PROLOGUEJamais je n’oublierai ce mercredi de novembre.
Je n’étais pas rentrée déjeuner. Pour une fois. Jamais ça ne m’arrivait. J’avais eu un impératif au bureau. Incontournable et surtout pénible. J’avais décroché un très beau contrat, un de ces trucs dont on peut être fière mais le hic c’était qu’il fallait le faire signer par le client, un personnage gras et repoussant, odieux dans ses attitudes. Mais il était notre plus gros acheteur, au propre comme au figuré, et il n’ignorait pas que son départ pour une autre agence aurait sonné le glas de nos ambitions. Voire de notre lendemain tout court.
Je craignais d’avance. D’autres, jeunes et jolies ou mères de famille épanouies, étaient passées par là avant moi. Avec plus ou moins de bonheur. Quand on en croisait une dans le couloir, on savait bien si elle faisait partie de celles qui avaient eu des scrupules ou non. Le plus difficile était pour celles qui avaient cédé sous la pression. Il y a des traces qui ne s’effacent jamais.
L’homme n’avait que faire de sa réputation. Je crois même qu’il en jouait avec une jubilation à peine feinte. L’argent qui suintait de tous ses pores lui donnait, croyait-il, le droit de dire, de faire, de prendre. Et il payait pour ça. Grassement.
Ce jour-là, il avait manifestement des vues sur moi.
Ce n’était pas le premier. Pour bien des hommes, ce genre d’attitude relève du sport ou de la chasse. C’est selon. Pour certaines femmes, c’est un bon moyen d’y arriver. À savoir où on place son propre curseur.
Il me tenait par son accord définitif subordonné à un petit plus que vous avez facilement deviné. Je n’avais pas pu éviter l’invitation au restaurant. Par crainte de perdre le contrat puis ma place, j’avais accepté. Il y a des choix douloureux quand vous n’êtes pas libre.
J’étais bien décidée à résister pied à pied et conclure le dossier. Pas de la manière qu’il espérait. J’avais concocté un plan permettant de différer en lui laissant croire à des lendemains chantants. En espérant qu’il passerait à une autre.
Il était encore de la vieille école, reposant lentement son verre de poire réchauffé au creux de la main sur la nappe un peu froissée pour sortir son stylo-plume en or et parapher le contrat de gestes de pur pouvoir. En me reluquant comme la cerise sur le gâteau. Et son regard sur moi me salissait davantage encore que le contact programmé de sa peau sur la mienne.
Le serveur me regardait à la dérobée quand il passait non loin de la table. Pour lui, l’issue était affichée. Le client nous faisait lanterner chaque mois.
Le personnel avait eu le temps de s’apercevoir du manège. Et d’en jouer avec la cruauté de ceux qui ne savaient pas qu’il ne s’agissait pas d’un jeu où tout le monde trouvait son compte.
De ma place, j’imaginais la scène. Chaque serveur revenant de la salle apportait les nouvelles fraîches. Des bribes de conversation étaient rapportées avec le ton employé, suprême indication pour juger de l’issue. Les paris flambaient à l’office. Ma cote était en chute libre. Moi, je n’avais pas envie de l’entendre de cette oreille.
Élodie était restée à la maison. Seule.
Je ne sais plus comment j’ai pu m’extirper du traquenard. Et je ne veux même pas m’en souvenir. Toujours est-il qu’après m’être débarrassée de l’importun, non sans mal parce qu’il aurait bien voulu finir l’après-midi dans cette auberge de charme où il avait ses habitudes, je suis repassée au bureau pour déposer le dossier définitivement ficelé. Avec la signature apposée sans la moindre hésitation. Amère victoire pour quelqu’un qui avait dû consentir quelques concessions pour décrocher la timbale.
Élodie ne répondait pas au téléphone.
Dès que j’ai pu, juste avant dix-sept heures, j’ai pris mon sac et mes clés et j’ai dévalé l’escalier comme une folle au point d’accrocher un présentoir dans l’entrée. En conduisant vite, je mêlais la satisfaction de ma belle réussite du jour et l’inquiétude de n’avoir aucune nouvelle de ma fille. Le reste n’avait pas la moindre importance. Cela n’appartenait qu’à moi.
Certes, ce n’était plus une enfant. Elle pouvait être chez une copine. Ou en ville à lécher ces vitrines de fringues dont elle était si friande comme beaucoup d’ados. Ou bien tout simplement endormie dans le canapé, la télé allumée, avec une peluche dans les bras.
Je me souviens très bien d’avoir failli emboutir le bus tant j’avais l’esprit ailleurs. Je prenais des risques. Je le voyais bien dans les yeux des passants mais j’étais prête à davantage encore pour la retrouver vite. Plus j’approchais de la maison, plus l’angoisse me serrait la gorge. Je pestais contre ce gros porc qui m’avait contrainte à déroger à ma sacro-sainte habitude. Pour des envies bien éloignées du résultat final.
Le mercredi, je déjeunais avec ma fille.
Bêtement, je me suis sentie rassurée quand l’une des copines d’Élodie m’a fait un signe du trottoir d’en face. J’ai tout de suite pensé qu’elle venait de quitter ma fille. J’ai même cru qu’elle portait l’un de ses foulards.
Elle souriait. Tout allait bien.
J’ai planté la voiture au milieu de l’allée et j’ai couru, échevelée et livide, vers la porte. Elle était fermée à clef. C’était la règle. J’ai pesté contre ce principe tandis que j’essayais d’introduire cette f****e clef dans la serrure. Tout se liguait contre moi.
Une fois rentrée, j’ai jeté mon sac sur le fauteuil qui trône dans le vestibule. Un souvenir de mon père. Le seul objet ou presque que j’ai pu garder. J’ai tout de suite appelé Élodie. D’abord au rez-de-chaussée, au salon, dans la cuisine puis dans l’escalier, main crispée sur la rampe. Sans réponse. Je n’en ai pas été très surprise. Ma fille ne répondait jamais. Elle attendait toujours que j’arrive dans sa chambre pour obtempérer. Avec un sourire désarmant.
Je suis montée.
En faisant irruption chez elle, j’ai tout de suite compris. Élodie était allongée en chien de fusil sur le lit. Elle était vêtue d’un tee-shirt blanc à peine sorti de l’armoire et d’un jean tout neuf qu’elle n’avait même pas boutonné à la taille. Elle avait les pieds nus. Le bras gauche était caché par son corps. L’autre, paume de la main ouverte vers le ciel, était posé sur sa jambe droite repliée.
Elle avait bavé sur l’oreiller. Un liquide jaunâtre avec un peu de sang. Sur la moquette, il y avait des boîtes de médicaments déchirées avec une extrême violence vu l’éparpillement des morceaux de carton. Elle avait jeté plus loin sa f****e boîte à musique et les écouteurs qu’elle ne quittait presque jamais. Il y avait aussi une bouteille d’eau qui achevait de se vider en hoquetant. Détail cruel qui m’a fait comprendre que le drame venait juste de se passer.
Elle était belle, les cheveux peignés étalés en corolle autour de sa tête posée sur le tissu brodé. On aurait pu croire qu’elle dormait.
Mais elle ne respirait plus.
J’ai appelé les secours qui n’ont pas tardé. Ils ont tout tenté dans la chambre puis dans l’ambulance. Ils ont eu un petit espoir puisqu’ils ont réussi à faire repartir le cœur. Si faiblement qu’on aurait pu croire au sursaut mécanique d’une machine hoquetant avant de s’arrêter d’une manière définitive.
Mais moi, je sentais au fond de mon être qu’ils ne la sauveraient pas. Son désir de mourir était trop fort.
Sur le parcours jusqu’aux urgences, je me suis dit :
« Ma fille va mourir et je ne sais pas pourquoi. Je n’ai même pas vu qu’elle allait si mal ! »
Pourtant, je ne voulais pas croire qu’elle était déjà partie. Une mère ne peut admettre une chose pareille. Aujourd’hui encore et pour toujours, je ne peux pas concevoir qu’Élodie ne soit plus là. Elle est avec moi. Je suis avec elle. Pour toujours.
Depuis quelque temps, elle n’était plus la même. Elle parlait moins, ne riait plus et filait dans sa chambre au premier mot de trop. Elle était plus renfermée. Elle ne se confiait plus. Ses amies venaient moins souvent. Elle-même n’allait plus les voir.
J’ai mis ça sur le compte d’une crise d’adolescence. Les filles sont très sensibles quand elles constatent physiquement qu’elles deviennent des femmes à part entière. C’est une responsabilité qui naît quelque part et c’est parfois un peu lourd pour de jeunes épaules.
Élodie ne pouvait échapper à ce passage beau et douloureux à la fois. Je n’ai pas pensé un seul instant qu’il pouvait être déclencheur d’une envie de quitter la vie sans l’avoir vraiment connue.
Elle a dû se sentir mal, malheureuse comme les pierres. Ne pas vouloir m’en parler. Et choisir de partir.
Moi, sa maman, je ne m’en étais pas rendu compte. Je n’ai rien vu venir.
Ce jour-là, un mercredi maudit entre tous, trois jours après les fêtes de la Toussaint pour ne jamais oublier, j’ai vu ma fille sur son lit.
Morte.