dut gérer un fansign au centre commercial de Yeongdeungpo. Chaos habituel : fans hurlantes, pancartes, bracelets fluorescents, peluches, larmes. Mais il y avait une fille qui attirait l’œil. Miso. 19 ans. Yeux brillants, sourire trop grand, mains tremblantes. Elle pleurait déjà en attendant Ulrich. Désira la détesta immédiatement. Pas pour sa folie. Pour sa naïveté. Pour la manière dont elle disait : — Oppa est mon destin… Les filles comme elle devenaient dangereuses. Elles ne comprenaient pas la différence entre fantasme et réalité. Désira savait ce qu’elle devait faire. Elle s’approcha du stand de boissons gratuites. Glissa, comme par accident, un petit flacon transparent dans la bouteille de thé glacé prévu pour Miso. Une goutte. Juste une. Le poison ne tuait pas directement. Mais il provoquait une réaction cardiaque grave chez les personnes sensibles. Et Miso était asthmatique. Elle l’avait lu dans son profil f*******:. Une combinaison parfaite. Miso but une gorgée. Rien au début. Puis son souffle devint court. Très court. Elle tomba en avant. Les fans crièrent. Le staff paniqua. L’ambulance arriva. Trop tard. Encore une tragédie. Encore une victime du destin. Encore un “accident”. Désira regarda la scène, impassible. Deuxième test du jour : validé. ⸻ Meurtre 4 — Le lent Ce soir-là, en rentrant au studio, elle croisa une autre fan. Haewon. Une habituée. Elle envoyait tous les jours des messages à Ulrich, des paragraphes entiers. Toujours le même ton : “Si je te perds, je me tue.” “Si une femme te touche, je la tue.” Désira l’observa sortir du métro, seule, téléphone en main. Elle rêvait d’une mort lente pour Arthy. Il fallait une répétition. Elle suivit Haewon jusqu’à un petit café. Commandea un dessert. Laissa glisser dans sa boisson un micro-dosage de belladone. Rien d’assez fort pour tuer d’un coup. Mais assez pour provoquer : • fièvre • maux de tête violents • hallucinations • douleur musculaire • dégradation progressive Haewon but. Et dès le lendemain, elle n’était plus sur les réseaux. Les fans s’inquiétèrent. Deux jours plus tard, Haewon fut hospitalisée. Personne ne comprenait. Mystère médical. Elle mourut la semaine suivante. Une mort lente. Douloureuse. Parfaite. Désira rentra chez elle. Réussite totale. Elle maîtrisait maintenant : • mort rapide • accident maquillé • poison doux • mort lente Il ne manquait plus que la cible finale. ⸻ La scène interdite — Ulrich torse nu Cette nuit-là, Ulrich dormait dans la cabine du studio. Épuisé après 16 heures de répétitions. Son torse était découvert. Auréolé de sueur. Sa respiration lente. Désira entra sans bruit. Elle n’avait même pas conscience d’agir. Ses doigts tremblaient légèrement. Elle s’approcha du lit. Son cœur battait très lentement. Très fort. Elle tendit la main. Et posa ses doigts sur la peau chaude d’Ulrich. Juste au-dessus du cœur. Un frisson la traversa. Puissant. Addictif. Animal. Elle se pencha, respira près de son cou. Elle aurait pu l’embrasser. Elle aurait pu… Mais Ulrich ouvrit les yeux. — … Désira ? Qu’est-ce que tu fais ? Elle sursauta. Un choc glacé. Son sang se figea. Mais sa parole fut rapide, instinctive, parfaite : — Je… je venais te réveiller ! Ton interview commence dans dix minutes. Tu vas être en retard ! Ulrich cligna des yeux. Confus. Fatigué. — Ah… okay. Merci. Il s’assit. La regarda. Une seconde de trop. Il avait senti quelque chose d’étrange. Très étrange. Elle sourit. Professionnelle. Normale. — Je vais t’attendre dehors. Elle sortit en silence. Puis resta dans le couloir. Ses mains tremblaient. Son souffle était coupé. Elle avait failli tout gâcher. Elle devait recentrer son plan. Et Arthy… Arthy était maintenant la seule menace réelle. ⸻ Ulrich cherche la lumière Après son interview, Ulrich sentit un malaise diffus. Il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Quelque chose dans le comportement de Désira… Un détail. Un regard. Un frôlement. Il sortit prendre l’air. Et, sans réfléchir, il marcha vers le stand d’Arthy. Elle n’était pas là. Un remplaçant servait ce jour-là. — Arthy est malade aujourd’hui, dit le garçon. Ulrich sentit un vide étrange. Comme si une routine importante manquait. — Tu as… son numéro ? demanda-t-il. Le garçon haussa les épaules. — C’est écrit sur la boîte du stand, on partage le même numéro pour les commandes. Tu veux lui parler ? Ulrich prit une photo du numéro. — Merci. Et le soir, il lui écrivit. “Salut Arthy… c’est James. Désolé si je t’écris. J’aimerais commander une salade demain. Parfois je n’ai pas le temps de passer. Tu pourrais livrer au studio ?” Elle répondit 5 minutes plus tard : “Tu veux une salade, ou tu veux une excuse pour pas m’avouer que tu manges que ça quand t’es stressé ? 😂 Je peux livrer, pas de souci.” Il sourit. Un vrai sourire. Pas celui pour les caméras. ⸻ La surveillance Au même moment, Désira, dans l’ombre du studio, vit la lumière du téléphone d’Ulrich s’allumer. Elle vit son expression changer. Elle sut. Elle comprit. Elle sentit quelque chose se fissurer en elle. Une douleur. Un vide. Une rage silencieuse. Elle s’assit dans l’obscurité. Rangée. Calme. Puis écrivit sur sa tablette : “TARGET FINAL : ARTHY — élimination lente, douloureuse, progressive. Entraînement terminé.” Elle posa la tablette. Ferma les yeux. Et murmura : — Le territoire doit rester propre.
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