Le matin s’était levé comme une lampe LED fatiguée, pâle et trop blanche, sur le studio d’enregistrement d’Ulrich James. À l’extérieur, des fans s’étaient déjà collées aux barrières de sécurité comme des chewing-gums sur un banc public. À l’intérieur, Ulrich finissait à peine de sortir des loges, parfum boisé, lunettes de soleil, sourire calculé… tout le package de la star mondiale.
Mais ce chapitre n’était pas sur lui.
C’était sur celle qui se tenait à trois mètres derrière, dos droit, pas un cheveu qui dépasse, tablette à la main :
Désira.
Assistante personnelle.
La fille invisible et indispensable.
Elle n’était pas spécialement jolie ni spécialement laide ; elle avait ce visage passe-partout qui se fondait dans n’importe quel décor.
Idéal pour un boulot où tu deviens l’ombre d’un homme trop observé.
Elle poussa un petit soupir en ouvrant l’application de gestion des messages d’Ulrich.
Le compteur affichait :
+ 13 042 messages non lus.
— Encore… trop…, marmonna-t-elle.
Chaque matin elle se disait qu’elle allait s’y habituer.
Chaque matin elle avait tort.
Les messages défilaient tellement vite que sa rétine commençait à faire un AVC émotionnel.
« Oppaaaaa tu es l’amour de ma vie !! »
« Je rêve de toi toutes les nuits ! »
« Je sens qu’on est faits l’un pour l’autre, Ulrich. Tu es mon destin. »
Elle leva les yeux au ciel.
Toujours la même comédie romantique écrite par des inconnues qui, statistiquement, ne sentaient même pas bon le parfum.
— Mais vous êtes trop bêtes, murmura-t-elle. Vous ne le verrez jamais. Jamais.
Elle cliqua sur un autre message.
« Regarde, j’ai tatoué ton nom sur ma hanche droite 😍🔥 »
— Hanche droite ? Mais pourquoi droite ? Pourquoi même une hanche ? soupira-t-elle.
Elle éteignit l’écran une seconde, inspira profondément, et ralluma.
Encore mieux :
« Ulrich, je t’attends. Un jour tu vas me rencontrer et tu vas comprendre. »
— Vous avez un problème, madame. Un vrai.
Mais pour être honnête… cette folie ne la touchait pas vraiment.
Pas au début.
Elle lisait ça comme on lit les commentaires d’un post viral :
avec détachement, moquerie, et 0% d’implication émotionnelle.
À ce moment précis, Ulrich passa près d’elle.
Elle fit un signe de tête.
Il lui adressa un sourire distrait, le sourire de star qui sait sourire même quand il ne veut pas.
— C’est chargé aujourd’hui ? demanda-t-il.
— Comme toujours.
— Courage. Je serais mort sans toi.
Elle répondit par un sourire simple, professionnel.
Un sourire appris, répété, utilisé.
Elle n’avait jamais été sensible à son charme.
C’était ce qui faisait d’elle l’assistante idéale.
Elle ne calculait pas.
Elle ne rêvait pas de lui.
Elle ne gloussait pas.
Elle ne tremblait pas.
Elle exécutait.
Point.
Ulrich repartit vers les studios, entouré de deux danseurs et un responsable technique.
Désira resta là, dans son coin, avalée par la lumière bleue de l’écran.
Les messages continuaient à pleuvoir comme une pluie acide.
« Tu es beau à mourir. Littéralement. »
Elle secoua la tête.
Quelle phrase stupide.
« Tes lèvres me hantent… »
Elle haussa les épaules.
« Ton corps musclé… mon Dieu… si je te tenais… »
Elle cliqua, agacée.
Encore une.
« Ulrich, j’aimerais être sur ton lit… »
Là, elle marqua une pause.
Pas parce que le message était plus choquant que les autres.
Pas parce qu’elle le trouvait gênant.
Non.
Elle relut simplement la phrase.
Une fois.
Puis deux fois.
Pas par intérêt.
Pas par désir.
Juste parce qu’elle se demanda :
Qui peut écrire ça à quelqu’un qu’elle n’a jamais touché ?
Elle souffla par le nez, ironique.
Contenu supprimé.
Next.
Elle rangea sa tablette et suivit Ulrich dans les couloirs du studio.
⸻
Deux heures plus tard…
Elle était dans une petite salle de travail, seule, en train d’éditer le calendrier i********: de la star.
Tout était calme.
Jusqu’à ce qu’elle ouvre un message vocal d’une fan.
La voix tremblait, pleine de passion toxique :
« Ulrich… tu n’imagines pas ce que je ferais pour toi. Je pourrais tuer n’importe qui pour te protéger. »
Désira eut un petit rire nerveux.
— Toi tuer ? Toi ? Maman, tu arrives déjà pas à respirer sans faire une crise d’angoisse.
Elle supprima le message.
Mais ce qu’elle ne remarqua pas, c’était que sa main trembla légèrement en posant la tablette.
Juste un petit frisson.
Léger.
Invisible à l’œil humain.
Le premier symptôme.
⸻
Le soir venu…
Ulrich était rentré.
Les studios étaient silencieux.
Désira prit le bus comme d’habitude.
Elle rentra dans son petit appartement, simple, propre, rangé à la perfection.
Elle se fit un thé.
Elle prit une douche.
Puis elle se coucha.
Et c’est là que tout dérapa.
⸻
Le rêve
Elle rêva d’un couloir sombre.
D’un parfum boisé.
D’un pas masculin derrière elle.
Elle se retourna :
Ulrich était là.
Pas version star.
Version homme.
Version dangereusement proche.
Il posa sa main sur sa joue.
Un geste lent.
Chaud.
Troublant.
— Désira…
Sa voix dans le rêve était plus grave que dans la vraie vie.
Plus intime.
Il se pencha, ses lèvres frôlèrent les siennes—
Elle se réveilla en sursaut.
Respiration rapide.
Cœur battant.
Et surtout :
Honte.
Incompréhension.
Panique silencieuse.
— C’est quoi ça…? souffla-t-elle.
Elle s’assit au bord du lit, les mains tremblantes.
— J’ai rêvé de lui ? Moi ? Moi ?
Elle secoua la tête.
— Non. Non non non. C’est impossible. Ce n’est pas moi. C’est les messages que je lis toute la journée. C’est leur folie à elles. Ça déteint sur moi. C’est rien. C’est juste… un bug.
Elle se recoucha.
Ferma les yeux.
Mais son cerveau avait enregistré quelque chose.
Une phrase précise.
Une phrase écrite par une fan en début de journée.
“Tes lèvres me hantent.”
Et dans le noir, cette phrase recommença à tourner comme un manège qu’elle n’avait jamais demandé à monter.
⸻
Le lendemain…
Désira arriva au travail plus tôt que d’habitude.
Elle s’installa à son poste.
Elle ouvrit la tablette.
Et là…
Un nouveau message s’afficha.
Un message long, rédigé, passionné, un roman entier.
« Ulrich, je te jure que si une autre femme s’approche trop de toi, je ferai quelque chose d’irréparable… »
Elle sentit quelque chose vibrer dans sa poitrine, comme un écho qu’elle ne comprit pas.
Pas de désir.
Pas d’amour.
Plutôt…
Reconnaissance.
Pas pour Ulrich.
Pour la phrase.
Pour le concept.
Pour l’idée du territoire.
Elle relut lentement :
« Si une autre femme s’approche trop de toi… »
Elle cliqua, supprima.
Puis réouvrit le même message dans la boîte de spam.
Juste pour revoir la phrase.
Son cœur accéléra légèrement.
Pas de manière romantique.
De manière…
possessive.
Anormale.
Ancienne.
Comme un souvenir enfoui.
— Non. C’est rien. Ça va passer, dit-elle entre ses dents.
Elle tenta de se remettre au travail.
Mais son esprit revint à son rêve.
Aux messages.
Aux phrases sensuelles.
Aux mots crus.
À Ulrich trop près.
Elle ferma les yeux et se dit :
— Pourquoi je pense à ça ?
Aucune réponse.
Juste une ombre dans son esprit.
Une ombre qui murmurait doucement :
“Ce qui est à moi reste à moi.”
Elle inspira profondément.
Se redressa.
— Je ne suis pas comme ces filles. Je suis normale. Je suis stable.
Mensonge 1.
— Je peux gérer ça.
Mensonge 2.
— Ce n’est qu’un rêve.
Mensonge 3.
Elle se leva pour aller rejoindre Ulrich en réunion.
Mais en marchant dans le couloir, ses yeux se posèrent machinalement sur deux fans derrière la vitre du studio, qui agitaient des pancartes avec des cœurs.
Un rictus subtil, froid, involontaire passa sur son visage.
De la jalousie ?
Non.
Pas encore.
Mais un début de territorialité.
Ancien.
Animal.
Silencieux.
Elle ne comprit pas ce sentiment.
Pas encore.
Mais le lecteur, lui…
Il sait qu’un monstre vient de remuer dans la cave de son esprit.