Le studio s’était vidé petit à petit après l’explosion de colère.
Le couloir où Ulrich venait de virer Désira vibrait encore de l’écho de leurs voix.
Il resta là quelques secondes, immobile, le cœur battant fort.
Il venait de couper avec des années de collaboration.
Mais il se sentait… étrangement soulagé.
— C’est mieux comme ça…, murmura-t-il.
Il inspira profondément, se retourna pour entrer dans la salle de réunion…
et son regard tomba sur un objet posé sur la table basse.
Une tablette.
Noire.
Fine.
Écran encore allumé, en veille.
Il s’en approcha, fronça les sourcils.
— C’est à qui, ça ?
Il la prit.
Le fond d’écran était neutre.
Pas de stickers.
Pas de coque mignonne.
Rien.
Mais il connaissait ce modèle.
C’était celui de Désira.
— Elle a oublié ça…
Il regarda autour de lui.
Un technicien passait.
— Hé, tu peux garder ça et lui rendre si tu la croises ? demanda Ulrich.
Le technicien tendit la main.
Au moment où Ulrich allait lui donner…
la tablette vibra.
Un son sec, précis.
Pas une notification de message.
Pas un mail.
Une alerte programmée.
L’écran s’alluma.
Rappel : 10h30 — Session d’étude / cas n°7
Et en dessous :
un petit icône d’application avec un cadenas.
Ulrich sentit une boule froide rouler dans son ventre.
— “Session d’étude”…?
Le technicien demanda :
— Je la prends ?
Ulrich referma la main sur la tablette.
— Non. C’est bon. Je vais lui rendre moi-même.
Le gars haussa les épaules et partit.
Ulrich resta seul avec l’appareil.
Son pouce flottait au-dessus de l’écran.
Il hésita.
C’est sa vie privée.
Je ne devrais pas.
Mais quelque chose en lui insistait.
Un instinct.
Un mauvais pressentiment.
Les morts.
Les fans.
Le comportement de Désira.
Son regard quand il a dit “la femme que j’aime”.
Tout se mélangeait.
Il déverrouilla l’écran.
Une page apparut :
application verrouillée par code.
Quatre cases.
Quatre chiffres.
Ou quatre lettres.
Il essaya son propre prénom.
U L R I C H
Rien.
Il soupira, prêt à abandonner, quand une idée traversa son esprit :
“Essaye ton prénom… mais en minuscule. Comme si c’était un secret d’enfant.”
Il tapota :
ulrich
L’écran vibra.
Puis s’ouvrit.
Son sang se glaça.
L’application s’ouvrit sur une page de notes.
En gros, en haut de l’écran :
DOSSIER : TERRITOIRE
Sujet central : ULRICH JAMES
Et juste en dessous…
Sa propre photo.
Pas une photo officielle.
Pas un shoot.
Une photo de lui.
En train de dormir.
Dans la cabine du studio.
Torse nu.
La tête légèrement tournée.
Il sentit un frisson remonter le long de sa colonne.
— C’est quoi ça…?
Il scrolla.
D’autres photos.
• Lui en train de se changer dans les coulisses, de profil.
• Lui essuyant ses cheveux avec une serviette.
• Lui assis, la tête dans les mains, à moitié endormi.
Toutes prises en cachette.
Le cœur d’Ulrich battait de plus en plus fort.
Et plus bas…
Un dossier intitulé :
OBSERVATION — ARTHY (INTRUSION NIVEAU 1 → NIVEAU 3)
Il ouvrit.
Des photos du stand de salade.
De face.
De côté.
De nuit.
Avec Arthy floue derrière.
Des zooms sur Arthy.
Des notes :
“Proximité physique répétée avec Ulrich.”
“Conversation naturelle + contact visuel prolongé.”
“Possible lien émotionnel en formation.”
“Adresse probable : 3ᵉ étage fenêtre rideau jaune, immeuble gris, rue X.”
Il sentit la panique commencer à le dévorer.
— Non, non, non…
Il ouvrit la galerie.
La gorge serrée.
Là, c’était encore pire.
Des dizaines de photos.
• Ulrich à traversune vitre.
• Ulrich qui sort du studio.
• Ulrich qui prend sa salade.
• Ulrich et Arthy qui rient ensemble devant le stand.
• Une photo floue où Arthy a la main sur son bras.
Sous la photo, une annotation :
“Confirmation : relation en évolution. Danger maximal.”
Son souffle devint court.
Il passa à une autre section.
PLANS
Là, c’était une horreur glacée.
Des schémas.
Des horaires.
Des noms.
Chaque fan morte…
avait une page.
“NARA — Allergo check — café X — smoothie arachide → choc anaphylactique (mort rapide, propre).”
“HAEJIN — point de traversée dangereux devant studio — moto → accident (mort maquillée).”
“MISO — médicament détourné dans boisson — asthme + réaction cardiaque.”
“HAEWON — microdose toxique → dégradation progressive → mort à l’hôpital.”
Il ne pouvait plus respirer.
— Elle… c’était elle…
Depuis le début…
Et là, en bas, un nouveau bloc.
CIBLE FINALE — ARTHY
Méthode souhaitée : mort lente, progressive, douloureuse.
Objectif : punition + nettoyage du territoire.
Ulrich sentit ses jambes faiblir.
Il s’assit.
La tablette tremblait dans ses mains.
Elle avait tout planifié.
Tout noté.
Comme un scientifique qui étudie des expériences.
Il continua de scroller, presque malgré lui.
Une vidéo.
Il cliqua.
L’image montra un plan de table, sur lequel on voyait :
• des gants,
• des seringues,
• des flacons de liquide transparent,
• des boîtes de médicaments,
• des plantes séchées.
La voix de Désira, calme, posée, expliquait :
“Test produit n°3 : dose faible, action lente sur système nerveux.
Possibilité utilisation cible finale.
À retester.”
Ulrich lâcha presque la tablette.
C’était irréel.
La femme qui organisait ses interviews, qui lui apportait son café, qui lui disait “courage”…
passait ses nuits à définir la meilleure façon de tuer les gens autour de lui.
Il se leva d’un bond.
Son premier réflexe fut simple, brut, instinctif :
Arthy.
Elle était en danger.
Et elle l’ignorait.
Il posa la tablette, prit sa veste, sortit en courant du studio.
⸻
Pendant ce temps — Désira
Désira marchait dans la rue, les mains dans les poches.
Son cerveau tournait vite.
Froidement.
Elle repassait la scène.
Le moment où il avait dit “Tu es virée”.
Le moment où il avait dit “La femme que j’aime”.
Son cœur, curieusement, ne faisait plus mal.
Il était gelé.
Elle glissa la main dans son sac.
Rien.
Elle s’arrêta.
— … Ma tablette.
Son visage resta neutre, mais son corps devint rigide.
Elle fouilla encore.
Rien.
La scène repassa dans son esprit :
Elle avait posé la tablette sur la table avant la dispute.
Elle était partie.
Sans la reprendre.
— m***e…
Elle tourna les talons.
Courut.
Retour vers le studio.
Chaque pas frappait le sol comme une alarme.
Elle savait ce qu’il y avait dedans.
Elle savait ce qu’Ulrich pourrait voir si quelqu’un l’ouvrait.
Son planning.
Ses plans.
Ses meurtres.
Son obsession.
— Non… non non non…
Elle arriva à l’étage.
Le couloir était silencieux.
Avant de franchir la porte, elle s’arrêta.
À travers l’ouverture, elle aperçut Ulrich.
Debout.
Face à la table.
Tablette à la main.
Elle ne voyait pas l’écran, mais elle vit sa posture.
Le choc.
La colère.
La panique.
Elle comprit.
Il savait.
Il avait vu.
Ses yeux changèrent.
Plus de supplication.
Plus de tristesse.
Juste une décision nette.
Elle recula, à pas de loup.
Personne ne l’avait vue.
Il n’y avait plus de temps à perdre.
Elle n’avait plus de masque.
Plus de rôle.
Plus d’image à protéger.
Il lui restait une seule chose :
exécuter son plan final.
Arthy.
⸻
Ulrich au stand d’Arthy
Ulrich courut dans la rue comme si sa vie en dépendait.
Ou plutôt celle d’Arthy.
Il héla un taxi, monta, donna l’adresse du quartier de Gangseo.
Son téléphone vibrait — des appels, des messages, des mails — mais il ignora tout.
Le taxi s’arrêta enfin.
Il descendit en trombe, courut jusqu’au stand.
Vide.
Le métal encore clos.
Pas de lumière.
Pas d’Arthy.
— Non non non…
Il sortit son téléphone, l’appela.
Son cœur manqua un battement quand il entendit :
“Le numéro que vous essayez de joindre est momentanément indisponible…”
Il frappa du poing sur le comptoir du stand.
Un voisin le reconnut vaguement derrière la capuche.