Chapitre II

1440 Words
IIChantal s’approcha du portail. La grille en fer forgé avait été occultée par des panneaux de métal soudés derrière les barreaux. En haut du pilier en pierres meulières situé à gauche de l’entrée, une caméra de la forme d’un paquet de biscuits balayait la scène. À droite, il y avait un système de portier électronique scellé dans le mur. La visiteuse s’approcha. Un bouton rouge clignotait dans la partie haute du boîtier juste au-dessus d’un écran rectangulaire qui semblait inactif. Il y avait aussi un bouton nacré signalé par une indication inscrite sur une étiquette : « Appuyez ici. » La police de caractères qui semblait d’origine saxonne était calligraphiée à la main. Chantal pressa le bouton. Quelques notes de musique précédèrent l’allumage de l’écran qui s’éclaira en blanc laiteux avant de laisser apparaître un écusson baroque se donnant des allures d’un empire germanique. Puis un texte s’inscrivit, mot à mot et ligne par ligne, dans le rectangle : « Énoncez distinctement votre nom et votre prénom. Indiquez le motif de votre visite, Puis tournez-vous vers la caméra Et attendez. » Chantal soupira. L’adrénaline lui montait au cœur. Elle n’aimait guère se confier à une machine. Néanmoins, elle s’exécuta : — Tarquin Chantal. J’ai rendez-vous aujourd’hui. Elle se tourna vers la caméra, releva la tête et s’immobilisa quelques secondes. L’appareil grésilla derrière elle, puis un claquement métallique annonça que le portail se libérait. La partie gauche s’ouvrit et un buste apparut dans le passage étroit. — Reculez de deux pas ! ordonna le cerbère. Elle obtempéra. La grille s’ouvrit davantage. Un homme vêtu de noir, assez grand et plutôt musclé, s’avança. Il regarda à droite, à gauche, puis encore à droite. — Vous êtes venue seule ? demanda-t-il sans la moindre aménité. — Oui, répondit-elle, laconique. — Elle est où votre voiture ? — Je l’ai laissée au bord de la route. L’homme hocha la tête comme pour donner une conclusion au protocole d’accueil et, du geste, il invita Chantal à passer le portail. Elle savait que la propriété, récemment achetée, faisait plus de dix hectares de superficie et qu’elle s’approchait de l’Odet dans sa partie la plus éloignée de la route. Elle s’attendait à une allée majestueuse bordée de statues encadrées de massifs taillés. Il n’en était rien Il n’y avait ici qu’un chemin carrossable qui partait en courbe dès le passage de la grille. Le portier ne s’engagea pas sur cette voie. Sans un mot, il prit aussitôt une allée pavée de pierres plates qui filait sur la droite. Chantal le suivit. La promenade dura une bonne centaine de mètres avant de déboucher sur une cour fermée sur trois côtés par des bâtiments anciens rénovés. Le duo, en file indienne, longea l’un des corps de ferme avant d’arriver à une entrée monumentale en ogive qui, elle, semblait avoir été arrachée à un autre édifice pour venir agrémenter celui-ci. S’ensuivit une montée à l’étage par un escalier en pierres usées pour déboucher à l’entrée d’une pièce au parquet à points de Hongrie. — Attendez ici, dit l’homme en noir, avant de disparaître. Chantal pénétra dans la pièce. Elle n’avait pas l’intention de poireauter sur le palier comme une mendiante. La salle était vaste, rectangulaire et totalement vide. Ou presque. Au centre, il y avait deux coussins rectangulaires bien rembourrés, un noir et un blanc, qui se faisaient face comme s’ils attendaient d’augustes postérieurs pour être utilisés. Dans chaque angle, se dressait un projecteur puissant, ressemblant à du matériel de cinéma. Toutes les fenêtres étaient occultées par des toiles blanches tendues comme des voiles de navire mais d’une si faible épaisseur que la lumière du dehors inondait la pièce surtout côté sud. Il n’y avait pas de mobilier ni de décoration. Pas de signe distinctif d’une quelconque obédience. Un lieu dépouillé, propre à la plus pure des méditations. — L’endroit vous plaît ? Une voix d’homme venait de s’élever dans son dos. Un ton doux, chaud et presque incantatoire. Chantal se retourna brusquement. — N’ayez pas peur, rassura l’homme qui se tenait sur le seuil de la salle. Il portait un foulard blanc qui tombait sur une sorte de kimono pourpre à boutons aussi décoratifs qu’inutiles avec des manches si longues qu’elle ne lui voyait pas les mains. Il avança de quelques pas et dit : — Je me nomme Lanza Garan, psychothérapeute et maître de ces lieux pour vous aider comme je puis… Il esquissa une sorte de courbette, ce qui fit remonter son pantalon. C’est à ce moment qu’elle constata qu’il était pieds nus. — La règle ici, dans cette pièce, c’est d’y séjourner sans chaussettes, sans chaussures. Seule, la traversée rapide est dérogatoire. Vous verrez, la chaleur vivante du bois ciré sur la plante des pieds produit une tout autre vibration que le bitume ou le ciment. Les fibres ont une histoire qui s’allie à la nôtre, au-delà de la réalité sans âme d’un matériau industriel. La visiteuse, visiblement impressionnée, autant par le ton que le décorum, se déchaussa et alla déposer ses chaussures à l’extérieur de la salle, puis elle revint vers son hôte qui n’avait pas bougé d’un millimètre. Elle fut donc obligée de le contourner pour lui faire face. — Chantal, je vous invite à prendre place, dit-il de sa voix si particulière. Il désigna les coussins. — Nous allons échanger pendant quelques minutes, vous et moi, seuls, pour établir le contact essentiel entre nous, ajouta-t-il sans sourire. Elle fit mine de se diriger vers le coussin blanc. Le maître le lui interdit de l’index gauche levé et lui indiqua le coussin noir. — Chantal, expliqua-t-il, vous êtes ici pour vous délivrer de la noirceur et avancer vers la lumière. Quand nous aurons mis ensemble un point final à votre parcours, vous pourrez vous asseoir sur le coussin blanc. Ce sera la preuve de notre victoire commune. Vous verrez combien il est moelleux et agréable comme la béatitude. Il sera alors le vôtre pour l’éternité. Ils prirent place. Le maître, naturellement rompu à l’exercice, le fit sans difficulté. Pour Chantal, ce fut plus laborieux. La position du lotus n’était pas sa tasse de thé. Elle se contenta de s’asseoir en tailleur. Le maître joignit les mains comme pour se mettre en prière. Il ferma les yeux, inspira fortement. Expira de même en formant un cercle parfait avec ses lèvres et rouvrit les yeux. Elle constata qu’ils étaient très bleus mais avec des pupilles dilatées comme pour capter davantage de lumière. Le charme opérait. — Je suis très heureux de vous voir ici, Chantal. Vous avez fait le bon choix. Il sourit enfin. Des dents très blanches parfaitement alignées. Probablement traitées par un spécialiste. — Vous avez suivi le conseil avisé d’une bonne amie à nous. Une personne qui ne vous veut que du bien, sachez-le. Elle vous a désigné la porte. À vous, maintenant, d’en trouver la clef… Il inspira fortement en faisant remonter son diaphragme et souffla en se vidant complètement les poumons avant de reprendre une respiration normale. — Sachez que nous ne cherchons pas à remplir cette salle avec des personnes dans le désarroi. L’argent n’est pas le moteur de notre action. Nous ne pourrions pas d’ailleurs répondre à toutes les sollicitations. J’opère donc une sélection dans les demandes. Pour être certain de la nécessité et pour être certain du résultat. Parce que j’ai cette certitude, je vous accueille parmi nous. Il se releva sans s’aider de ses mains et marcha vers la porte qu’il referma lentement. Il revint vers Chantal et il se plaça derrière elle. — N’ayez pas peur. Je ne vous ferai aucun mal. Tout ce que je vais pratiquer aujourd’hui, demain et les jours qui suivront c’est dans le but de libérer la parole et de faire sortir de vous toutes ces choses qui vous enchaînent. Et je les obligerai à s’en aller ailleurs. Définitivement. Il ajouta : — Confiance, Chantal. Ayez pleine confiance en moi ! Il s’assit sur le plancher derrière elle, les genoux à toucher son dos. Le contact la surprit. Elle frissonna. — Ainsi votre fille s’est en allée… — Elle est décédée. — Quel était son prénom ? Chantal était décontenancée de converser avec quelqu’un qu’elle ne voyait pas. Elle déglutit. Sa langue avait pris la consistance du carton. Elle parvint quand même à répondre : — Élodie. — Elle est partie, partie, Élodie ? Elle protesta : — Non, non ! Elle est avec moi pour toujours. Chantal sentit l’émotion l’envahir. Ce contact chaud contre les lombaires et cette curieuse pulsation qui en émanait la troublait. Elle sentait la sueur perler à ses aisselles et plus bas encore. Comme s’il s’adressait à une cohorte d’esprits invisibles, le thérapeute psalmodia : — Nous savons maintenant qu’Élodie, fille de Chantal, est avec nous, ici, dans cette pièce et qu’elle va nous accompagner pour nous aider à comprendre, pour aider sa maman à guérir. À se guérir. Garan posa ses mains ouvertes sur les épaules de sa nouvelle protégée. Lentement, il les referma, accentuant ainsi le contact. Elle sentit son souffle tout près de son oreille gauche, puis elle entendit cette question à laquelle elle ne s’attendait pas : — Chantal, est-ce que tu as fait du mal à Élodie ? Ce fut plus qu’un cri, une plainte d’animal blessé. — Non, non ! Le récitant serra légèrement les doigts pour accentuer sa prise. Chantal ressentit la pression. L’homme reprit en amplifiant sa voix. Le passage soudain au tutoiement n’était pas innocent. — Élodie est ici, avec nous. Il temporisa et poursuivit : — Je répète, Chantal, et j’attends une réponse franche. Est-ce que tu as fait du mal à ta fille ?
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