Chapitre I

1343 Words
ILorraine s’éveilla. À deux pas de ses fenêtres, les arbres du jardin du Luxembourg bruissaient sous la brise d’automne. Il y avait quelque chose d’irréel dans cette rumeur un peu métallique, aiguë et foisonnante, des feuilles moribondes résistant à l’assaut du vent. Les unes s’accrochaient aux ramures tandis que le zéphyr jouait pleinement son rôle pour les en détacher. Ensuite, il pousserait peu à peu les feuilles mortes vers les bordures et les recoins, les rassemblerait en tas éphémères pour faciliter le nettoyage avant l’hiver. Le souffleur avait son ménage à faire. Lorraine n’aimait guère cette saison qui commençait. Paris allait se parer de grisaille poisseuse et les sourires disparaître du visage radieux des femmes vêtues plus légèrement grâce à l’été indien. Les hommes aussi seraient plus bougons, voire renfrognés, d’avoir moins de belles images à emporter avec eux pour passer le temps dans les trains de banlieue. Ils ne seraient plus aussi séduisants, charmeurs, disponibles. Triste période en somme. Quand elle rentrait de bonne heure du Palais de Justice de Paris où elle avait son cabinet de juge, elle faisait souvent le chemin à pied. Elle ne détestait pas les regards qui se posaient sur elle. Elle ne marchait pas non plus tête baissée pour ne rien voir. Elle aimait bien cet exercice fugace de la séduction partagée qu’elle interdisait farouchement à son homme. Elle avait tellement peur qu’il se laisse emporter ailleurs ! Elle allait devoir ranger ses tenues de jeune femme libérée pour s’engoncer dans du sombre, du cuir, du chaud et du confortable. Elle allait jouer à la femme de tête stricte et froide, comportement qu’elle réservait à l’exercice de ses fonctions. Elle attendrait les beaux jours pour s’échapper en Bretagne ou ailleurs pour vivre incognito, un simple voile sur le corps. Accompagnée si possible. Pour cette saison, elle n’avait guère envie de frivolités. Rien de bon pour les justiciables qui passe-raient entre ses mains. Elle serait ainsi plus incisive, plus exigeante et surtout moins encline à la clémence. Il ne faut pas croire à la justice objective. Elle ne peut être qu’honnête tout au plus. Ce sont des humains qui jugent leurs semblables et qui usent parfois de la sévérité comme d’une punition qu’ils s’infligent à eux-mêmes. Mais si son apparence allait se modifier, elle n’en resterait pas moins accessible. Tout au moins pour l’homme qu’elle aimait. Il ne tenait qu’à elle de ne pas casser l’ambiance, comme elle l’avait fait bien maladroitement un jour d’été à La Rochelle. Cette journée-là, il faisait beau. Elle était seule avec Lando dans un appartement vide. Le bonheur le plus total lui ouvrait les bras. Il l’avait testée de main de maître. Elle n’avait pas su abdiquer un peu. La magistrate l’avait emporté sur l’amoureuse. Elle s’en était voulu. Autant côté tactique que côté sentiment. Pour la suite, il avait fallu un week-end à Rome…1 Lorraine Bouchet, juge au Parquet de Paris, major et benjamine de sa promotion, avait bien dépassé la trentaine. Elle jouissait d’une position enviée, confortée par les dernières affaires passées entre ses mains. Son poste la mettait à l’abri des affaires de voleurs de poules. Elle traitait du lourd et elle adorait ça. Elle était heureuse. Elle aimait Landowski, un commissaire divisionnaire de la DCRI2 connu autant pour ses méthodes peu orthodoxes que pour ses réussites éclatantes. Il inspirait autant la jalousie que l’admiration et elle ne s’en lassait pas. Mais derrière le grand flic, l’homme restait insaisissable. Quelque part, c’était ce côté obscur qui la séduisait. Elle était attirée par cette force incroyable mais pourtant discrète qui émanait de lui. Ils étaient deux caractères forts. Les heurts ne pouvaient donc pas être évités, mais ils avaient des moments fabuleux qui faisaient des pieds de nez à ceux qui pariaient sur leur séparation prochaine. Elle espérait l’amener à vivre avec elle mais elle était bien consciente du chemin qui restait à parcourir. Il faudrait probablement passer par des appartements contigus avant de voir les deux brosses à dents se côtoyer dans le même verre… Elle avait la ténacité, la force et l’amour pour réussir. Comme lui. À vérifier pour l’amour. Elle n’avait pas occulté sa fenêtre pour la nuit. Tant que le jour naissant pouvait taquiner encore un peu son drap avant qu’elle ne se lève, elle se refusait à s’enfermer dans le noir. Elle ne l’avouerait jamais, surtout pas devant Lando, qu’elle souffrait d’une sorte de claustrophobie. Douce, se disait-elle, comme si elle pouvait négocier favorablement avec son corps pour refuser d’être enfermée dans un lieu exigu. Peut-être qu’elle gardait de mauvais souvenirs des établissements pénitentiaires où son père avait été en poste pendant sa longue carrière… Elle l’avait suffisamment entendu parler d’incarcération, d’enfermement, de sous-sol et de mitard pour imaginer la solitude du détenu, le cerveau pris dans un étau, et le piège fermé comme un tombeau. Pourtant, dans son métier, elle n’hésitait pas à signer des mandats de dépôt contre des prévenus dangereux pour la société comme pour eux-mêmes. Mais là, elle le faisait au nom de l’État. Ce n’était pas tout à fait le même registre. Elle avait joué ici ou là à l’ombre du mur d’enceinte, sous le mirador occupé nuit et jour par un surveillant armé et, même si le jardinet entretenu le plus souvent par un détenu en fin de peine, ressemblait à tous les autres jardins, il restait la propriété de l’administration. Il n’était donc pas le sien et elle avait toujours évité d’inviter ses copines de peur d’entendre fuser des traits d’ironie contre ceux qui enfermaient les autres. Il n’y avait certainement aucune honte à avoir. Ce n’était pas son père qui était responsable de l’incarcération de ces hommes, même s’il assumait sans état d’âme sa fonction, mais parfois elle aurait préféré ne pas voir de sa fenêtre cette succession de petites ouvertures donnant sur un haut mur, ces sacs plastique suspendus à un fil et ces mains crispées parfois sur les barreaux à la fin du jour. Il lui avait fallu du temps pour comprendre la nécessité qui n’avait rien à voir avec le hasard et elle avait choisi la magistrature. Lors de la signature de son premier mandat de dépôt, elle avait songé à celui qui allait le subir. Un court instant. Ensuite, elle était passée définitivement du côté du droit. Lando restait du côté de la force et cela lui avait plutôt bien réussi jusqu’à présent. Mais il prenait des risques, nouait des inimitiés et agaçait les autorités. S’il subissait une série d’échecs, il n’y aurait plus personne à le défendre. Lorraine tremblait pour lui. Elle oubliait tout quand ils se retrouvaient, comme la première fois à Bénodet, parce qu’il était pré-sent, sensuel et protecteur. Exactement tout ce qu’elle s’interdisait de lui avouer. Elle préférait donner du caractère et affirmer son indépendance avant de fondre dans ses bras pour mieux se l’attacher. Stratégie bien connue de la femme amoureuse. Lorraine se leva d’un bond comme en sortie de roulade, pour éprouver sa souplesse. Certes, elle n’était plus l’étudiante qui avait joué au club des Cinq pour confondre la secte de l’Aven au début du nouveau siècle mais elle avait gardé son côté sportif tout en devenant une femme dans sa plénitude. Elle fit quelques mouvements de musculation sur la moquette avant se passer les mains ouvertes dans les cheveux un peu emmêlés à cause de son agitation nocturne. Lando le lui disait le matin quand ils dormaient ensemble à Noirmoutier ou Port Haliguen3. Il ne lui reprochait pas de s’accrocher à lui mais plutôt de s’éloigner, un peu plus tard, en emportant la couette ou le drap. Si lui dormait nu, elle, affectionnait de porter une petite nuisette ; les petits matins sont souvent frais. Elle se versa un café distillé par une cafetière à la capacité suffisante pour abreuver un régiment et elle s’assit dans un coin de la cuisine, les pieds nus posés sur le premier barreau de la chaise. Elle avait l’habitude d’être perchée pour son petit-déjeuner. Elle noya dans son bol en faïence de Quimper ébréché une pierre de sucre roux et elle remua machinalement, l’esprit ailleurs. Elle but une gorgée du breuvage s’apparentant davantage à un jus de goudron, pêcha une biscotte dans le paquet éventré qui ne quittait pas la table minuscule avant de l’engloutir tout entière, comme une gamine qui veut faire crier sa mère. Elle se mit à mastiquer lentement, le regard ailleurs. Nulle part. Stéphanie l’avait appelée la veille. Tard. Très tard. 1 Lire Fugue mortelle en Ré, même auteur, même collection. 2 Direction Centrale du Renseignement Intérieur née de la fusion de la DST et des RG. 3 Lire La Sirène de Port Haliguen, même auteur, même collection.
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